Scène vingt-quatrième : Missa Solemnis

Publié le par Jeanne Ulet

Scène vingt-quatrième : Missa Solemnis

« Le destin est un danseur étoile qui fait des entrechats sur la pointe des si. » Bragance

Après l’entracte, plusieurs membres du staff avaient battu le rappel des finalistes. Diana s’était retenue de soupirer. Le passage des autres candidats l’avait clairement démoralisée, sans compter qu’elle avait vu un groupe de personnes parler pour la télé à l’entracte. Ils parlaient en français, elle ne comprenait pas, mais ça ne pouvait pas être bon. Ils avaient passé en revue tous les finalistes ; Diana s’était revue dansant Giselle. Elle s’était trouvée moche.

Son professeur la houspillait alors qu’elle se traînait sans hâte vers les coulisses. Se rendait-elle compte à quel point c’était épuisant ? La fatigue se faisait déjà sentir la veille, mais le dernier jour était le pire. Ce n’était pas tant les deux variations qui l’achevaient, elles étaient très courtes, mais tout le stress qui l’accompagnait. Elle n’était même pas censée aller en finale !

- Le jury attribue également différentes bourses, traduisait l’interprète, permettant aux finalistes de passer une année dans une compagnie ou une école internationale de danse partenaire du prix de Lausanne.

Diana retint un reniflement méprisant. L’Institut n’en était pas, elle avait vérifié. On avait demandé à tous les finalistes de choisir où ils utiliseraient leur bourse s’ils en recevaient une. Diana avait répondu compagnie, mais elle n’avait pas pu s’empêcher de jeter un œil à la liste des écoles partenaires. Si l’Institut en avait été, le Bolchoï aurait été fichu de vouloir l’y envoyer. O ironie. C’était mieux ainsi.

De sa place, Diana pouvait voir la scène. Le fond orange servant de décor aux variations avait été maintenu, et l’espace était maintenant occupé par deux pupitres estampillés du nom français Prix de Lausanne et quatre estrades dirigées en arc de cercle. Chacune profitait d’un mur où étaient inscrits les noms des sponsors.

Les finalistes se crispèrent alors qu’entrait la présidente du jury. Suivit toute une cérémonie sur l’arrivée des enveloppes. Diana aurait bien aimé s’appuyer avec nonchalance contre une table et attendre qu’on en finisse, mais elle en était incapable. Elle était la doyenne des candidats, et elle stressait autant qu’eux. Ce n’était pas comme les examens de fin d’année, c’était quelque chose qui pourrait lui changer sa vie. Croire à un miracle était débile, mais il restait cette parcelle d’espoir…cette boule au ventre qui lui donnait envie de vomir. Elle n’avait rien à rendre mais la sensation était bien là.

Diana fixait ses chaussons. Elle aurait dû les enlever. Ça lui donnait une démarche de canard.

Les premiers applaudissements la forcèrent à redescendre de son nuage. Une fille en robe noire fendit le troupeau des finalistes. Lorsqu’elle entra dans la lumière, Diana la reconnut comme une des candidates n’ayant pas accédé à la finale. Pas le niveau, mais…une Suissesse. Elle avait bien dansé sans pour autant obtenir la faveur du jury, et à ce titre recevait le prix de meilleure candidate issue d’une école suisse.

Diplôme, bise, révérence. Elle avait de la chance dans son malheur. Même sans être en finale, elle gagnait quelque chose.

Pour ignorer la boule au ventre et ses mains tremblantes, Diana songea à Liverpool. Elle doutait que le prix soit retransmis sur les chaînes britanniques, mais il était certain que Sun for suivait son avancée par n’importe que moyen…pourquoi pas Bora ? Il était dans la salle aujourd’hui. La directrice de l’association l’avait battue froid pendant un moment pour avoir osé démissionner, mais l’évocation du prix de Lausanne avait suffi pour lui clouer le bec, et elle tentait peu à peu de revenir dans les bonnes grâces de la danseuse.

Diana aurait voulu avoir assez de caractère pour la laisser mariner un peu, mais elle était trop faible pour ça. Trop gentille. Trop bonne poire.

Une bousculade la force à reprendre ses esprits. Le temps de retrouver ses repères, et une enfilade de candidats sont sur la scène. L’interprète a dû traduire ce que disait la présidente du jury, mais Diana n’avait pas écouté. On ne lui disait rien ; personne ne la poussait pour qu’elle aille rejoindre la file. Quels que soient les prix distribués, aucun n’était pour elle.

Encore de quoi ajouter à son malaise. Elle repartirait à Moscou, anonyme. Ce n’était pas la faute du Bolchoï ! Ils avaient essayé de la faire remarquer en lui donnant une chanson de Vytotsky, mais qui le connaissait en dehors de la Russie ? Elle n’avait jamais entendu parler de lui auparavant. Les représentants des compagnies n’avaient pas été sensibles au choix, où à l’interprétation. Aucun n’avait voulu la rencontrer, et sa Giselle ne devait pas avoir plus convaincu.

