Acte II, Scène septième : Deuxième soupir

Publié le par Jeanne Ulet

Acte II, Scène septième : Deuxième soupir

Même jour – 22 : 30

C’était fait. Londres avait vu l’Elue. Tout portait à croire que Diana ne l’incarnerait pas à nouveau avant un moment, mais c’était indépendant de sa volonté. En tous cas, c’était la dernière, et elle avait presque fini la saison. D’ici deux, trois heures au plus, elle serait officiellement en congés et pourrait retourner à Liverpool. Ensuite, Moscou l’attendait pour qu’elle dispense quelques classes au cours d’été de l’Académie chorégraphique. Ce n’était pas grand-chose ; elle aurait toujours accès aux studios pour son travail personnel, mais les représentations ne reprendraient pas avant septembre ou octobre.

 Avec un sourire, Diana saisit son téléphone, perdu au milieu des bouquets. Bora lui avait envoyé une avalanche de messages durant la première partie, montrant combien il s’ennuyait. Il commentait le physique de certaines danseuses avec humour – sûrement pour la choquer gentiment. Se trouvaient aussi quelques mots sur ses voisins ; une dame avait cassé son collier, un homme n’avait pas fait correctement son nœud de cravate, un autre se mettait les doigts dans le nez. Il parlait de quelques enfants bavards aussi, dont elle semblait être le principal sujet de conversation. C’était sûrement l’Institut, et elle soupira de soulagement en constatant que son ami n’avait pas reconnu l’école.

- C’était grandiose ma belle.

Diana reposa son téléphone sur la coiffeuse débarrassée de quelques bouquets – ils étaient maintenant sur le divan – et entreprit de se démaquiller. Par l’entremise du miroir, elle sourit à Anna. Son amie était comme elle encore en costume de scène.

- Qu’est-ce qu’il y en a ! s’exclama-t-elle devant les fleurs. Ça vient de qui ?

- Si seulement je le savais !

- Celles-là sont jolies. T’en reçois toujours de ton anonyme ?

- T’as vraiment besoin de demander ?

- Je prends ça pour un oui. Tu devrais faire attention… Je peux ?

Du doigt, elle désignait un bouquet d’arums multicolores. Diana songea un instant à Ioann, mais elle savait que ce ne pouvait pas être lui. Lorsqu’ils étaient ensembles, les arums n’étaient pas sa marque. Il ne faisait pas attention aux fleurs qu’il envoyait…lorsqu’il le faisait.

- Sers-toi. Tu ne devrais pas aller te changer ?

- J’y allais, mais tu discutais avec le prof et j’ai décidé de t’attendre. Il a fallu repousser un gars qui venait pour toi. Je ne sais pas par où il est passé.

- Comment il s’appelait ?

Ce n’était pas Meldornov. Ce ne pouvait pas être Meldornov. On le reconnaîtrait. On l’aurait laissé passer, malheureusement…

- J’en sais rien, j’ai pas trop compris. Il gueulait parce qu’il n’a pas aimé le Sacre je crois… Il disait qu’il te connaît.

Flûte. Zut. Double merde. Si c’était bien ce qu’elle pensait…

- A quoi il ressemblait ?

- Grand, brun, teint mat. Lorsqu’on l’a repoussé, je crois qu’il a dit qu’il allait voir le responsable. Il n’est pas revenu.

… Bora. Exactement ce qu’elle craignait.

Il risquait de faire quelque chose de stupide. Diana ignorait quel était son problème avec le Sacre, et elle verrait ça plus tard. Son ami n’était pas idiot, mais il était impulsif. Il fallait qu’elle l’arrête…

Voyons…le responsable, le responsable ? Stanislas ? Non, Diana l’avait vu dans les coulisses il y a deux minutes à peine, et Bora n’aurait jamais pu y mettre les pieds. Le professeur du Bolchoï ? Il ne s’était pas montré, Bora n’avait aucun moyen de savoir qui il était, et même qu’il existait ! Quant au directeur artistique du Royal Ballet, il ne s’était pas montré depuis l’arrivée de la compagnie en début d’après-midi.

A moins que…

Ça pouvait…

- Je reviens, murmura-t-elle.

Après avoir enfilé à la hâte une paire de tennis en toile, Diana attrapa un élastique et jaillit de la loge comme un boulet de canon. Elle entendit au loin quelqu’un l’appeler en russe, mais elle fit la sourde oreille. Elle courait tout en attachant ses cheveux, cherchant vainement une sortie dans ce dédale. Il devait pourtant bien y avoir un passage…Elle ne demandait pas la lune pourtant, juste à accéder aux étages !

