Le Cercle Pouchkine

Publié le par Jeanne Ulet

Le Cercle Pouchkine

Des romans sur la Russie communiste, on en a tous lus. Si ce n’est pas Rue du prolétaire rouge (qui est d’ailleurs un récit autobiographique) ou le Docteur Jivago, vous avez sûrement vu Soleil de nuit (White nights pour les initiés). Ces histoires ont toutes un point commun. Elles se situent dans différents milieux, différentes nationalités, mais toujours du côté des victimes.

Le Cercle Pouchkine, lui, se trouve dans la sphère dirigeante. Les enfants des généraux, diplomates, et célébrités de l’URSS.

Simon Sebag Montefiore

Simon Sebag Montefiore

De quoi s’agit-il d’abord ?

Le Cercle Pouchkine est un roman de Simon Sebag Montefiore publié en 2014 aux éditions Belfond, sorti chez Pocket un an plus tard. L’auteur n’en est pas à son coup d’essai. Montefiore est britannique (j’ai donc lu une traduction), mais historien spécialiste de la Russie. Son premier roman, King’s palace, n’a jamais été traduit en français et est sorti en 1991. Le premier roman historique est Prince of Princes: The Life of Potemkine, nommé pour plusieurs prix.

Montefiore a écrit en tout un peu moins d’une vingtaine de romans. Stalin: The Court of the Red Tsar a même été traduit dans une vingtaine de langues et a reçu le prix 2004 du livre d’histoire aux British Book awards.

Le Cercle Pouchkine ne se distingue donc pas énormément (hormis le fait qu’il est un des rares à avoir été traduit en français). De son titre original One Night in Winter, il se noie gentiment dans la masse des romans russes de Montefiore.

Alors que…

Alors qu’il n’est pas si mal, en fait. L’idée en elle-même est intéressante. Les enfants des dirigeants soviétiques sont élèves à l’école la plus huppée de la ville. Auprès d’eux, Andreï n’est entré que par son propre mérite et « vient de rentrer à Moscou ». Façon puritaine de dire qu’il revient d’exil politique avec sa famille.

Tous sont adolescents. Tous sont dingues du mouvement romantique. Ils ont fondé ensemble le cercle Pouchkine, parodie du Parti, et s’amusent à se réunir et jouer le Jeu.

C’est innocent. Andreï est intégré parce qu’il connaît son Pouchkine. Il apprend à connaître ces enfants de la jeunesse dorée. Sérafima, le Petit Professeur, tous deviennent ses amis.

On est en 1945. La guerre s’achève. Une grande parade est organisée à Moscou, après laquelle les enfants ont décidé de jouer le Jeu. Et c’est le drame. Il y a deux morts. Une enquête est ouverte, la police s’en mêle, on envoie les enfants à la prison de la Loubianka, et Staline tire les ficelles derrière…

Coucou Alexander Pouchkine ! LE poète russe !

Coucou Alexander Pouchkine ! LE poète russe !

WTF ?

J’admets, je n’avais pas de titre pour cette partie. Je ne suis pas très douée pour les titres (j’ai dû faire au moins trois essais avant de me fixer sur La Fille aux oiseaux…)

Bref.

Ce bouquin en vaut la peine. Vraiment.

Déjà, l’univers. Il s’agit de la face cachée de l’URSS, la jeunesse dorée, loin des kolkhozes et des privations. L’abondance de nourriture, l’abus de vodka, l’omniprésence des originaires de Géorgie (Staline était géorgien). Tout est là. C’est le luxe du monde occidental de l’autre côté du rideau de fer.

Et pour autant on se voile la face. Il faut toujours être positif et louer le Parti (interdiction d’évoquer les défauts des avions !). On n’est pas à l’abri des écoutes. La modestie bolchevique est préférée au superficiel de l’ouest…tout en admettant les femmes couvertes de maquillage et habillée en Dior (ou Chanel, je ne sais plus). Un véritable paradoxe en somme. Chacun en a conscience, mais d’une certaine façon le Jeu des enfants est moins terrible que celui de la réalité, la face cachée, la paranoïa du Parti.

Ensuite, parce que c’est loin d’être un roman débile. Je sais que la conception est vaste et suggestive, mais le marché est aujourd’hui inondé d’écrits sans la moindre profondeur. Guillaume Musso écrit bien, mais c’est toujours la même chose. Les romances gnangnan à la Twilight font pousser des soupirs, et au milieu de ça il est difficile de distinguer les textes avec un minimum de valeur.

Le roman de Montefiore vaut mieux que ça. Les adultes ont deux faces. D’un côté, le visage de la famille. L’amour, le soutien. De l’autre, l’espoir dans le Parti, la volonté d’être toujours proche de Staline (qu’on voit apparaître, d’ailleurs), et une certains clairvoyance sur l’instabilité de leur propre situation. Un rien peut les faire chuter, personne n’est à l’abri (ce qui est d’ailleurs réel ; le propre fils de Staline a été assez peu considéré par son père qui ne lui donnait aucun traitement de faveur).

Oui, il y a une romance, mais ce n’est pas un crime (j’aime beaucoup lire des histoires d’amour, je ne m’en cache pas). Mais au moins, le roman a de l’épaisseur (et je ne parle pas des 400 et quelque pages). Il s’agit de davantage que de raconter l’enquête sur la mort des deux adolescents, ce côté-là est même presque secondaire. Je n’ai pas réussi à plonger intégralement dans le roman, mais je voyais parfaitement les scènes et je m’intéressais autant au cadre qu’à l’histoire.

Le style…pourrait être mieux. Ça passe, mais c’était une traduction et ce n’est pas Tolstoï (quand on voit la taille de Guerre et Paix, ce n’est peut-être pas un mal). Certains éléments sont totalement inutiles (la vie des professeurs m’a assez peu intéressée).

En revanche, j’ai beaucoup apprécié le changement de point de vue. Le roman est majoritairement du point de vue d’Andreï, et même si Montefiore ne fait pas de récit avec le je, cela reste des points de vues internes. Le lecteur alterne entre Andreï, fils d’ennemi du peuple, Sérafima, de la jeunesse dorée, et d’autres. Différents regards, différentes façon de vivre, mais au final…les mêmes espoirs.

Alors si vous avez le temps…lisez ;)

Bien à vous,

Jeanne Ulet

Publié dans Les belles lettres

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