Scène quinzième : Deuxième duet

Publié le par Jeanne Ulet

Scène quinzième : Deuxième duet

30 août 2002, Londres

Mikhaïl Vaclavitch Meldornov serrait si fort son crayon qu’il le cassa en deux. Avec un soupir, il le jeta dans la corbeille, le laissant ainsi rejoindre les corps disloqués de plusieurs de ses frères. Cela faisait un peu plus d’un mois qu’il savait. Un mois que Carmen l’avait appelé, expliquant la chose d’une voix paniquée. Un mois.

Un mois. Une démission n’était pas comme une fugue. Si Dwayne s’était enfuie, il aurait pu la faire poursuivre, prévenir la police, on aurait bloqué les aéroports et les gares. Le cas était malheureusement différent. Dwayne était majeure. Elle n’avait pas été retirée de l’Institut par sa mère, elle n’avait pas été renvoyée. Elle avait simplement…démissionné.

Démissionné.

Démissionné, bon sang ! Et c’était à lui qu’on faisait cela, à lui, Mikhaïl Vaclavitch Meldornov ! L’Institut était le meilleur centre de formation dont un danseur pouvait rêver en Europe, voire au monde (mis à part peut-être le Kirov et l’Opéra de Paris), et Diana Dwayne démissionnait ! Elle n’avait même pas l’excuse des frais, il lui payait sa bourse depuis six ans, sur ses propres deniers ! Il aurait dû se méfier lorsqu’il l’avait tirée de Liverpool. Une gamine avec autant de maladresse, malgré tous les espoirs qu’elle semblait pouvoir porter, ne pouvait être claire. Elle n’avait aucun respect, aucune reconnaissance. Elle était partie comme une voleuse, décidant de vivre sa vie propre, sans même attendre qu’il la présente.

Le pire ? Le pire c’était qu’elle était parfaitement dans son droit. Elle avait dix-huit ans depuis peu, personne ne pouvait la retenir ! Si seulement elle avait invoqué la nécessité de retourner auprès de sa mère, Mikhaïl aurait compris ! On le prenait pour une brute sans cœur, mais être formé au Kirov de Leningrad, alors que sa famille était à des centaines de kilomètres, n’avait pas été de tout repos. La compétition, peu d’amitiés fidèles, le même schéma qu’il avait déjà perçu parmi ses élèves. Oui, il aurait compris, surtout qu’il était un peu éclairé sur la situation de sa famille.

Dwayne… elle lui avait dit en avril avoir dû se battre contre ses proches pour retourner à Londres. Renseignements pris auprès de la directrice de l’école Meldornov – elle ne pouvait décemment rien lui refuser – il avait compris que son élève avait face à lui épuré la vérité. C’était une véritable guerre qui s’était engagée contre elle depuis l’accident. Les belligérants n’étaient jamais que trois, pour ce qu’il savait, mais c’étaient des personnes chères à cette précieuse Diana, et dans ce cadre Mikhaïl aurait parfaitement pu comprendre qu’elle ait eu besoin d’un peu de distance pour pouvoir renouer. Les élèves l’oubliaient trop souvent, mais s’il protestait à chaque fois qu’on lui demandait un congé, il l’accordait. Ils avaient besoin de travail, mais trop d’acharnement pouvait nuire à la santé.

Dwayne en était la preuve.

Oui, si seulement…mais non. Rien de tout cela. Dwayne avait démissionné, non pas pour raison familiale, mais pour convenances personnelles. Elle ne l’avait même pas dit comme cela, elle s’était montrée plus franche encore :

Monsieur,

Je sais que je vous remercie bien mal du soutien que vous m’avez octroyé durant ces années. Je sais que vous serez extrêmement déçu de mon comportement. Je sais que vous pensez que je ne suis pas prête pour monter sur scène autrement que devant une salle vide, mais je ne suis pas de votre avis.

Je sais aussi que vous ne tolérez pas être contredit sur ce sujet. Je suis absolument désolée d’avoir dû attendre que vous soyez en au loin, mais je n’aurais pas supporté de vous manquer de respect à ce point alors que vous étiez dans les locaux de cette institution que je quitte.

Parce que je ne supporte plus. Je suis là depuis six ans, et franchement j’étouffe. Vous avez fait sortir Elena, je comprends ! Elle le vaut. Je ne suis pas sûre, en revanche de mériter rester là. Peut-être que ma technique manque encore de vigueur, peut-être que je n’ai pas votre talent pour donner au spectateur de l’émotion dans un bras en première position. Je ne l’aurai probablement jamais, et je dois sortir. Je n’aurais jamais osé vous dire cela en face, mais il faut que je respire.

Je mentirais si je disais que ma vie a toujours été tranquille dans votre Institut. Il m’a énormément apporté, et je ne pourrais que vous en remercier. Vous m’avez appris la rigueur, et c’est justement parce que j’ai compris à Londres qu’il fallait tirer le meilleur de soi-même que je vous remets ma démission. Vous ne serez sûrement pas d’accord avec moi mais je pense que je pourrais apprendre bien plus dans une compagnie que dans vos studios. Peut-être que je me trompe, mais j’ai quelques doutes.

Acceptez une fois encore toutes mes excuses.

D.D.