Le Bolchoï la prendrait peut-être, mais elle ne serait pas une grande interprète.

- La majorité des prix remis à Lausanne sont, comme le vice-président vous l’a expliqué, désignés par le jury.

Cette fois-ci, alors que l’interprète parlait à nouveau, Diana fit l’effort d’écouter. Elle venait d’intercepter au loin un regard de son professeur. Il était certain qu’elle lui aurait tiré les oreilles si elle l’avait pu. Avait-on idée ? Ça ne s’était encore jamais vu ! Elle avait la chance d’être finaliste au prix de Lausanne, et elle ne se sentait pas concernée ?

Oh si, Diana se sentait concernée, en témoignaient sa vessie pleine (son précédent voyage à la salle de bain datait d’il y a cinq minutes à peine) et son envie folle de vomir ce qu’elle n’avait pas pu manger.

- Cependant, le public est chaque année mis à contribution afin de voter pour son ou sa finaliste préféré. Le prix est offert par la fondation Courtesy, et correspond à un montant de cinq-cents francs suisses. Il est remis cette année à une élève de l’Académie chorégraphique d’Etat de Moscou…

- Mademoiselle Diana Dwayne !

Le sang quitta son visage.

Elle. Un prix. Non. Pas possible. Ils avaient bien regardé ? Quelle était leur mesure, l’applaudimètre ? Même lui ne lui était pas favorable ! Elle avait eu droit à quelques claps polis, rien de plus. Restait Bora, et l’admirateur aux roses. Quoique même lui…il avait envoyé les fleurs avant sa variation, il avait très bien pu être déçu par ce qu’il avait vu.

Un peu sonnée, presque ivre, Diana s’avança vers le pupitre en marchant aussi droit que possible. La pression venait de retomber d’un coup. Le vice-président lui dit quelques mots en remettant le diplôme. Il parlait en anglais, elle lui répondit, mais sans savoir ce qu’elle disait. Bises. Révérence au jury. Salut au public.

On la dirigea ensuite vers une estrade, il fallut monter avec les pointes. Elle était seule dessus, maltraitant déjà son diplôme entre ses doigts. Les autres finalistes et la Suissesse s’entassaient sur une autre estrade. Ils devaient être comme elle aveuglés par les spots. Diana ne voyait même pas le premier rang, et Dieu savait si la salle était grande ! Elle l’avait remarqué, bien sûr, lors des répétitions, mais c’était le cadet de ses soucis. Maintenant qu’il n’y avait plus rien à gagner, elle pouvait y penser. La salle était sur deux étages ; elle devait bien contenir mille personnes, et sur ces mille, une sur deux avaient voté pour elle ? Douteux. Elle ne contesterait pas le prix, évidemment, mais cinq-cents personnes ?

Privée de l’interprète, Diana ne comprit pas lorsque la vice-présidente recommença à parler. Peu à peu, suivant le même cérémonial, d’autres candidats vinrent la rejoindre sur son podium. Il y eut un moment de flottement lorsqu’il fallut appeler une oubliée, mais en une dizaine de minutes, et selon une mécanique bien huilée, la petite estrade était encombrée par trois autres candidats. Diana ne connaissait pas tous les prénoms, mais elle reconnaissait la Brésilienne. Celisa représentait l’Académie Vaganova…Saint-Pétersbourg.

Au moment où un garçon fut dirigé sur la dernière estrade, Diana sut qu’on approchait de la fin. En applaudissant mécaniquement sur son diplôme déjà froissé, elle le reconnut. C’était un asiatique déraciné comme elle. Elève en Allemagne, il avait dansé avec une espèce d’araignée bleue sur la moitié du visage.

Le deuxième le suivit bientôt, il avait remis sa tenue de classique et portait un kilt. Beau comme une fille, il salua avec grâce avant de monter sur le podium des trois vainqueurs.

C’était le moment d’annoncer le nom du vainqueur. Diana s’attendait presque à un effet de suspens. Elle savait depuis longtemps que la vie n’était pas ce qu’on voyait sur les écrans, mais un concours international demandait quand même un peu de fastes. Au même moment, alors que la présidente cherchait sa fiche, Celisa lui donna un coup de coude. Sans un mot, elle désigna discrètement l’écran suspendu au-dessus du balcon. La traduction…

De mieux en mieux. Trop nulle pour gagner un prix attribué par le jury – Dieu savait pourtant qu’un stage dans une compagnie lui aurait fait du bien ! – et trop stupide pour voir ce qui était juste sous son nez. Bravo.

