Scène cinquième : Second cantique

Publié le par Jeanne Ulet

Scène cinquième : Second cantique

Bonjour ! Alors, Est-ce que la preview vous a plu ? Je reviens maintenant pour la compléter, avec la fin du chapitre publié la semaine dernière. Vous reconnaîtrez le passage de la preview je pense.

Vous avez également pu remarquer que le billet que je vous promettais sur L'Amour comme par hasard est enfin paru ! Ce n'est pas mon meilleur, mais je tenais vraiment à vous le donner et j'ai beaucoup de travail en ce moment. En dehors de ma vie professionnelle, je me démène pour faire connaître ce blog et ça marche moins bien que ce que je voudrais. N'hésitez pas à partager le lien, la page FB, à vous abonner à mon compte Twitter ! Et si vous bloguez vous aussi, on peut même se retrouver sur Hellocoton ;)

La nouvelle de la semaine, c'est que samedi dernier a eu lieu le prestigieux prix de Lausanne. C'est un concours de danse classique ouvert aux élèves de quinze à dix-huit ans. Ils sont jugés autant en classique qu'en contemporain, et c'est vraiment magnifique. J'ai regardé la finale samedi après-midi sur Arte. Le gagnant 2015 est Harrison Lee, du McDonald College of Performing Arts de Sydney, qui rajoute ainsi une nouvelle récompense à son palmarès. Ce n'est pas le premier gagnant venant d'Australie, puisque Steven McRae, aujourd'hui principal dancer au Royal Ballet, avait gagné quelques années plus tôt grâce à un numéro...de claquettes !

Ceci était l'instant culture. Maintenant je me tais, et on se retrouve en bas, comme d'habitude !

20 février 2002

Diana s’arma de courage et frappa à la porte de son professeur. Elle avait beaucoup hésité depuis la veille, décidant plusieurs fois avant de se raviser. Elle n’avait pas peur de Meldornov, non, ou du moins elle avait essayé de se le faire croire. Etonnée mais calmée, elle avait perdu tout son courage et mit du temps à trouver le sommeil. Seule la fatigue l’avait empêchée de se relever pour visionner l’enregistrement une énième fois, puis encore une autre, et une autre, pour enfin comprendre. Elle avait fini par s’endormir, mais sans trouver de sommeil réparateur. Même dans ses rêves, la question tournait en boucle.

Au matin, la curiosité avait vaincu la crainte. Sa leçon de midi et demi avait sauté, Meldornov avait du travail au Royal Opera. Outre la promesse d’une leçon plus qu’intensive le lendemain, cela signifiait aussi pour Diana la nécessité de trouver un autre créneau pour lui parler. L’interroger au détour d’un couloir était exclu, la rumeur dans un établissement aussi petit que l’Institut était sans pitié. Elle aurait aussi pu remettre ses questions à plus tard, mais c’était sans compter combien la notion lui apparaissait vitale. C’était la clé de sa sortie, et même si Meldornov ne comprendrait jamais l’impératif, elle devait le saisir au plus vite.

Lors d’une récréation, elle était allée affronter le secrétaire James Stanton. Il était aussi nul qu’un secrétaire pouvait l’être, mais il était l’antichambre du bureau de Meldornov. Le danseur ne devait pas revenir avant la fin de l’après-midi, il avait beaucoup de travail. Faute de pouvoir mieux l’aider – et Diana doutait même qu’il le veuille – Stanton lui avait fixé un créneau à dix-huit heures. Le directeur serait normalement présent…et disponible.

Elle n’avait accordé à l’engagement qu’un crédit limité, mais se retrouva à dix-huit heures tapantes devant le secrétariat. Elle trouvait maintenant l’idée mauvaise et stupide. Meldornov, lui répondre ? Ce n’était pas pour rien qu’il était un courant d’air ! Il faisait tout et rien à la fois, Royal Ballet, enseignement, représentations, travail administratif, tout ! Pourquoi poser une question alors qu’il aurait sûrement autre chose en tête ? Il était sur scène trois soirs par semaine, et lorsqu’on le voyait à l’Institut il était toujours occupé ! On leur disait, bien sûr, que les élèves pouvaient passer le voir quand ils le désiraient, mais Diana n’avait jusqu’alors jamais osé. Mauvaise idée, mauvaise idée…

L’idée de fuite devenait de plus en plus tentante lorsque Stanton décida de se montrer. Diana maudit intérieurement ce jour qui avait rendu le secrétaire efficace. Elle n’avait même pas ouvert la porte qu’il venait déjà vérifier si elle était arrivée. Alors qu’elle se sentait submergée par une nouvelle vague de découragement, il prononça les mots qu’elle redoutait le plus :

— Il vous attend.

