Scène seizième : Premier Solo

Publié le par Jeanne Ulet

Scène seizième : Premier Solo

« Danser sa vie, c’est se placer au cœur des choses, au point de jaillissement d’un futur en train de naître et participer à son invention. » Garaudy

15 septembre 2002, Moscou

Une danseuse passa devant Diana, la bousculant sans s’excuser. La jeune fille ne réagit pas. Elle ne doutait pas que le geste soit volontaire : malgré ses efforts pour s’intégrer, on la détestait. Diana pensait avoir vu le pire avec la concurrence sournoise de l’Institut, mais Moscou n’était pas mal non plus. La pilule de son entrée avait du mal à passer auprès de ceux qui avaient subi les voies officielles ; la compagnie recrutait essentiellement dans l’Académie, les danseurs ayant eux-mêmes subi un concours d’admission extrêmement sélectif et plusieurs années éprouvantes. Diana aussi avait connu une chose pareille, mais ils l’ignoraient. Ils pensaient qu’elle était un talent déniché par hasard et admis par faveur. Sa façon de bouleverser l’ordre bien établi de l’institution n’avait plu à personne.

C’était du moins ce qu’elle avait fini par comprendre. Diana ne comprenait pas encore toutes les subtilités des conversations, mais elle progressait. On la détestait. Il n’y avait pourtant vraiment aucun lieu ! La compagnie du Bolchoï n’avait pas voulu d’elle. C’était ce qui était ressorti de l’audition. On la remerciait de sa performance, mais ils n’avaient pas de place pour elle. Ils étaient désolés, bien sûr.

Un mois et demi était passé depuis. Diana était rentrée à son hôtel en larmes. A quoi bon avoir perdu presque la moitié de sa vie à danser ? Elle n’avait plus d’argent pour aller à Saint-Pétersbourg, c’était à peine si elle pouvait payer la chambre sans toucher aux fonds réservés pour le billet de retour vers Liverpool ! Elle avait passé tout l’après-midi à pleurer dans les dix mètres carrés qu’elle louait. Vers cinq heures, elle avait bien dû bouger, se rendre chez son employeuse pour son heure de ménage. Il avait fallu qu’elle apparaisse souriante, qu’elle mente. Sa patronne ne comprenait pas l’importance de la danse et du ballet. Elle travaillait comme interprète auprès de l’ambassade, elle ne comprenait pas d’autre langage que celui des mots. Elle trouvait que la danse était un loisir. Pour les petites filles. « Il faut mûrir vous savez » avait-elle dit la première fois que Diana lui avait parlé du Bolchoï. Message reçu. Elle n’avait jamais plus abordé le sujet.

C’était le lendemain que Diana avait enfin pu penser avec la tête froide. La déception était affreusement mordante. Il fallait encore qu’elle l’accepte, mais elle ne pouvait rien y faire, alors elle avait commencé à préparer son retour. Liverpool suffirait. Il fallait qu’elle danse coûte que coûte, et à ce stade, peu importait le ballet. C’était une question de vie ou de mort.

Deux jours plus tard, elle avait acheté son billet pour Liverpool à un prix exorbitant. Après avoir payé la chambre, elle n’aurait plus un sou. Même pas pour prendre un taxi vers Toxteth. La mort dans l’âme, elle avait ensuite commencé à faire ses bagages. Ses valises étaient petites, mais Diana ne parvenait pas à se résoudre à les remplir. Partir était enterrer un rêve, et même s’il était déjà mort, ça faisait mal. Elle reniflait en pliant ses vêtements, et avait rapidement enterré ses chaussons sous plusieurs couches de tissu.

Elle rangeait sa trousse à maquillage (gracieuseté de la bourse de l’Institut) lorsque le téléphone de sa chambre avait sonné. Diana l’avait d’abord fixé, atone, sa trousse dans la main. A ce stade, elle n’avait envie de rien. Pas de regarder la télévision, pas de lire, et surtout pas d’entrer en communication avec qui que ce soit. C’était avec un soupir qu’elle s’était jetée en travers du lit et avait répondu d’une voix fatiguée.

- Miss Dwayne ? avait demandé un homme avec un accent.

