Acte II, Scène première : Petit Allegro

Publié le par Jeanne Ulet

Acte II, Scène première : Petit Allegro

« La Danse, un minimum d'explications, un minimum d'anecdotes et un maximum de sensations. » Maurice Béjart

30 avril 2008

Ioann dit : Je rends visite à mon frère ce WE, moyen qu’on se voie ? :D

Diana dit : Ton frère me déteste.

Ioann dit : Il peut passer une heure ou deux sans moi, ça ne va pas le tuer^^ 

Diana dit : Faut savoir, c’est lui que tu veux voir ou moi ?

Ioann dit : Je ne peux pas avoir les deux ? :(

Diana dit : On a rompu il y a presque cinq ans, grandis un peu.

Ioann dit : Je sais que tu n’as retrouvé personne ;) et puis on était un peu jeunes…

Diana dit : Moi oui, toi t’avais pas d’excuses. Je ne sais même pas pourquoi je te parle.

Ioann dit : …mon charme légendaire ? ;)

Diana dit : Pour la deuxième fois, grandis un peu.

Diana ferma la fenêtre MSN et s’assura d’être bien déconnectée. Ioann lui tapait sur les nerfs. Elle se servait d’internet pour communiquer avec sa mère et Bora, ainsi que quelques personnes éloignées, mais Ioann ne comprenait toujours pas qu’il n’était dans ses contacts que par faiblesse. Et encore. Faiblesse était un bien grand mot. Diana n’avait dû reprendre contact avec lui que parce qu’elle était retournée quelques semaines au Maryinski l’an passé.

Le calendrier fixé au mur lui rappela douloureusement son âge. Vingt-trois ans. Ce n’était que le commencement de la vie pour la plupart des jeunes, mais cela faisait quatre ans que Diana était dans une compagnie. Elle devait exploiter sa jeunesse autant que possible avant de devenir trop vieille pour encore intéresser quelqu’un.

Le temps était passé en un éclair. Diana avait passé les quelques semaines de l’après-Lausanne dans la peur de voir réapparaître un certain professeur, mais il n’en était rien. En revanche, elle s’était rapprochée de Ioann Protkine, principal dancer au Maryinski. Il était beau, charmeur, et intéressant. Au premier abord. Au bout de quelques mois, elle avait fini par le trouver fade. Lui cherchait quelque chose qu’à dix-neuf ans, elle ne voulait pas lui donner. Ils s’étaient séparés sans remords…jusqu’il y avait quelques mois.

Diana se souvenait vaguement de leur première discussion à Saint-Pétersbourg. Ioann avait dit quelque chose au sujet de la compagnie du Bolchoï et de l’avenir. Il n’était peut-être pas l’homme parfait, mais lors de leur séparation, la jeune fille savait déjà qu’il avait eu le nez creux. La compagnie du Bolchoï lui avait proposé une place après l’examen final de l’Académie (dont Diana s’était honorablement tirée). Durant quelques mois, elle avait fait de la figuration dans le corps de ballet. Rien ne la distinguait, et personne d’autre que les danseurs (et encore !) ne savait qu’elle avait été quelques mois plus tôt lauréate d’un prix d’excellence en Suisse.

…le prix d’excellence ! Malgré le recul, Diana ne comprenait toujours pas pourquoi on le lui avait attribué. Elle avait été sommée d’accepter, et c’était un grand honneur. La question s’était peu à peu éteinte pour ne plus rester qu’une vague curiosité. Elle s’en souvenait en passant… Tokyo avait été impressionné, elle avait eu droit à quelques lignes dans la presse nationale (trois lignes et une photo floue), mais sa situation n’avait pas changé pour autant. L’anonymat. Diana avait même presque oublié la récompense lorsqu’on la nomma soliste. C’était début 2004, et à compter de là, si elle n’occupait pas de grands rôles, son ascension avait commencé. Elle avait fait son entrée dans une œuvre contemporaine, On the Mountain. Tokyo l’avait ensuite accueillie quelques mois, et elle était revenue à Moscou continuer ce qu’elle avait commencé.