La présidente avait retrouvé son papier :

« La bourse numéro un est offerte par le principal partenaire financier du Prix de Lausanne, le Beau-Rivage Palace. Elle est décernée au vainqueur de cette édition 2003 ; un élève de l’Allegria Dance School à Grenage en Australie.

…il s’agit de Monsieur Steven Mc Rae. »

…ça ne pouvait être que lui. Les autres étaient excellents, mais Steven s’était distingué en présentant des claquettes pour sa variation libre. Il n’y avait eu ni roulement de tambour ni trompettes, mais ce n’était même pas nécessaire. Ç’aurait même été ridicule. Tous les finalistes étaient déjà sur scène, sauf cet Australien.

La foule applaudit alors qu’on déposait aux pieds des trois vainqueurs des espèces de trophées. Diana les imita, mais le cœur n’y était pas. Après l’Institut, elle n’était même pas capable de se classer quatrième ou cinquième ! Surtout pas dans le top trois ! Et ce n’était pas la faute de Meldornov, il avait fait tout ce qu’il pouvait.

Si seulement elle était restée…

Contre toute attente, et malgré les applaudissements qui ne se taisaient pas – Diana commençait à avoir mal aux mains – la présidente recommença à parler. La jeune fille suivit la traduction d’un œil distrait. Le prix d’interprétation contemporaine était remis à une Asiatique déjà titulaire d’une bourse. Certains avaient de la chance… Vous avez le prix du public, souffla dans sa tête une voix ressemblant à son professeur. D’accord. C’était gratifiant. Mais le public ne donnait pas une compagnie ou de grands rôles.

Diana recommença à applaudir comme un robot. L’ombre dessinée par les podiums sous les projecteurs, assortie des formes des danseurs, lui rappelait Métropolis des Nouvelles Aventures de Superman. Ou New-York. Ou Gotham City, en tout cas une de ces cités aux rues tirées au cordeau. Pas Moscou. Pas Londres.

Et elle devait encore sourire…applaudir…surtout ne pas montrer qu’elle s’ennuyait ou qu’elle était déçue. Bien malgré elle d’ailleurs. Et le comble ? La présidente parlait encore ! Comme si c’était nécessaire… Elle n’avait pas dansé, bien sûr. Elle n’était pas à leur place, elle n’était pas fatiguée. Les autres candidats n’étaient pas loin de penser la même chose : en croisant le regard de certains, Diana avait senti que s’ils étaient aussi bons comédiens qu’elle, ils rêvaient tous d’aller se reposer.

- En dernier lieu, reprit la dame, nous tenons à partager avec vous un moment exceptionnel. Comme il vous a été expliqué, le jury du prix de Lausanne a la faculté de décerner exceptionnellement certains prix.

Silence pour asseoir son propos.

- C’est un de ces moments que nous tenons à partager avec vous. Le jury de la trente-et-unième édition du prix de Lausanne a en effet décidé d’octroyer une prime de mille francs suisse à titre d’encouragement pour le ou la finaliste ayant fait preuve d’exceptionnelles qualités tant pour ses variations que lors de la semaine de répétition. Il s’agit du prix d’excellence. Il a été remis pour la dernière fois en 2001, et est financé par une donatrice anonyme…

Qu’est-ce qu’elle avait mal aux pieds… A ce rythme-là Diana n’était même pas sûre de pouvoir encore marcher. En studios, au moins, elle bougeait.

- …et le prix est remis à Mademoiselle Diana Dwayne, de l’Académie Chorégraphique d’Etat de Moscou.

Les applaudissements reprirent alors que Diana avançait vers le vice-président pour se faire remettre un autre papier. Elle se ferait expliquer ce qu’était ce prix, mais au point où elle en était, le monde marchait sur la tête.

Eeeeet...fin du premier acte ! Qu'en avez-vous pensé ? :D Pour être honnête, je ne suis pas fan du tout de la fin de ce chapitre, mais tous les précédents essais tombaient encore plus à plat.

J'ai essayé de rester aussi réaliste que possible. Le prix de Lausanne existe, l'édition 2003 a vraiment été remportée par Steven Mac Rae. Aucun prix du public n'a été décerné cette année-là, et le prix d'excellence, s'il existe, est relativement rare.

La prochaine édition du prix de Lausanne aura lieu du 1er au 6 février au Palais de Beaulieu :) Les coulisses sont ouvertes au public pendant une demi-journée, mais je ne pourrai malheureusement pas y aller (à mon immense regret, j'habite trop loin).

Sur ce je vous dis à très bientôt!! Merci d'avoir lu! Ne vous inquiétez pas pour Diana, je continue un peu les corrections, et vlan! elle revient! Alors stay tuned! N'oubliez pas d'aimer Le calame et la plume si ce n'est pas déjà fait, et de faire un petit coucou sur l'oiseau bleu :)

Bien à vous,

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

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