Au moins on lui parlait en anglais. Ce n’était pas une erreur.

- Elle-même.

Qui d’autre ?

- Arkadi Rodniev. Je travaille auprès de l’Académie chorégraphique.

L’Académie chorégraphique. Son cœur avait fait un bond dans sa poitrine. C’était inutile, mais l’Académie chorégraphique était l’école de danse du Bolchoï. Et s’ils avaient changé d’avis… ? Quoique non, ils avaient été très clairs. Pas de place. Pas besoin.

- Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? avait-elle soupiré.

- Vous pouvez venir demain ?

A ce stade, Diana avait dû s’asseoir sur le lit. Son cœur battait la chamade, et elle était prête à s’évanouir.

- Pourquoi ?

- La directrice aimerait vous parler.

- Pourquoi ? avait-elle répété.

- Je ne sais pas, je ne fais que transmettre le message. 9h à l’Académie.

Il avait raccroché, laissant Diana tremblante. Elle savait ne plus rien avoir à attendre d’eux, mais ils devaient bien avoir une raison pour la convoquer. A ce stade, tout était bon à prendre. Elle accepterait tout, même un stage de trois mois. Ce serait déjà une chance. C’était cependant sans beaucoup d’espoir qu’elle avait retardé son billet de quelques jours. Au moins, elle n’avait pas encore appelé sa mère.

Elle s’était présentée le lendemain à l’heure dite. A sa grande surprise, on l’avait soumise à un examen médical. Après avoir contrôlé ses proportions – taille des jambes, des bras, longueur du cou – on lui avait demandé de remplir un dossier. Diana s’y était soumise sans protester, informant sur les moindres de ses antécédents (y compris son accident) sans pour autant avoir reçu la moindre explication sur le simple pourquoi.

Ce n’était qu’après les formalités que la directrice était apparue. A sa grande surprise, Diana avait reconnu la dame du jour de son audition. Elle était toujours aussi impénétrable, mais un peu moins froide.

- Vous avez l’âge d’entrer dans la compagnie, avait-elle rappelé comme pour enfoncer le clou. Vous savez que nous n’avons pas de place, et un autre problème est votre manque de diplôme. Je me souviens que vous aviez dit que ce n’est que du papier, mais je pense que vous n’en comprenez pas l’importance. Vous savez danser mais ça ne suffit pas. Nous avons examiné votre situation, et le conseil d’administration est tombé d’accord. L’Académie a les moyens de vous accueillir pour un an.

Diana en était restée muette. L’Académie. Une place. Pour elle. Et lorsqu’elle avait réussi à ouvrir la bouche, ce fut pour dire :

- Je n’ai pas d’argent.

Elle avait senti une nouvelle vague de désespoir en s’apercevant de ce qu’elle avait dit. Une fois encore, elle s’était sabordée. Tout ça pour une simple question de frais de scolarité. Elle n’avait déjà jamais eu les moyens de payer l’Institut, alors l’Académie chorégraphique ! Si elle avait réfléchi un moment, elle aurait pu répondre qu’elle se serait trouvé un travail pour payer les frais de scolarité. La directrice avait alors paru réfléchir quelques instants.

- Vous étiez boursière en Angleterre ? avait-elle demandé.

- J’avais une bourse privée.

- Je parlerai au conseil d’administration, nous verrons ce qu’il est possible de faire. L’Académie est un internat, vous aurez le gîte et le couvert. Il faudra que vous suiviez des cours de russe, mais nos professeurs vous aideront à préparer la graduation. On vous demandera de participer à quelques ballets aussi.

Diana se souvenait n’avoir pu répondre qu’un « heu » faiblement indicatif, et à partir de là tout s’était enchaîné. Elle s’était dépêchée de se faire rembourser son billet d’avion, avait défait ses bagages, et avait les deux semaines restantes vécu sur ce pécule. Le 1er septembre, elle avait emménagé dans sa chambre de l’internat de l’Académie. Exclue autant par la barrière de la langue qu’à cause de son entrée inhabituelle, son quotidien était depuis un mois et demi maintenant entrecoupé de cours de russe, répétitions avec les professeurs, et parfois avec la compagnie.