Elle ne pouvait vraiment plus reculer… Chaque seconde rendait la situation deux fois pire, et Diana fixa la porte du bureau comme s’il s’agissait de celle de l’enfer. Dans quelques instants elle le verrait. Ce n’était pas tant son explication qu’elle redoutait que sa réaction. Il pouvait être dans un mauvais jour et se montrer imbuvable, autant qu’être aussi potable que la veille. Si seulement elle avait pu le voir en leçon, ça aurait été plus facile…

Le condamné s’asseyant sur la chaise électrique n’était pas dans une situation beaucoup plus pire. Elle frappa trois coups légers, et son corps entier se tendit en entendant les mots :

— Entrez Dwayne.

…Il l’attendait vraiment. Le dernier espoir de Diana s’envola alors qu’elle poussait la porte. Elle était déjà venue pour son entretien annuel, mais c’était avec les trois professeurs de danse et les responsables scolaires. Ils s’étaient assis derrière le bureau, Meldornov au milieu, et elle s’était mise au bord d’une chaise. Cette fois-ci, le Maître avait abandonné la forme solennelle et s’était nonchalamment installé dans un canapé attenant. Il se redressa lorsqu’elle arriva, mais la télévision installée non loin était en pause. Diana reconnut immédiatement l’image figée. Le Lac des Cygnes. Ballet en quatre actes de Tchaïkovski, probablement le plus célèbre de toute la danse. C’était cliché de penser que le danseur regardait ça pour se détendre, personne ne limitait ses goûts à son métier et Diana la première, mais la jeune fille savait très bien qu’une centaine d’autres raisons pouvaient l’expliquer.

— Vous vouliez me voir ? reprit le professeur, la faisant sursauter.

Diana inspira profondément pour calmer son cœur battant la chamade. Meldornov paraissait être dans un bon jour, mais elle ne cesserait pas pour autant d’avoir peur. La question qu’elle devait lui poser ne lui plairait pas, elle en était sûre à cent pourcents. Son calme apparent ne ferait pas long feu.

— Je…je voulais vous rendre votre disquette, répliqua-t-elle d’une voix blanche.

Joignant le geste à la parole, elle tendit l’objet mais Meldornov ne le prit pas. Elle était pourtant venue dans ce but, même si sa presque demande de rendez-vous était un signe flagrant de son semi-mensonge. Ce n’était pourtant pas de sa faute si ce qu’elle avait à demander était autrement plus délicat.

— Vous pouvez la garder, reprit-il. Avez-vous compris ?

Par le regard que son professeur lui lança, Diana sut qu’il l’avait percée à jour. Non seulement elle n’était pas venue que pour la disquette, mais elle demandait surtout des éclaircissements…ou plutôt l’aurait fait si elle l’avait osé. Sa peur devait se lire sur son visage, parce que Meldornov l’avait parfaitement compris et semblait même s’en amuser.

C’était toujours mieux que la colère à laquelle elle s’attendait de la part de son si peu patient professeur, mais Diana ne prendrait surtout pas le calme pour acquis.

— L’Art n’est pas une chose qui s’explique avec des mots, continua-t-il avec un sourire en coin. Je ne peux pas vous dire comment y arriver, c’est à vous de le faire. Votre œil n’est pas assez exercé pas plus que ne l’est votre technique. Je suis passé au-delà de vos fautes mécaniques parce qu’autre chose transparaissait dans ce que vous faisiez. C’est un très bon début, mais vous ne donnerez de sens à vos gestes que lorsqu’ils seront parfaitement exécutés. Vous devez travailler vos mouvements autant que votre esprit. Qu’avez-vous pensé du dernier ballet que vous avez vu ? Qu’était-ce, d’ailleurs ?

La Table Verte, il y a quelques mois.

— Je m’en souviens. Le ballet de Kurt Jooss. Votre avis ?

Diana en resta un moment interdite. Ce n’était pas une question rhétorique, contrairement à la plupart de celles que Meldornov posait. La majorité du temps, il parlait sans s’attendre à recevoir de réponse.

— Je ne vais pas vous dévorer vous savez, reprit-il. Dites.

Dire. Facile. Ou pas. Affronter Meldornov dans un studio était une chose, et elle était énervée. Là c’était trop différent.

— Intéressant historiquement, finit-elle par dire. L’idée est originale.