Alors qu’elle s’enfonçait dans les boyaux de l’opéra, Diana jugea brusquement qu’un changement de tactique était plus prudent. Elle fit volte-face et revint sur ses pas, bousculant quelques personnes pour arriver à l’arrière-scène, puis à la scène qu’elle traversa. Pas le temps de lever le rideau ! Diana passa simplement en dessous. Quelques personnes s’étaient attardées au parterre, mais elle les ignora en reprenant sa course.

Elle devait avoir l’air particulièrement folle, démaquillée, un peignoir du Bolchoï passé sur son costume, et chaussée de chaussures de ville totalement délavées. On dut pourtant la reconnaître, car les spectateurs se poussaient tandis qu’elle murmurait des excuses en vitesse.

Rez-de-chaussée. Il fallait réfléchir, et vite, car on commençait à un peu trop la regarder à son goût. Bora était allé jusqu’aux coulisses, donc il était redescendu… Mais s’il savait, il avait dû remonter, peut-être pas jusqu’au poulailler. Vu la hauteur des escaliers, et puisque son ami était rapide, elle pouvait penser…

Deuxième balcon.

- Miss Dwayne ?

Elle ignora celui qui lui parlait et recommença à courir. Elle avalait les marches deux par deux, avançant à contre-courant de la foule. Plus elle montait, et plus elle comprenait qu’elle avait raison. Au-dessus du brouhaha lui parvenaient des éclats de voix, et l’assemblée se clairsemait.

C’était grave. Il fallait vraiment qu’elle l’arrête, avec Bora on pouvait s’attendre au pire. Le ballet lui avait déplu, ça pouvait arriver et ce n’était même pas le préféré de Diana, mais plus elle y pensait plus une autre idée émergeait. Une idée affreusement déplaisante. Ce qu’elle faisait était strictement professionnel, Bora le savait. Or, si ce qu’elle supposait était juste, et puisque son ami n’était pas idiot, il ne pouvait accuser qu’une seule personne…

Meldornov.

Elle était arrivée sur le palier. La cohue formée, ainsi que le bruit qu’elle entendait, ne laissait aucune place au doute. Quel autre coupable désigné pour Bora ? Elle avait-elle-même publiquement dit que c’était à ce danseur qu’elle devait tout ! C’était forcément à lui que son ami allait s’attaquer…

Elle savait son ancien professeur parfaitement capable de se défendre, mais Bora pouvait être dangereux. Il avait petit à petit glissé sur une mauvaise pente, et Diana le soupçonnait maintenant d’être au fond du trou. C’était triste de voir tant de qualités gâchées. Maintenant, elle risquait de voir son ami passer la nuit au frais, voire pire. La fureur pouvait déformer une personne ; mieux valait qu’elle intervienne avant qu’une des deux parties ne commette un acte qu’elle regretterait.

Poussant sans ménagement les spectateurs, Diana se glissa au premier rang du cercle. Quelques-uns râlèrent, mais se turent aussitôt en la reconnaissant. Bon gré mal gré, ils s’écartèrent et Diana put accéder au centre du conflit…

Bora. Face à Meldornov. Il criait. Il semblait totalement hors de lui. Le directeur de l’Institut ne cillait pas. Il s’était avancé devant ses élèves et se tenait très droit. Son smoking ne faisait pas un pli (c’était du sur mesure ? Il le portait diablement bien en tout cas) et il jetait au Turc un regard froid. Un de ceux que Diana s’était vu dédier pendant des années.

Quelqu’un tira sa manche. Diana faillit soupirer avant de s’apercevoir que sa voisine n’était autre que Carmen Biera, son ancien professeur qui n’avait pas pris une ride.

- Un ami à vous ?

- Il est de Liverpool. Qu’est-ce qu’il veut ?

Diana le soupçonnait déjà, mais elle avait besoin de l’entendre. Pour savoir qu’elle ne rêvait pas.

- Il accuse le Maître de…je ne sais pas ! En rapport avec vous sûrement !

Diana retint un soupir. Si même Bora entrait dans le club de ceux qui la mettaient sous pression, elle n’allait pas s’en sortir. Et tout ça à cause d’une chorégraphie un peu suggestive. C’était déjà assez dur comme ça de se retrouver à moins de cinq mètres de Meldornov. Ah elle n’allait pas le laisser oublier ça, non, pas moyen !

- Vous ne craignez pas que votre ami fasse une bêtise ?

