Ces Dames aux chapeaux verts

Publié le par Jeanne Ulet

Ces Dames aux chapeaux verts

…Qui connaît Germaine Acremant ? Qui ? Personne ?!

Bon, on ne peut pas vraiment vous blâmer. Elle n’est plus éditée depuis des années. Sans compter que ça date un peu ; cette vénérable dame est décédée en 1986, mais sa naissance remonte à…1889. Yep. 97 ans. Elle a connu les corsets, la Grande Guerre, les années folles, la seconde guerre mondiale, les Trente Glorieuses. Et les chocs pétroliers, pour donner dans le joyeux. Et la libération de la femme !

Autant dire qu’elle est plutôt passée de mode. Son dernier roman, Le Monsieur de St Josse, a été publié en 1983. Elle a été assez prolifique, alternant entre romans et théâtre, et elle a connu en son temps la célébrité. Son œuvre a été couronnée par le Prix National de Littérature, ainsi que par le prix Alice-Louis Barthoux par l’Académie Française.

Cependant, en soixante-dix ans d’écriture, aucun roman ne réussira à égaler son coup d’essai. Publié en 1922, traduit dans une vingtaine de langues, adapté au théâtre, au cinéma, tiré à plus d’un million d’exemplaires. Ces dames aux chapeaux verts.

L’histoire ? Très simple ? Arlette est une jeune fille ruinée. Son père a perdu leur fortune ; son frère part redorer le blason en Afrique. Elle a grandi à Paris, et parce qu’une jeune fille de qualité ne saurait vivre seule, on l’envoie auprès de ses cousines de Saint-Omer. Les sœurs Davernis.

L’éducation parisienne se confronte à l’odeur de sainteté puritaine qui règne dans la maison. Les demoiselles Davernis sont des vieilles filles ; la plus jeune a trente-cinq ans. Telcide, l’aînée, mène la maisonnée à la baguette et entend bien mater cette jeune fille rebelle arrivant de la capitale. 

Et pourtant lorsque je vois, comme maintenant, mes quatre cousines, avec quatre toilettes identiques, quatre gestes semblables, enfoncer avec quatre grimaces, quatre aiguilles dans quatre bouts de tapisserie, il me faut une certaine force pour ne pas éclater de rire.

Vous avez l'image ?

Arlette tombe donc dans un monde de bigoterie. Ses cousines rivalisent de ridicule. Telcide a un conflit ridicule avec leur propriétaire, M. de Fleurville, pour une histoire de gouttière. Jeanne aurait aimé être professeur de mathématiques, mais aucune femme convenable ne doit travailler. Rosalie…est simplement fade. Marie cache un cœur de grande romantique un peu ridicule. Elles sont les dames aux chapeaux verts, sobriquet dû à la couleur de leurs coiffures quelques années plus tôt.

Plongée dans un univers aussi fascinant, Arlette est prête à sombrer dans l’ennui. Et puis elle fait une découverte. Un journal intime, caché au fond d’un tiroir, révèle que jadis, une de ses cousines a été amoureuse. Mais laquelle ?

L’enquête s’ouvre.

Germaine Acremant, dans ses vertes années...

Germaine Acremant, dans ses vertes années...

Vous l’aurez compris, c’est un roman pour dames. Un roman pour dames tel qu’ils se faisaient dans les années 20, respirant le sens des convenances. Arlette a beau être une jeune fille moderne (elle fume et pose « à demi nue », autrement dit en robe de bal), elle est respectable et sait comment se comporter. Elle est libre, choque énormément sa cousine Telcide, mais reste très correcte.

Il n’est pas compliqué de comprendre pourquoi un tel roman a eu du succès. Germaine Acremant a parfaitement su saisir l’ambiance d’une époque aujourd’hui dépassée, où la jeunesse se confrontait aux habitudes figées du XIXe siècle (ce que vous ne savez pas, c’est que j’écris ce billet en écoutant « Arthur le roi de la radio » sur Youtube. Autant dire que le choc des générations me frappe à 100%).

Germaine Acremant décrit tout un univers, les manières, la bigoterie, non sans une certaine dose d’humour. Arlette n’est pas la seule à en faire preuve. Les sœurs Davernis ou autres personnages sont involontairement comiques (Telcide fait un scandale pour un « vol » de chaises dans la cathédrale). Le style lui-même résonne d’humour.

Après le dîner, afin de faciliter, par un repos, leur digestion, ces demoiselles ont l’habitude de s’asseoir devant les fenêtres qui donnent sur la rue. Pour ne pas trahir leur présence, elles ne déplacent aucun des rideaux. Mais des glaces, appelées judas, sont fixées à l’extérieur avec un angle tel qu’elles y peuvent voir, sans bouger, tout ce qui se passe au dehors :
— Tiens ! le chanoine Boulanger a fait mettre des rideaux propres dans son salon, constate Jeanne.
Il faut dire que le chanoine Boulanger est leur voisin.
Durant une heure, ces demoiselles discutent ainsi des sujets les plus passionnants.

C’est la vie de province. La parisienne qui rencontre la vieille France. Le roman a plu lors de la publication, il a été tiré pendant des années, et je suis persuadée qu’il plairait encore si on le sortait de son placard. C’est au-delà de l’histoire d’amour ; le soin du détail, le ridicule des situations, l’ensemble est saupoudré du charme vintage de l’époque de Germaine Acremant.

Comme Jane Austen, elle a décrit des situations et des lieux qu’elle connaissait. L’histoire est bon enfant, même Telcide est mue par de bons sentiments (bien qu’elle s’y prenne comme un pied). Et attendez de rencontrer Eugène Duthois !

Vous pouvez trouver le roman ici, avec une mise en page assez nulle et des fautes de frappe (un site américain je crois ; les droits du roman appartiennent toujours aux héritiers de Germaine Acremant, ce qui n’est pas le cas aux USA. Je ne parie donc pas sur la légalité du procédé en France). Si vous préférez être sûrs de la conformité avec le copyright, le livre se trouve sur quelques boutiques en ligne (je l’ai vu pour assez cher sur Amazon – 30 € !) on le trouve pour assez peu cher sur ebay (6 € environ), et il tombe assez souvent chez les bouquinistes (à vos risques et périls si vous aimez les vieux livres cela dit).

Et pour les fans…la suite se nomme Chapeaux verts, chapeaux gris. Bon courage avec cela dit, je le cherche depuis plusieurs années et j’ai toujours fait chou blanc…

Bonne lecture !

Bien à vous,

Jeanne Ulet

Publié dans Les belles lettres

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