A peine avait-elle dit ces mots qu’elle les regretta. Il était toujours dangereux de formuler un jugement devant Meldornov, même lorsque celui-ci le demandait. Pour peu que l’interlocuteur soit d’un avis différent du sien, il pouvait s’énerver et devenir plus sec et blessant qu’il n’était possible de l’imaginer.

Pourtant, son professeur leva les sourcils et retint tout jugement.

— Et du point de vue de la performance ? se contenta-t-il de demander.

— La réputation du Royal Ballet n’est plus à faire, l’œuvre était très bien menée.

Le regard que Meldornov lui lança fut éloquent, lui et son goût difficile ne partageaient pas son avis. La jeune fille avait pourtant essayé d’être diplomate, mais elle comprit trop tard que ce n’était pas ce que le professeur voulait. Il voulait la vérité, de préférence vue de sa fenêtre.

— Vous trouvez vraiment que c’est comparable à ça ? lança-t-il.

Joignant le geste à la parole, il alluma le téléviseur. Odile tentait de séduire Siegfried. La fille du magicien déployait toute sa grâce et son habileté pour attirer le prince dans ses filets, tout en conspirant avec son père dans un splendide pas de trois. La danseuse, dont Diana ignorait le nom, irradiait de grâce et de puissance. Le double rôle d’Odile et Odette était une consécration. Ses gestes étaient plus beaux et limpides que tout ce que Diana aurait pu produire. C’était une étoile, principal dancer, prima ballerina, peu importait son titre la fonction demeurait identique. Les cachets étaient paraît-il faramineux, mais ce n’était pas le mieux. Elles dansaient les plus beaux rôles et tenaient la vedette auprès de danseurs connus comme Meldornov. Voir ces images rappela à Diana combien elle était loin du but, et son cœur se serra davantage. Elle y parviendrait. Meldornov avait beau parler temps et secrets, elle sortirait. Elle ferait de son mieux pour devenir comme cette danseuse.

— Ce n’est pas la même mesure Monsieur, répondit-elle une fois le lecteur à nouveau arrêté. L’époque…

— Le cadre historique a eu une influence, c’est d’accord. Les modes n’épargnent rien. Cette chorégraphie est cependant assez moderne, c’est celle de Noureev. La beauté ne change pas avec les époques. La Table Verte est correct, ça plaît, mais rien n’est comparable au Lac. L’Art est là, et il aurait été mieux que ces gens s’abstiennent de le massacrer !

Il éteignit d’un geste rageur le poste de télévision, laissant Diana interdite. Elle n’avait pas tout compris, et le brusque changement d’humeur de son professeur la laissait perplexe. D’aimable, il était devenu rageur en quelques mots et sans qu’elle n’en comprenne la raison. S’il aimait le Lac, pourquoi s’énerver ? La performance était excellente, et le ballet était un des plus célèbres au monde ! L’idée la traversa un moment que la faute était la sienne, et Diana sentit son cœur bondir à nouveau avant de s’apercevoir qu’il ne la regardait même pas. Lèvres pincées, une main sur la tempe, il fixait le plancher.

— Quel niveau pensez-vous avoir, Dwayne ? reprit-il après un moment. Table Verte, Lac des Cygnes, aucun des deux ? Dites-le franchement.

Il la regarda un bref instant avant de se reconcentrer sur le sol. Diana inspira profondément. Elle avait toujours aussi peur, et n’avait pas la moindre idée d’où elle trouvait le courage de lui répondre.

— C’est une question-piège, murmura-t-elle.

Répondre Lac des Cygnes aurait été un suicide. Elle était loin d’avoir le niveau de l’étoile de la cassette, et Meldornov la jugeait apparemment mauvaise. En même temps, choisir une autre réponse lui avait paru – pour une raison obscure – tout aussi stupide. Il y avait des moments où elle peinait à comprendre où il voulait en venir.

— Un peu, admit-il sans cesser de se frotter les tempes comme pour chasser un mal de tête. Vous avez essentiellement travaillé sur des œuvres classiques, et de façon scolaire. Vous devez encore vous libérer des codes fourrés dans votre crâne, et le contemporain est un excellent moyen. Vous n’avez pas encore la force de danser un premier rôle, mais si vous travaillez ce que vous avez découvert hier, vous ouvrez le champ des possibilités, bien mieux que la bêtise de cette cassette.

Il ferma à nouveau les yeux, alors que la jeune fille s’appuyait contre le mur. Elle fixait avec insistance le bout élimé de ses chaussures. Sa seule envie était de s’enfuir de ce bureau, mais elle doutait que Meldornov apprécie le geste. Il fallait pourtant qu’elle essaie d’être dans ses bonnes grâces…si jamais ! Son ambition restait de ne pas moisir là.

