Scène quatrième : Premier cantique

Publié le par Jeanne Ulet

Scène quatrième : Premier cantique

Done it ! J'ai rattrapé mon retard ! Prochaine publication, une preview du chapitre cinq. Je pense que je posterai tous les mercredis ici (du moins je vais essayer, et la preview le jeudi). Vous avez de la chance, je ne posterai sur fictionpress que 24h plus tard ;). Cela dit vous pouvez aller voir, je raconte un petit truc sur moi au début de chaque chapitre. C'est dur de trouver quelque chose de constructif à chaque fois, mais pour l'instant ça marche.

Ce chapitre est plus court, j'ai trouvé plus lisible de couper en deux. C'est bien beau seize pages word, mais c'est un peu long sur ordi je trouve. Même si j'écris en format manuscrit, donc espaces 2 et TNR 12. Cela dit, si vous préférez le format long, je peux retourner à la précédente formule. Comme vous voulez.

« Celui qui ne danse pas est coupé de la réalité. » Nietzsche

18 février 2002, 21 :00 ; Londres

Avachie sur son lit, incapable de lire le livre posé sur ses genoux, Diana songeait. Elle repensait à la journée écoulée, ô combien surprenante, et tous comptes faits pas la pire de son existence.

Tout avait mal commencé. Elle était d’abord rentrée tard de Liverpool et s’était effondrée sur son matelas sans même se changer. C’était la maîtresse des chambres qui l’avait réveillée, dix minutes avant le début des cours. Encore endormie, le pli du drap sur la joue, Diana avait dû se livrer à une incroyable course. Toilette, habillage, supplications au cuisinier (il avait accepté tellement facilement qu’elle le soupçonnait d’avoir l’ordre de ne pas refuser). Après ça, il lui avait encore fallu remonter se brosser les dents, prendre ses affaires de classe, et finalement arriver en mathématiques avec un quart d’heure de retard. Elle avait lutté toute la matinée pour garder les yeux ouverts, et ce n’était que vers onze heures qu’elle était parvenue à garder un semblant d’attention.

Sa leçon particulière avec Meldornov était fixée à douze heure trente. A midi vingt, alors que Diana avalait en vitesse des petits pois, Elena Suarez était venue se pavaner. La bouche en cœur, elle avait annoncé que l’illustre professeur avait décidé de la présenter. Si elle espérait des félicitations, celles qu’elle avait reçues n’étaient pas sincères. Tous mouraient d’envie d’être à sa place, et Diana n’avait même pas ouvert la bouche. Elle n’avait plus faim, et avait laissé son assiette là, n’emportant qu’un morceau de pain.

Elle pensait être la suivante. Pouvoir enfin s’en aller, commencer sa carrière, faire quelque chose plutôt que d’être enfermée. Apprendre sur le terrain. Connaître la scène pour de bon. Au lieu de ça, Meldornov l’avait une fois encore oubliée. Il avait préféré une fille arrivée presque deux ans après ! Diana avait couru aux toilettes pour pleurer, personne ne l’avait vue. Ils se fichaient de ce qu’elle pouvait penser, Meldornov le premier.

Elle avait eu l’idée de sécher sa leçon, histoire de manifester son mécontentement au professeur. Il n’y avait pas de raison qu’elle soit la seule à payer les conséquences de son obstination et de son mauvais caractère. Pourtant, plus l’heure avançait et plus elle sentait sa détermination faiblir. Sans exactement savoir pourquoi, à douze heures quarante, elle s’était rendue au studio Noureev. Celui du directeur.

Elle avait essayé d’être calme. Etre énervée était une chose, elle ne serait probablement pas au meilleur de sa forme ce jour-là, et n’importe qui pouvait le comprendre ! Mais c’était Meldornov, un prof, un professionnel, et de surcroît celui qui payait sa bourse. Diana savait qu’agir comme une enfant pouvait la perdre, mais qu’est-ce que c’était tentant ! Il avait fallu qu’elle rassemble tout son courage pour se rappeler qu’être renvoyée de l’Institut était pire que tout. Alors elle avait plié. Une fois encore. Comme tous les jours depuis six ans. Plié devant le plus bel enfoiré que la Terre ait jamais porté, parce que même s’il disait ne chercher que l’intérêt des élèves, il demeurait quand même le plus parfait des égoïstes.