Sa…lettre avait été plus culottée que tout ce qu’elle avait osé lui servir auparavant. Dwayne était une fille assez calme, elle ne s’énervait pas souvent pour ce que Mikhaïl avait pu voir. Il l’avait toujours trouvée discrète, polie et mesurée. La seule exception avait jusque-là été sa leçon après l’annonce de la présentation imminente de Suarez. Il fallait maintenant rajouter cette lettre…

L’écriture était rageuse. Il était évident que Dwayne avait tenté de commencer de façon mesurée, puis qu’elle s’était régulièrement énervée au point que son stylo avait à un endroit troué la feuille. Au final, elle se montrait encore plus franche que ce qu’elle n’aurait probablement jamais osé faire de vive voix. Et elle le savait. Et elle l’admettait.

Elle était lâche. Il fallait l’être pour s’enfuir. Elle aurait pu lui en parler en direct, il n’allait pas la bouffer, enfin ! Elle devait déjà avoir mijoté son coup avant de partir, ce genre de choses demandait du temps ! Où qu’elle soit allée, ce n’était sûrement pas à Londres. il l’aurait su. Il lui fallait donc un logement, des billets de train sûrement…

Il aurait dû la sortir quand il l’avait envisagé. La garder plus longtemps apparaissait maintenant comme la dernière des stupidités, puisque le résultat était ça ! Il avait envisagé Giselle, ça aurait pu passer. C’était bien Giselle. Ou L’Oiseau de Feu. Un autre ballet qui lui convenait bien. Il lui aurait même trouvé une place dans n’importe quelle compagnie, puisqu’elle n’avait pas d’école pour la soutenir. Quitte à faire les choses, autant les faire bien, mais Dwayne ne l’avait manifestement pas compris dans ce sens.

On ne le reprendrait pas deux fois à prendre une boursière. Quoique certains en disent, Dwayne n’était pas qu’une œuvre de charité, mais jamais plus on ne le reprendrait à repérer de « jeunes talents » dans les quartiers défavorisés. Une arrivée réglementaire, candidature par une école de ballet, audition, était plus sûre. Au moins, si l’élève avait l’idée de démissionner, il y réfléchirait à deux fois. Dwayne était trop libre. Elle n’avait que Sun for you my children en dehors de l’Institut, et Mikhaïl soupçonnait que personne dans l’association n’avait réellement d’autorité sur elle.

Deux coups discrets frappés à la porte l’avertirent de l’entrée imminente de Stanton. Mikhaïl avait sérieusement commencé à envisager la possibilité de le renvoyer, mais comme mû par un pressentiment, son secrétaire s’était lancé dans un excès de zèle. Il ne perdait plus les dossiers, répondait au téléphone, notait les messages laissés en son absence, bref, faisait son travail. Peut-être que c’était dû au fait que Mikhaïl avait lâché la menace, un jour. Il s’était ensuite aperçu qu’il n’aurait pas dû, sa décision n’étant pas prise, mais avec le recul il ne regrettait rien. Il avait gagné de l’efficacité. Restait à voir si cela durerait.

— Quoi ? aboya-t-il comme à son habitude.

Penser à Dwayne avait le don de l’énerver. Un mois plus tard, il ne parvenait pas à se calmer. C’était même encore pire compte tenu du fait qu’il n’avait lu la lettre que très récemment. Son élève, sa boursière bon sang ! Et elle commençait tout juste à donner des résultats ! Il s’était battu pour qu’elle ait sa place à l’Institut, battu face au Royal Ballet qui ne voulait pas d’elle ! Et voilà comment elle le remerciait !

— Monsieur, répliqua Stanton sur un ton servile que Mikhaïl avait vite appris à détester, vous êtes attendu à l’opéra dans vingt minutes.

— Je sais ! Autre chose ?

— Je me suis permis de faire quelques recherches.

— Et alors ?

— Voilà le résultat Monsieur.

Il lui tendit un petit papier avant de s’enfuir presque en courant. Le patron n’était pas toujours très aimable, mais c’était encore pire lorsqu’il était de mauvaise humeur. Si Stanton manquait encore quelques appels, le redoutable Meldornov ne lui pardonnerait pas.

Le papier dans les mains, Mikhaïl se figea un instant. Avait-il envie de savoir, finalement ? Il n’était plus responsable d’elle. Dwayne pouvait faire ce qu’elle voulait, aller où elle voulait, danser avec qui elle voulait, ça ne le regardait pas. Il aurait pu être de son devoir de vérifier que personne n’abusait de sa candeur ; elle restait son ancienne élève et elle était seule. L’Institut veillait sur ceux qu’il libérait, mais Dwayne avait renoncé à tout ça en démissionnant. Mikhaïl n’avait même pas le droit de s’inquiéter.

Troisième soupir. Le papier fut soigneusement plié et rangé dans le bureau sans être lu. Mikhaïl aviserait plus tard. Au moins, elle avait une position. C’était plus qu’il ne fallait demander dans ce monde impitoyable, même s’il ne fallait pas nier les capacités de son ancienne élève. Si un jour il n’entendait rien et que la curiosité le démangeait trop, il le lirait. Ça ne l’avancerait à rien, mais au moins il saurait.

Vous ne pouvez pas le voir présentement, mais j'ai actuellement un grand sourire sadique sur le visage. Alors, Diana, acceptée ou pas ? Réponse la semaine prochaine ;)

Publié dans La Fille aux oiseaux

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