- Je m’en charge. Eloignez plutôt vos élèves.

Le professeur obtempéra, et Diana retourna son attention vers son ami. Ce n’était qu’une question de temps avant que la situation ne dégénère pour de bon.

- C’est vous qui l’avez mise dans cette situation, criait Bora. C’est de votre faute si elle a fait ça ! Ce truc était dégueu ! Sans votre truc à deux balles, jamais elle n’aurait osé faire un truc pareil, Di’ n’est pas comme ça !

Meldornov le laissait tranquillement parler. Il jeta un coup d’œil rapide sur le côté ; Diana comprit qu’il l’avait aperçue, mais le danseur demeura impassible.

- Vous voulez probablement dire, reprit-il calmement, que vous me tenez pour responsable du fait que Miss Dwayne ait tenu le rôle de l’Elue avec succès.

- Votre truc était horrible ! C’est du porno, faites-lui faire du X tant que vous y êtes !

- C’est un pléonasme. De plus, je ne suis pas responsable du ballet. La chorégraphie n’est pas de mon fait.

Le public n’eut aucune pitié, et éclata de rire. Diana vit la tension de Bora augmenter encore d’un cran. Elle ne s’amusait pas, elle. C’était de son ami qu’on se moquait, tout ça parce qu’il avait moins de vocabulaire que d’autres ! Seul Meldornov eut le bon goût de rester sérieux.

- Foutez-vous de moi, continua Bora. Vous méritez que je vous bute tous !

Les rires ne s’arrêtèrent pas pour autant, et Diana commençait à envisager sérieusement d’intervenir. Elle était peut-être la seule à le savoir, mais le jeune Turc avait un temps eu une certaine amitié pour les couteaux à cran d’arrêt. Si on l’échauffait trop…

Le service de sécurité ne devait déjà pas être très loin.

- Ce ne serait pas une bonne idée, répliqua tranquillement Meldornov.

Diana se demanda un bref instant comment il pouvait rester aussi impassible. Froid, c’était logique, mais elle ne l’avait jamais vu perdre son calme. Elle relégua cependant la question dans un coin de son esprit, et se concentra sur l’instant présent. Il fallait qu’elle arrête Bora.

- Vous, vous la bouclez !

- Non, toi, tu la fermes !

Ce n’était pas terrible, mais toujours mieux que rien. Il fallait faire quelque chose ! Bora avait déjà glissé sa main sous son blouson, et il était, quelques instants plus tôt, parfaitement sérieux.

- Di’ ?

Il ne l’avait pas vue ? Elle était au premier rang, dans un peignoir rose et il ne l’avait pas vue ?

- Je vous aurais bien averti, reprit Meldornov sans sarcasme ni pitié, mais vous ne m’en avez pas laissé le temps.

- Vous je…

- BORA TA GUEULE !

Il fallait que ça sorte. Tant pis pour ceux qui l’écoutaient, elle était humaine, merde !

- Mais il t’a fait faire du porno, Di’ ! Ce type est…

- Ce type, comme tu l’appelles, vit à des milliers de kilomètres de moi ! Il est à Londres, je suis à Moscou ! Tu sais que ça fait des années que je ne suis pas revenue !

- Mais…

- Et c’est de la danse, Bora, pas du porno ! Celui qui a fait le ballet a voulu qu’il soit comme ça, je n’y peux rien. C’est pas un strip-tease !

- Mais t’es presque à poil !

- C’est un costume, rien d’indécent, et de toutes façons ce ne sont pas tes oignons ! Si t’aimes pas, ne viens pas ! Je ne t’ai pas forcé.

- Mais c’est dégueu ton truc ! Moi je supporte pas que tu fasses des machins pareils ! T’as rien à faire dans ce foutoir, reviens à la maison !

Il avait l’air suppliant maintenant, au point que Diana eut pitié de lui. Il voulait vraiment qu’elle rentre. Il pensait vraiment qu’elle serait plus heureuse à Toxteth. Elle aussi aurait bien aimé être plus proche du quartier, mais…pourquoi faire ? Elle avait fait sa vie en Russie, et la danse était tout pour elle.

L’idée qui l’avait prise un peu plus tôt revint en force, et son cœur se serra encore davantage. Elle aurait aimé avoir une preuve du contraire, mais tout ce qu’elle voyait ne faisait qu’aller dans le mauvais sens.