Elle se battait encore contre elle-même pendant ses échauffements. Meldornov était resté très calme, et avait paru faire une fixation sur ses mouvements. Diana l’avait bien vu dans le reflet du miroir. Elle l’avait ignoré de son mieux afin de ne pas risquer davantage sa place, mais ça lui avait énormément coûté. Elle l’avait déjà proprement insulté, autant ne pas pousser le bouchon trop loin. Ce n’étaient que des échauffements, mal faits à cause de la colère, mais le génie du professeur défiait toute logique. Il lui avait ordonné de s’arrêter, semblant toujours aussi captivé.

Elle avait obéi, comme figée dans l’instant, alors qu’il l’observait avec intérêt. Puis il avait murmuré C’est parfait… Des mots qu’elle croyait placés en dehors de son vocabulaire. Ce n’était même pas un compliment… Meldornov semblait croire que les félicitations lui arracheraient la langue, et il avait plus parlé pour lui que pour son élève.

Ce n’était pas habituel, au point que la scène aurait pu être digne des annales. Meldornov avait continué, perdu dans des réflexions qu’il ne partagerait avec personne, avant de brusquement commander le pas de deux d’un ballet de Stravinsky. Diana ne le connaissait pas très bien. Elle l’avait étudié avec Cristobal, son partenaire habituel, mais davantage comme exercice. Meldornov ne le lui avait jamais commandé. Il appréciait l’exercice des pas de deux, mais il serait plus juste de dire qu’il travaillait avec ses élèves tous les sujets qui lui semblaient bons.

La danse était longue. Diana était sûre d’avoir fait des erreurs – c’était le risque en demandant un pas de deux qu’elle connaissait mal. Meldornov n’avait cependant pas fait de remarque. Diana n’allait surtout pas jouer sur la chance. Elle était déjà à peine calmée ! Aussi, ce fut Meldornov qui parla le premier, alors que la jeune fille avait décidé de ne pas desserrer les dents.

— Vous avez fait d’énormes progrès, avait-il lâché en la libérant.

Dans sa bouche, cela équivalait presque aux félicitations unanimes d’un jury.

— Je me suis un peu trompée.

Un peu trompée ? Elle avait même fait plusieurs erreurs, autant qu’elle savait que ce n’était pas le principal souci de son professeur. Il laissait la technique à Carmen Biera, lui se préoccupait davantage du style.

— Je n’ai pas dit que c’était parfait.

— Si, vous l’avez dit.

Le temps de s’apercevoir de ses mots, elle les avait déjà dits. Trop tard. Meldornov lui jeta un regard éloquent avant de poursuivre.

— Avant. Votre posture était excellente. Venez.

Il l’avait entraînée jusqu’au poste de télévision, directement relié à la caméra filmant toutes les leçons. Sur le chemin, alors que Diana était toute transpirante suite à l’effort fourni, Meldornov lui avait lancé une bouteille d’eau et l’avait sans méchanceté intimée de se couvrir « pour ne pas attraper froid ».

C’était nouveau. Elle avait toujours connu un professeur hautain, mais si c’était toujours la même personne qui lui montrait les vidéos, il était différent. Il avait mis son mauvais caractère de côté – du moins pour un moment – et expliquait patiemment en quoi elle pouvait progresser. Il restait ce qu’il était, et lui dit un moment que son geste était aussi expressif qu’un arbre mort, mais c’était rassurant. Le voir trop gentil aurait été inquiétant.

— Pourquoi Monsieur ? avait-elle demandé une fois le visionnage terminé.

— Pourquoi quoi ?

Diana se souvenait s’être alors mordue la lèvre. Elle s’était engagée, elle ne pouvait plus reculer, mais poser la question demandait plus de courage qu’elle en aurait cru. Son geste était stupide, Meldornov restait un enfoiré et pouvait à tout moment l’envoyer se faire voir.

— Pourquoi vous faites ça ?

— Ça quoi ?

N’importe qui aurait pu penser qu’il faisait exprès de l’énerver, mais Diana avait vu qu’il était parfaitement sincère. Non pas qu’il soit habituellement revanchard, mais il était capable parfois d’une telle dureté qu’on pouvait croire qu’il exagérait. Ce n’était même pas le cas, il ne comprenait vraiment pas.