L’année suivante, elle devenait première soliste. Si la soliste du Bolchoï se rapprochait de la coryphée de Londres, la première soliste n’était pas une principal dancer. Non, ça, c’était les prima ballerinas. Les étoiles. A la place, elle dansait des rôles secondaires, mais avait l’avantage de saluer seule et non avec le corps de ballet. On commençait un peu à la remarquer, mais pas trop quand même. 2005 fut aussi l’année où on la présenta au prix de Moscou. Diana participa en catégorie senior solo. Elle eut la deuxième place, et ce elle eut une fois encore droit à quelques lignes. Dans la presse moscovite cette fois, pas de quoi en faire des choux gras.

Correctement payée mais sans faste, elle avait emménagé dans un petit appartement situé assez loin de l’opéra. Maintenant, et depuis deux ans, elle disposait de trois pièces pour elle. La même année que son déménagement, après le prix de Moscou, Diana avait fait sa première affiche dans l’Amour Sorcier. On l’avait également applaudie dans Coppélia, et elle avait eu la chance d’être seule sur scène pour deux remplacements de Blue Lady[1]. La pression avait été énorme, mais suite à cela on commençait enfin à connaître son nom dans le milieu. Pas trop quand même, mais les connaisseurs savaient qui elle était, et le succès des Sylphides lui avait été en partie attribué.

2006 fut l’année de retrouvailles émouvantes avec sa mère. Diana n’avait pas pu se rendre à Liverpool depuis le commencement de sa carrière, et elle avait sauté sur l’occasion de devenir Aspicia pour quelques semaines auprès du ballet de sa ville natale. Sa mère était venue en pleurant, Bora avait eu la gentillesse de s’ennuyer en silence, et Sun for avait obtenu quelques places. Les représentations s’échelonnèrent sur plusieurs semaines, et la personne qu’elle craignait ne se montra pas.

Durant cinq ans, Diana avait enchaîné les ballets, mais le soir ses pieds étaient en sang. La corne s’était formée depuis des années, mais tenir debout – et gracieusement – sur des pointes plusieurs heures par jour était loin d’être facile. Elle s’endormait parfois à plus de trois heures du matin, elle dansait le soir avant d’assister à des dîners de gala, elle remplaçait au pied levé, elle faisait tout… S’ajoutait à cela une entorse due à la fatigue, et la plus importante des blessures…son grade. D’autres, à vingt-trois ans, étaient déjà prima ballerinas, mais Diana ne l’était pas. Elle dansait, elle obéissait. C’était rare qu’elle refuse quelque chose. Son agent était une Française d’une cinquantaine d’années arrivée en Russie dans les années quatre-vingt-dix. Elle avait été attirée par la demande du savoir-faire de l’ouest auprès des artistes découvrant brusquement un autre monde. Diana avait choisie Mme Lepelletier par hasard, mais ne regrettait pas son choix. La dame n’avait rien à lui dire sur sa façon de danser, mais elle lui avait appris comment se comporter. « Si vous voulez être étoile, vous devez apprendre à vous tenir comme telle. » Peut-être. Elle essayait, mais ça ne l’empêchait pas de trouver le temps long.

Long dans tous les sens du terme…l’heure était à la concentration. Ce soir était une première. Le Sacre du Printemps. Quelques semaines de représentation à Moscou avant de mettre les voiles. Diana était l’affiche, elle était l’Elue, la jeune fille sacrifiée pour que les dieux accordent la fertilité au sol. Les maquilleuses avaient déjà fait leur travail avec tellement de talent que le spectateur la croirait belle au naturel. Ses longs cheveux noirs, arrivant maintenant à ses hanches, composaient sa coiffure, et une habilleuse l’avait aidée à revêtir la combinaison couleur chair, légèrement pailletée, qui était son costume (fermer les agrafes seule était mission impossible).