— Je ne vous suis pas, reprit Diana.

— Qu’avez-vous pensé de la danseuse ? Elle connaissait les pas, ce n’est pas l’important, mais le message ?

Une nouvelle fois, Diana sentit la profonde envie de creuser un trou et de s’y cacher comme une autruche. Il la menait sur un terrain où elle n’oserait jamais aller avec lui. Les préférences. Elle avait vu un journaliste l’oser à la télé, et Meldornov l’avait laminé en deux secondes. Même Biera, la directrice adjointe, ne tenterait jamais le coup.

Il l’avait piégée.

— Elle est excellente technicienne, dut-elle avouer du bout des lèvres. Les gestes…

— Suffit. Je vous ai dit de ne pas vous préoccuper de la mécanique, et elle a davantage d’expérience que vous. Je vous parle de sa façon de danser.

— C’est…

Aucun mot ne sortit. Diana aurait bien dit que ce n’était qu’un ballet, mais même elle ne pouvait croire à ça. La danse était toute sa vie, et il y avait là une part de choses qu’elle ne pourrait jamais expliquer. Elle était incapable de faire comprendre à Bora ce qu’elle ressentait parce que ça ne s’expliquait pas. Elle ne serait jamais comme l’étoile de la vidéo, mais il y avait bien…

— C’est ça sans être ça, lâcha-t-elle sans vraiment savoir ce qu’elle disait.

Meldornov la regarda, et elle se concentra à nouveau sur le bout râpé de ses chaussures. Elle s’attendait presque à ce qu’il lui lance sèchement que ses mots n’avaient aucun sens, mais il ne fit aucune remarque blessante.

— Vous approchez, dit-il simplement. Je dirais qu’elle ne fait que danser sans aller au-delà. La danse a une part de comédie, mais le stade ultime est d’incarner et non de jouer. Cette danseuse n’excelle que dans la première étape, il lui en manque deux pour devenir parfaite. Ce sont les plus complexes. Vous avez appris les pas, vous devez les perfectionner, mais vous avez hier commencé à effleurer une nouvelle dimension.

— Comment ça se travaille ?

— Difficile à dire. Vous devez maîtriser vos mouvements mieux que jamais, et sans les oublier trouver un moyen d’exprimer réellement quelque chose. Il faut que vous ayez un stimulant, ce qui se passe dans votre tête a un impact sur vos gestes. Vous devez apprendre à faire le lien entre les deux, et pour cela vous êtes seule. C’est à vous de trouver votre méthode, et je ne peux pas vous y aider.

Il lui dit encore quelques mots vides, et Diana comprit que l’entretien était terminé. Elle sortit, la disquette encore serrée dans sa main. On ne pouvait pas vraiment dire qu’elle avait avancé. Elle comprenait, oui, un peu comme tout le monde, mais l’ensemble restait tout aussi obscur.

Et elle était seule… Meldornov était un grand artiste, mais il admettait sa complète incompétence. Ce n’était pas vraiment rassurant. Si lui, avec tout son talent et son expérience, était impuissant, comment est-ce qu’elle, pauvre élève, pouvait faire mieux ? Il plaçait la barre très haut, trop pour elle, mais il lui en voudrait s’il s’apercevait qu’elle n’essayait pas.

Le tout était de procéder par étapes, songea-t-elle en redescendant vers la salle d’étude où ses devoirs l’attendaient (encore des maths !). Meldornov lui avait dit de travailler sa technique avant tout, alors elle commencerait par ça. L’expression, le message, elle verrait. Ses cours seraient une bonne occasion pour ça, mais elle pouvait travailler dans le studio partagé avec Elena.

C’était toujours mieux que de ne rien faire du tout…

So, what's on your mind ?

Je ne sais pas si ça vous avancera beaucoup, mais la Table Verte est une œuvre contemporaine dansée pour la première fois en 1932 au Théâtre des Champs-Elysées. Il a un petit côté prémonitoire, en ce qu'il précède d'un an la prise de pouvoir du nazisme en Allemagne. Beaucoup le considèrent comme le premier ballet politique de l'histoire. Il est encore représenté aujourd'hui, quelques compagnies ayant pu obtenir les droits.

Enfin, avant de vous laisser, je rappelle que ce chapitre sera publié demain sur fictionpress. Jeudi sera aussi le jour de la publication de la preview sur Calamus, si ça vous intéresse....

Bien à vous,

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

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