— Les vidéos…et même vous !

— Moi ? Appuyé contre la barre, il avait croisé les bras sur sa poitrine et l’avait fixée pensivement. Il n’avait pas paru hostile, mais la jeune fille le savait aussi inoffensif qu’un chien sauvage. Se méfier était plus prudent, elle devait marcher sur des œufs.

— Vous n’êtes pas comme ça d’habitude, avait-elle juste répondu.

Meldornov avait alors paru songeur un moment, avant de comprendre où son élève voulait en venir. Il lui avait alors désigné le poste du menton en disant :

— Vous n’avez rien remarqué ?

— Non…

Mis à part qu’elle ne souriait pas comme l’étoile de ballet (il était même surprenant qu’il ne lui ait pas fait de remarque sur le sujet), Diana ne voyait vraiment pas ce qui avait tellement pu intéresser son professeur… Il lui avait remontré les images.

— Allez au-delà de vos erreurs, avait-il dit. Vous ne voyez pas ce qu’il y a de changé ?

— J’ai peut-être un peu plus d’aplomb que d’habitude, mais je ne…

— C’est bien plus que cela, avait-il coupé. Vous avez trouvé un moteur.

— Un quoi ?

— Un moteur. Chaque danseur a les siens, ils sont très personnels et se découvrent petit à petit. Vous ne faisiez pas que danser, vous pensiez à quelque chose, et ça change tout. Je me trompe ?

…Penser. Evidemment qu’elle pensait, elle pensait tout le temps. Normalement, elle pensait à ses pas, aux consignes. Encore trop prise dans sa colère, elle avait oublié la mécanique.

— Dwayne…

…le regard… Vous voyez le regard qui paraît inoffensif mais, si on s’approche, se montre incroyablement menaçant ? Celui qui vous fait craindre pour votre place alors que vous n’avez dit qu’un mot anodin ?

Oui, exactement celui-là. C’était celui-là que lui dédiait Meldornov en cet instant.

— Et après ? avait-elle lâché. Vous savez très bien à quoi je pensais !

— Dites-le.

— Qu’est-ce que ça change ?

— Pour moi rien, mais vous avez besoin de mots. Dites-le.

Diana avait soupiré. Il faisait vraiment exprès de l’énerver ? Même presque aimable, son prof restait un enfoiré. Et dire qu’il ne pouvait pas comprendre le sens du mot non… Ce n’était jamais qu’un détail parmi d’autres qui lui donnait envie de partir en courant.

Elle avait fini par abandonner.

— J’étais énervée, mais je ne vois vraiment pas…

— Et pourtant si, avait-il encore coupé. J’avais senti ça dans votre posture et j’ai voulu vérifier. L’oiseau de feu est un peu comme vous, il doit faire des compromis et pour autant veut se libérer. C’était involontaire chez vous, pourtant puisque vous y êtes parvenue une fois, ce sera plus facile maintenant. C’est très subtil, mais vous avez progressé. Cela (mouvement vers l’écran) est le premier pas vers l’âme de la danse. Jusqu’alors vous ne donniez que dans la technique, vous êtes passée au-delà. C’est ce que je cherche pour chacun de mes élèves.

— Mais j…

Un doigt levé impérieusement l’avait intimée au silence. Pour la troisième fois.

— Je n’ai pas encore décidé de vous présenter, avait-il reprit, parce que vous pouvez faire mieux que la mécanique. Suarez sort parce qu’elle n’a plus rien à apprendre ici. La danse nécessite parfois des intuitions. Vous êtes encore très loin du but mais vous avez fait un incroyable pas en avant.

C’était probablement la meilleure chose qu’il lui avait dite jusqu’à ce jour. La leçon avait alors repris, sur le même ballet, et Meldornov avait presque paru satisfait. Il l’avait convoquée à nouveau pour la fin d’après-midi, afin de rattraper les leçons manquées du week-end, et avant qu’elle ne sorte il avait rajouté :

— Vous devez être celle que vous incarnez, pas la jouer. Mettez-vous dans le même esprit lorsque vous dansez, et ainsi viendra le talent.