Dans une heure, elle serait sur scène. Son ordinateur avait été refermé d’un coup sec, mais le téléphone gisait sur la table. Diana l’éteignait toujours trente minutes avant que le ballet ne commence. C’était ce qui lui fallait pour entrer dans son rôle. Pour l’instant, elle avait encore un peu de temps de solitude dans la loge privée qu’on lui prêtait pour l’occasion.

Son portable en profita pour sonner. C’était Bora.

- Je suppose que tu viens de te lever, dit-elle sur un ton enjoué.

Avec Bora, tout était tellement facile. Il n’aimait pas ce qu’elle faisait, il lui disait, et Diana répondait de la même façon. Gentiment. Jamais il ne se mettrait en travers de sa route, et il était bien le seul. La concurrence au Bolchoï était démentielle. Diana avait quelques connaissances, une copine peut-être, mais pas de réels amis. Sans compter David Protkine qui la détestait franchement.

Bora était son rocher.

- Parce que je te réveille peut-être ? répondit son ami.

- Moque-toi. Je danse ce soir.

- Encore ?

- Trois fois par semaine, tu le sais très bien. Je ne te demande pas ce que tu fais de tes journées ?

Lorsqu’elle y pensait, Diana trouvait leur histoire tellement bête que personne ne se risquerait à en faire un roman. Lui, caïd de Liverpool (ou du moins elle le supposait, il ne lui parlait pas trop de ses « affaires » ou de ses « amis »). Elle, son amie d’enfance, évadée d’une école d’excellence. Danseuse à Moscou. Elle restait une étrangère, on la voyait comme telle, mais personne ne savait.

Et puis ce n’était pas non plus comme si elle y pensait souvent…

- Ça vaut mieux que tu ne saches pas.

- Rien d’illégal ?

- T’inquiète pas…

On frappa à la porte. Diana se leva pour aller ouvrir, ne pouvant s’empêcher de penser que si, justement, elle avait le droit de s’inquiéter. Est-ce qu’Ahmad et Farida Akrish savaient ce que faisait leur fils ? C’étaient des gens honnêtes, ils ne méritaient pas de souffrir si Bora faisait la bêtise de trop.

- Quand est-ce qu’on te voit à Liverpool sinon ?

Diana prit un temps pour répondre alors qu’entrait un livreur. Des fleurs. Elle en recevait de temps en temps, elle avait quelques fans, mais celles-ci étaient des roses…

- Je pars en tournée dans un mois et demi.

- Encore ?

Encore, encore…il ne fallait pas exagérer. Depuis son entrée au Bolchoï, Diana n’avait fait que deux petites tournées, sans compter son stage à Tokyo. L’Amour Sorcier avait parcouru la France durant quelques semaines, et Coppélia était allé en Italie. Bora regrettait qu’elle ne retourne pas en Angleterre. Il voulait la voir danser, disait-il, même si Diana savait très bien qu’il était moins intéressé par la danse que par les danseuses (elle l’avait remarqué pour La Fille du Pharaon). Et puis même si l’éloignement avait ses inconvénients, elle s’arrangeait personnellement très bien de ne pas aller dans son pays trop souvent…

- Ce sera l’affaire d’un mois, ce n’est pas long. Je prendrai une semaine de vacances à la fin pour rester à Liverpool.

- Pour de vrai ?

- Bien sûr.

Le livreur lui tendit un papier à signer ; Diana gribouilla vaguement un paraphe sans lire. Elle savait très bien que le nom de l’expéditeur n’y figurait pas. L’homme disparut juste après, laissant Diana seule face à un bouquet de roses lavandes.

- Ça c’est cool. Tu vas où avant ?

- On fait un grand tour. Amérique du Nord, puis Europe. Presque que des capitales.