Si on lui disait que la vie de ballerine en Russie faisait rêver, Diana aurait répondu par un reniflement méprisant. Le rêve était loin d’être là, et elle ne pouvait en parler à personne. Sa mère savait qu’elle était installée, avait de quoi vivre, et n’était pas en danger. Bora s’était montré tellement peu réceptif à la nouvelle que Diana le soupçonnait d’avoir prié tous les dieux du monde de la renvoyer à Liverpool. Les mails qu’elle lui envoyait étaient courts ; qu’est-ce qu’elle pouvait dire ? Si elle se plaignait, il la supplierait tellement de revenir que Diana craignait d’accepter.

Le trognon de sa pomme atterrit dans la poubelle sans que Diana ne se déplace. Elle était en pause, mais d’ici quelques instants devrait entrer dans la classe pour son cours. Le professeur était une ancienne étoile d’URSS, elle lui faisait travailler quelques solos de l’Oiseau de Feu. On lui faisait également apprendre les mouvements du corps de ballet de Raymonda, de Glazounov. Peut-être qu’elle monterait sur scène. Diana l’espérait de toutes ses forces, ce serait toujours une expérience à retenir.

L’Oiseau de Feu. Encore. A chacun de ses pas, à chacun de ses gestes, elle tentait d’insuffler tout ce que l’Institut aurait dû lui apporter. Chaque mouvement devait raconter une histoire, illustrer le personnage. On lui disait que le rendu n’était pas mal, mais l’Académie ne filmait pas les leçons, et Diana ne se satisfaisait pas de ce que lui renvoyait le miroir. Il aurait sûrement été déçu du résultat, et Diana trouvait elle-même qu’elle ne portait pas très haut la bannière de l’Institut. Rien que pour cette raison, elle était contente que personne ne sache d’où elle venait précisément. Sans compter que son professeur avait d’après internet dansé la Belle au bois dormant avec un tout jeune soliste depuis passé à l’ouest…

La porte de la salle était toujours close, une classe de deuxième année était encore là. En attendant, et parce que le danseur l’accompagnant semblait décidé à l’ignorer, elle ouvrit un magazine qui traînait. Il fallait qu’elle travaille son russe. Sa compréhension en cours était passable, mais l’absence de conversation approfondie ne l’aidait pas. N’importe quel papier pouvait faire l’affaire. Celui-là parlait de danse, donc rien d’exceptionnel. Beaucoup de bavardages sur les nouveautés des ballets russes, sur les costumes, les chorégraphes. Diana doutait de pouvoir un jour y figurer, et elle n’était même pas au point d’y songer.

Tournant une page, après de brillantes photos de la représentation de Cendrillon par une compagnie écossaise, Diana se figea. Elle savait qu’elle ne pourrait pas échapper à son image, mais le voir surgir au détour d’un magazine était autre chose. Il était peut-être un des danseurs les plus médiatisés, mais les Russes préféraient montrer les danseurs de leur territoire.

Encore Meldornov. Il était à Londres, elle à Moscou, et pourtant il la poursuivait. C’était une spirale sans fin. Les photos illustrant l’article étaient celles d’une représentation. Sur la page de gauche, on le reconnaissait très bien. Lancé dans une cabriole qui n’aurait rien à envier à Noureev, il incarnait d’après la légende le rôle de Frans dans le ballet Coppélia. Sur la page de droite, il soutenait la profonde arabesque d’une danseuse qui n’était autre que…Elena.

Damned. Depuis son départ, Diana n’avait pas trop pensé à sa présentation proche. Elle n’avait aucune raison de le faire ; Elena avait été une amie, mais elle n’avait ni appelé Liverpool ni envoyé de mail après son départ. Diana avait pris pour acquis qu’elle ne la verrait plus. Elle n’avait jamais pensé qu’un magazine russe traiterait du sujet…

Et encore moins ferait une interview du danseur himself.

Un nouveau départ

La semaine dernière, le Royal Ballet a participé à la présentation d’une nouvelle élève du prestigieux Institut, fondé par le danseur Mikhaïl Vaclavitch Meldornov. Maintenant installée comme soliste au Ballet Nacional de Espana, Elena Suarez, dix-sept ans, s’est illustrée dans son interprétation de Swanilda. Celle-ci n’ayant pu nous répondre du fait de son emploi du temps chargé, nous nous sommes entretenus avec son ancien professeur, danseur célèbre et également directeur de l’Institut.

