Un roman dont vous êtes le héros

Publié le par Jeanne Ulet

Un roman dont vous êtes le héros

La Modification. 1957, Michel Butor.

Peut-être avez-vous dû le lire durant vos études au lycée, ou à la fac pendant un cursus de lettres. Ou peut-être devrez-vous le faire. Peut-être que le livre traîne depuis des semaines sur votre table de nuit ou votre bureau. Ou dans un coin de la pièce, si vous êtes adeptes du tsundoku. C’est vrai que sa couverture seule ne fait pas très envie.

Pourtant, si vous l’avez, ce n’est pas pour le laisser traîner, ce bouquin ! Allez, un peu de courage. Ça ne peut pas être si terrible que ça.

Quelle que soit l’édition que vous ayez choisie, il est vrai que la couverture n’apparaît pas très engageante. Certaines ne contiennent que le titre, d’autres ont une image en noir et blanc, assez vague. On est loin du vieillard déguisé en cochon sur la couverture du Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire.

Si vous avez de la chance, le quatrième de couverture contient quelques informations. Oh, pas beaucoup, il ne faut pas rêver, sûrement pas un bon résumé consistant. On vous apprend sûrement que La Modification a été très accueillie par la critique, couronnée du prix Renaudot l’année même de sa sortie, voire qu’il s’agit du « plus lu des ouvrages du Nouveau Roman ».

C’est bien beau tout ça, mais si vous tenez ce livre entre vos mains, ce n’est pas pour vous contenter de l’admirer. Il n’a peut-être pas l’air extrêmement tentant (même son titre fait grimacer, l’esprit aime les histoires sans cesse répétées), mais il faut bien se jeter à l’eau à un moment ou un autre. Alors à la une, à la deux, à la…

PLOUF !

« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.

Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins. »

Michel Butor, participant de la vague du "Nouveau Roman"

Michel Butor, participant de la vague du "Nouveau Roman"

Quelques phrases plus loin, vous êtes arrivés au bout de la première page. Et vous continuez. Une page de plus, et une autre, et encore une, et ainsi de suite. Le style vous déstabilise. C’est bien beau le Nouveau Roman, ce style des années 50, typique des Editions de Minuit, mais ça ressemble fortement au délire de quelques auteurs qui voulaient se démarquer n’importe comment.

Et pourtant…il y a dans La Modification quelque chose d’impalpable qui vous attire irrésistiblement. Ce n’est pas l’histoire. Un héros qui observe ses compagnons de voyage dans le train, surtout le très long trajet Paris/Rome, il y a plus passionnant.

Mais la Modification est un roman visuel. Certains lecteurs voient instantanément la scène qui se déroule dans les pages, comme si leur cerveau avait la capacité de créer un film de lui-même. D’autres n’ont pas cette faculté, et pourtant le roman qui se trouve entre vos mains force malgré tout la barrière. L’extrait ci-dessus n’est qu’une mise en bouche car tout, tout dans les 236 pages vous force à rêver.

C’est le « vous » qui vous interpelle. Involontairement, même si la lecture du livre est un travail forcé, on se retrouve dans la peau du héros, on supporte comme lui les contraintes d’un voyage en troisième classe, on se souvient de son mariage raté et du bonheur goûté auprès de Cécile, à Rome. On observe comme lui les compagnons de voyage, Pierre et Agnès jeunes mariés reflets de ce que le héros a été. Le professeur d’université, le prêtre enseignant, que des suppositions mais une façon d’apprivoiser cet univers que tous partagent durant les longues heures de trajet.

Lorsque l’un d’eux part, c’est tout le wagon qui le remarque. Chacun se jauge, fait connaissance, sans parler, au point de se saluer lorsqu’on se croise dans le couloir. Oh, ça ne va pas plus loin ! Mais quand même. Ils restent des inconnus, mais on se connaît quand même.

Impossible de résister. Vous tournez les pages encore et encore. Vous vous remettez en question avec lui (quel est son nom d’ailleurs ? ce n’est pas important, le héros, c’est vous). Et Henriette ? Et Cécile ? Rome sera-t-il la même sans Cécile, Cécile sera-t-elle la même sans Rome ? Vous vous souvenez d’un séjour à Paris, d’une rencontre fatidique entre les deux femmes, une tension palpable et vous au milieu…

Et puis vous arrivez à l’instant fatidique :

« Le mieux, sans doute, serait de conserver à ces deux villes leurs relations géographiques réelles

et de tenter de faire revivre sur le mode de la lecture cet épisode crucial de votre aventure, le mouvement qui s’est produit dans votre esprit accompagnant le déplacement de votre corps d’une gare à l’autre à travers tous les paysages intermédiaires,

vers ce livre futur et nécessaire dont vous tenez la forme dans votre main.

Le couloir est vide. Vous regardez la foule sur le quai. Vous quittez le compartiment. »

Vous avez pris votre décision. Au rythme de la plume de Michel Butor, dans des paragraphes parsemés de virgules et presque sans points, vous êtes arrivé à la fin. Combien de temps cela vous a-t-il pris ? Deux heures ? Deux jours ? Quelle importance ? Vous l’avez à peine fermé que vous le rouvrez. Vous lisez peut-être même aussi la préface, ce sont des informations précieuses. Ce qui est sûr c’est que vous n’êtes plus le même qu’au moment où vous l’avez ouvert pour la première fois.

Il est impossible de ne pas sortir bouleversé de cette épreuve. Un livre qui cache si bien son jeu ne peut être que magistral, et Michel Butor a ici livré le magnifique exemple que la littérature ne s’arrête pas à l’époque moderne. C’est qu’il est toujours vivant, le bougre ! Né en 1926, il coule maintenant des jours heureux d’une retraite bien méritée à Lucinges (Haute-Savoie). L’Académie Française lui remet son Grand Prix de Littérature en 2013 pour l’ensemble de son œuvre, certes seulement quatre romans, mais aussi des recueils de poésies, des essais, des textes expérimentaux, écrits sur la peinture, des collaborations…

Et pourtant, si vous le cherchez à la Fnac, bonne chance. Au-delà de La Modification, il faut commander pour obtenir. Si vous avez de la chance. C’est quand même dommage, mais vous savez quoi ? C’est ce que je vais faire.

Bien à vous,

Jeanne Ulet

Publié dans Les belles lettres

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