Et elle l’avait respecté.

Elle avait essayé de le respecter, et avachie sur son lit, à l’heure où elle aurait dû dormir, Diana Dwayne ruminait sa journée. C’était encore difficile à croire, et n’en avait parlé à personne. Les remarques de Meldornov étaient justes, il n’était sûrement pas méchant par simple plaisir de l’être. Il l’avait certes comparée de façon peu flatteuse, mais il y avait quelque chose de…différent. Difficile de dire quoi. En apparence, il demeurait le même, les mots étaient les mêmes, le caractère était le même. Pourtant, quelque chose avait changé.

Etait-elle aveugle ? Elle sentait une différence sans savoir dire laquelle, il prétendait qu’elle avait progressé mais elle ne voyait pas en quoi ! Elle pratiquait pourtant la danse depuis dix ans, dont six à Londres, et elle avait conscience de son niveau ! Des ballets vus avec l’Institut, des études, quelques cours de piano, elle avait toutes les armes pour comprendre ! Mais son professeur était un génie, et son talent était loin d’être partagé par tous.

Il avait fondé son établissement pour déceler la plus petite des braises et la transformer en brasier. Enseigner, apprendre. Il fallait rendre à César ce qui était à César, Diana savait que ses deux séances du jour avec Meldornov lui avaient plus apporté que toutes les autres. Mais pourquoi se donner tant de peine ? Malgré son ambition il ne se mettait pas tant en frais, et Diana n’oubliait pas le message de fond : elle n’était pas prête.

Il ne la ferait pas sortir avant longtemps… Derrière tous ses mots, il avait bien signifié qu’il tenait à la garder, et Diana ne pouvait y penser sans se décourager. Six ans, et puis quoi encore, sept, huit ? Meldornov pouvait bien voir tout ce qu’il voulait, si Diana ne le comprenait pas, elle ne verrait jamais la sortie. Il pourrait bien la garder jusqu’à ses trente ans s’il en avait envie. Non, il fallait qu’elle comprenne…

Il fallait bien qu’il ait vu quelque chose ! Abandonnant les poèmes de Byron qu’elle devait lire pour son cours d’anglais (elle fixait la même phrase depuis une vingtaine de minutes) la jeune fille s’affala devant l’ordinateur posé sur son bureau et introduisit la disquette dans le lecteur. Les élèves de plus de quinze ans avaient droit à un ordinateur personnel, les plus jeunes utilisaient ceux du foyer, proches de la télé. La scolarité était paraît-il hors de prix pour cette raison, mais Diana ignorait tout des coûts. Grâce à sa bourse, elle recevait le même traitement que les autres. Ce jour-là, Meldornov lui avait d’autorité donné la disquette de la leçon. Tous les professeurs filmaient leurs cours, mais n’en donnaient normalement pas de copie.

Le film commença. Diana retrouva ses gestes et ses fautes. Meldornov était parfait, comme toujours, et elle banale. Elle s’était déjà vue danser. Elle savait qu’elle avait la grâce et la finesse des danseuses, mais ce n’était pas ça qui faisait la beauté d’un ballet, ce n’était qu’une contribution. Son grand jeté était presque parfait mais n’était qu’un pas comme les autres. Ce n’était que de la base. De la base, rien pour justifier ce…ce elle-ne-savait-quoi ayant intéressé le professeur. Elle ne faisait que danser, alors quoi ? Jouer la comédie ?

Il fallait qu’elle comprenne. Qu’elle comprenne pour sortir. Si Meldornov, le plus talentueux danseur de Londres et un des meilleurs du monde, avait pu voir un progrès, c’est qu’il y en avait un. Elle n’avait plus qu’à chercher…

C'est drôle, mais en relisant La Fille aux oiseaux j'ai trouvé que ça ressemblait un peu à mes cours de conduite. Je ne suis pas en train de dire que je suis comme Diana et mon moniteur comme Meldo, mais les rapports de force m'ont faite penser à ça. Pour l'instant du moins, parce que moi je connais la fin de l'histoire :p

J'arrête de vous narguer....pour l'instant. Merci d'être passés, et à demain pour la preview ! (si ce chapitre que je trouve méga-chiant ne vous a pas découragés)

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

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