J. : Quel effet cela vous fait-il de présenter une nouvelle élève ?

M.M. : la satisfaction du travail accompli.

J. : Qu’avez-vous pensé de la performance de Miss Suarez ?

M.M. : Elle a fait beaucoup de progrès depuis son arrivée.

D’après la légende d’une photo, Elena était sortie le 7 septembre. Elle devait déjà être retournée à Madrid…avec une place en or et une carrière toute tracée.

Peut-être, à cette heure-ci, Meldo lui aurait déjà donné un ballet et une date pour qu’elle s’en aille à son tour. Tant pis. Elle avait fait ce choix ; quelques semaines de plus dans l’institution londonienne l’auraient sans doute rendue folle. C’est donc en ignorant le pincement aigu qu’elle ressentait au cœur que Diana continua sa lecture.

Même si elle se sentait profondément masochiste en faisant cela.

J. : Pensez-vous qu’elle aura un jour votre statut ?

M.M. : Un nombre très limité de danseurs peuvent prétendre à l’excellence absolue.

J. : Donc c’est envisageable ?

M.M. : Il est difficile de prévoir l’avenir.

En langage Meldornov, ça signifiait sûrement un magnifique « non ». Il ne se serait sûrement pas gêné pour dire le fond de sa pensée si le but de l’interview n’avait pas été de faire de la pub à Elena.

J. : Certains disent que vous êtes trop exigeants avec vos élèves. Qu’avez-vous à répondre ?

M.M. : Je reçois plus de deux-cent candidats à chaque audition, et je n’en sélectionne qu’un. J’ai le droit d’attendre le meilleur.

J. : Y parviennent-ils ?

M.M. : Les niveaux sont extrêmement inégaux.

J. : Miss Suarez était donc la meilleure de vos élèves ?

M.M. : Elle était prête à sortir.

Nous avons là accompagné M. Meldornov à une visite dans les studios de son école. Après avoir assisté à une leçon avec l’ensemble des élèves (où nous nous sommes malheureusement vus confisquer notre appareil), nous avons pu reprendre notre entretien avec M. Meldornov.

J. : Allez-vous recruter bientôt un nouvel élève ?

M.M. : Puisqu’une place s’est libérée, oui.

J. : Quand seront les auditions ?

M.M. : Demandez au secrétariat.

J. : Que ferez-vous si vous ne parvenez pas à vous décider entre deux candidats ?

M.M. : Impossible. Je choisis souvent par défaut.

J. : Envisagez-vous de présenter un nouvel élève bientôt ?

M.M. : Non.

Diana referma le magazine et le jeta au loin. A quoi s’attendait-elle ? Il était évident qu’il allait répondre de cette façon. Pourquoi Meldo se mettrait à lui courir après ? Elle ne savait même pas pourquoi elle avait espéré un quelconque geste de sa part. Il ne s’intéressait à ses élèves que le temps où il les gardait sous sa coupe, le seul souvenir qu’il avait ensuite était les photos accrochées dans le hall de l’hôtel de l’Institut. Diana n’y figurait même pas, puisque n’étaient admis sur le mur que ceux qui avaient connu la présentation. Pas les démissionnaires.

- C’est l’heure Dwayne.

…enfin.

Bonjour à tous! Vous allez bien?

Moi c'est pas top, mais on fait avec. J'ai déjà dit à plusieurs reprises pourquoi je n'ai pas publié ces dernières semaines, et malheureusement, j'ai encore ce problème. Enfin bref, je ne vais pas vous raconter mon dossier médical, autrement on y serait encore dans trois heures.

Je suis VRAIMENT désolée de ne pas pouvoir faire mieux vous savez. Je sais que la moindre des choses lorsqu'on tient un blog est de publier régulièrement. Je ne peux pas réparer ce que j'ai fait (et risque de recommencer, regardons les choses en face), mais voilà quelques chapitres à la suite pour combler le vide!

Bien à vous,

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

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