- Et Londres ?

- La dernière étape.

Le silence à l’autre bout de la ligne était éloquent. Ils n’en parlaient jamais, mais Diana savait que Bora pensait comme elle. Ou plus exactement à la même personne qu’elle.

- Tu feras attention, hein ?

- C’est promis.

Les années avaient passé sans qu’elle ne le revoie. Diana avait eu un jour le malheur de consulter Wikipédia, et avait appris que sa famille était moscovite. Depuis, elle tremblait qu’il ne décide un jour de se montrer. Ça n’avait heureusement pas été le cas, si bien qu’elle avait fini par comprendre qu’il ignorait où elle se trouvait. S’il le savait, il ne l’aurait pas laissée aussi tranquille. En partant, elle avait blessé sa fierté, et il était capable de tout.

Le choix du Bolchoï était tout compte fait le pire qui soit, mais elle ne pouvait pas partir sans briser son contrat. Elle avait encore deux ans à tirer avant d’aller ailleurs…pas Saint-Pétersbourg, même si elle en était invitée permanente. Là-bas, il y avait Ioann, et Diana doutait malgré sa patience de pouvoir supporter plus de quelques jours ses tentatives pour la reconquérir. Tokyo, par contre…ou Shanghai…

Bora continuait à parler, Diana l’écoutant d’une oreille. De sa main libre, elle fourrageait dans les fleurs à la recherche d’une carte. Il y en avait toujours une, anonyme. L’expéditeur de ces fleurs était sans aucun doute la même personne que son admirateur de Lausanne. Diana avait d’abord cru à un envoi isolé, puis un hasard, mais le phénomène se répétait à chaque représentation. Quel qu’il soit, Diana s’était fait à Lausanne un allié. Les soirs de premières, une gerbe de roses, généralement une cinquantaine, arrivait avec une phrase aimable. Les soirs suivants, cinq roses dans un soliflore. Ce pouvait être des mélanges autant qu’une seule variété, mais la couleur changeait toujours avec les ballets. Ce soir étaient des roses lavandes, mais elle avait reçu des roses jaunes à Tokyo, et des blanches pour Coppélia. Sans compter d’autres. Diana avait alors cherché sur Internet le langage des fleurs, mais ça ne l’avait pas beaucoup aidée, tout au plus rassurée en constatant l’absence de roses rouges. Et ça durait depuis le prix de Lausanne. Même lorsque Diana était dans le corps de ballet, elle avait droit à ses fleurs. Même à Tokyo. Même en tournée, où qu’elle soit. C’était un peu effrayant.

 Cette personne la suivait à la trace, mais ce n’était pas non plus si difficile. Diana avait un site officiel géré par son agent, sans compter sa (maigre) page Wikipédia (œuvre également de Marie Lepelletier) et le site du Bolchoï. Tant que celui ou celle qui était derrière tout ça ne demandait pas à la rencontrer, Diana avait décidé de ne pas s’inquiéter.

 

Bien le bonjour à tous ! Comment allez-vous ? Diana ne vous avait pas trop manqué ? Ne vous inquiétez pas, la voilà qui reparaît pour le meilleur et pour le pire ! (et en parlant du pire, si vous voulez me détester, sachez que j'écris ce message le 3 février)

Ceci n'est qu'une petite mise en bouche bien sûr ;) Je ne peux pas vous donner d'intervalles précis de publication, mais la correction est très avancée. Le reste ne devrait pas tarder !

N'hésitez pas à faire un tour sur le reste du blog ! Vous remarquerez que j'ai progressé en mise en page ;) (oui, ça ne m'a pris qu'un an) Et pour les plus hardis, Le calame et la plume, ainsi que l'oiseau bleu n'attendent que votre visite !

Bien à vous,

Jeanne Ulet


[1] La danseuse est en effet seule sur scène durant tout le ballet.

Publié dans La Fille aux oiseaux

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