- Bora, soupira-t-elle, je suis chez moi en Russie maintenant, c’est…

- Mais justement non ! Tu l’as dit toi-même, t’es seule là-bas. Si t’as un pépin t’as personne, et tout le monde t’aime à Toxteth ! Ta mère t’aime, je t’aime, l’assoce t’adore !

…et merde. Tant pis, elle allait l’ignorer. Pour l’instant. Elle s’en occuperait…plus tard. Lorsqu’elle aurait le temps. Lorsqu’elle aurait la force.

- Je fais ce qui me plaît, soupira-t-elle. Ça n’a rien à voir avec lui !

- Tu dis ça parce qu’on nous regarde ou tu le penses vraiment ?

- Tu l’as dit, on nous regarde. Là tu te donnes en spectacle, et je sais que t’es pas venu pour ça.

Il faudrait bien qu’ils en reparlent un jour. Peut-être que ses vacances seraient moins reposantes qu’elle les avait d’abord imaginées, mais ce serait toujours mieux que d’étaler l’affaire sur la place publique. Diana était sûre qu’on les retrouverait sur Internet d’ici quelques heures, autant ne pas enfoncer le clou.

- Mais tu peux faire tellement d’autres trucs ! Tu peux…tu peux aller à la fac, tu peux faire ce que tu veux ! Bosse pour l’assoce si tu y tiens vraiment, mais arrête ce machin ! C’est pas toi, Di’, toi tu es…tu es différente…

…différente. En effet, elle était différente. Différente de lui. Elle était sortie de Toxteth, elle vivait dans un autre pays, elle voyageait. Alors oui, elle était différente de celle qu’elle avait été. Mais personne ne le saurait.

- On en parlera plus tard, reprit-t-elle en surveillant du coin de l’œil les vigiles qui arrivaient. Pars maintenant ou tu vas te faire coffrer.

- Mais j’ai rien fait !

- Ça se discute.

- Mais…

- N’aggrave. Pas. Ton. Cas.

Bora parut se résigner en un moment sous son regard noir. Il battit en retraite sagement, non sans surveiller les vigiles du coin de l’œil. Diana avait un moment craint qu’il ne sorte pas libre de l’opéra, mais il marcha tranquillement jusqu’à l’escalier et descendit les marches quatre à quatre. Ce ne fut que lorsqu’il eut disparu de sa vue que Diana sentit ses yeux se mouiller. Il prenait un mauvais tournant, bon sang ! Non, correction, il l’avait déjà pris, et elle ne pouvait pas le tirer de cette impasse. Pas sans y laisser une partie d’elle-même ! Elle risquait de le perdre. Et puis pourquoi fallait-il qu’il complique les choses ? C’était déjà assez dur de savoir son ancien professeur dans les bâtiments, et maintenant…

Les séparer avait été quelque chose, mais Meldornov était maintenant à dix mètres à peine. La cohue commençait à se dissiper ; il restait cependant que trois ou quatre personnes semblaient vouloir s’attarder, parce qu’ils savaient.

- Partez vous reposer.

C’était lui qui avait parlé. L’Institut avait disparu depuis un moment, mais lui était resté. Son ton calme la surprit ; il devait considérer qu’un scandale était assez pour la soirée.

- Les gens comprendront si vous êtes absente ce soir.

- Mais je…

- Vous avez le droit de penser à vous, ce n’est pas un crime.

- C’est que… Je suis tellement désolée !

Elle tenta de s’essuyer les yeux, mais en pure perte : ses larmes refusaient de cesser de couler. Meldornov lui tendit un mouchoir avec tellement de naturel que Diana en eut presque honte de ne ressembler à rien. Les filles du Bolchoï avaient raison, il avait un truc. Si elle ne savait pas qu’il se retenait à cause du public, Diana serait même tombée dans le panneau.

- Ce n’est pas de votre faute, répliqua son ancien professeur. Nous devons tous faire des choix qui déplaisent à certains.

- Mais si j’avais su…

- Vous n’auriez rien pu changer. Si ça n’avait été ce soir, ça aurait été plus tôt ou plus tard. Voulez-vous que je vous raccompagne aux loges ?

Elle fit signe que non de la tête, entre deux reniflements. Honnêtement, elle n’avait qu’envie d’être seule maintenant. Surtout que c’était lui. Il avait beau se montrer correct, elle se méfiait.

Il la salua et la regarda silencieusement partir. Un employé du staff lui ouvrit obligeamment une porte dérobée, et Diana disparut bientôt à son tour. Elle avait décidé, pour une fois, de donner raison à son ancien professeur.

Publié dans La Fille aux oiseaux

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