Scène dixième : Premier galop

Publié le par Jeanne Ulet

Scène dixième : Premier galop

Danser, c’est souligner la vie. Yvon Nana Kouala

12 avril 2002, Liverpool (Toxteth) 11 :00

— Tu n’y retourneras pas !

— Si, j’y retournerai !

— Tu es mineure, tu n’as pas le choix ! Tu ne retourneras pas dans cette fichue école !

— ET MOI J’AI LE DROIT DE DECIDER CE QUE JE VEUX FAIRE DE MA VIE !

Diana Dwayne s’arrêta, le souffle coupé. Sept jours. Ça faisait sept jours qu’elle était là. Sept jours sans danser, sept jours où sa mère essayait de la gaver comme une oie. Sept jours où la situation ne faisait que s’empirer.

Elle était vraiment en train de devenir dingue. Elle avait longtemps rêvé de vacances (elle les avait, bien sûr, mais la bourse de l’Institut payait aussi les stages d’été, il aurait été bête de ne pas en profiter). Elle avait rêvé de ce repos à Liverpool, du temps qu’elle pourrait mettre à profit comme elle voudrait ! Elle avait rêvé de ne pas avoir de compte à rendre !

C’était bien loin de la vérité. Plus le temps passait, et plus elle avait l’impression de devenir folle. Sa mère s’était dressée contre elle. Bora aussi, comme il fallait s’y attendre, et il avait même rallié sa mère à sa cause ! (Farida et Rose étaient peut-être de grandes amies, mais Diana auraient apprécié que la première se mêle de ses affaires) Elle occupait ses journées pourtant ! Elle était allée baver devant les vitrines de luxe du Met quarter, elle s’était promenée, avait rangé tout l’appartement, et avait même fait du soutien scolaire ! Non, son emploi du temps n’avait pas été vide.

Ce repos forcé aurait pu être agréable sans ça. Elle détestait se disputer avec sa mère, mais elle le devait. A seule contre trois, il fallait bien pourtant qu’elle gagne. Ils s’étaient relayés pour lui démontrer tout ce qu’elle perdait en retournant à Londres. Tu y tuerais ta santé, tu peux faire mieux, ce n’est qu’un loisir ! Ils le croyaient, c’était bien le pire. Ils étaient sincères, et aucun n’arrivait à comprendre ce qui était pourtant le plus simple du monde. Ils l’avaient admiré pendant plusieurs années, et à cause d’un petit accident voulaient la priver de ce dont elle avait le plus besoin.

C’était encore pire que l’hosto.

— Diana, il n’y a pas que ça dans la vie…

La voix de sa mère derrière la porte verrouillée de sa chambre lui arracha un hurlement qu’elle étouffa avec son oreiller. Toujours les mêmes arguments. Il n’y a pas que la danse dans la vie, tu as du potentiel, tu peux faire mieux que cela. Qu’est-ce que tu deviendras lorsque tu seras trop vieille ? Ce doit rester un loisir, pense à toi… Et eux, ils ne pensaient pas à elle ! Ils répétaient les mêmes phrases, sans attendre les réponses, sans chercher à comprendre. Ça devait venir de Bora. Même sa mère aurait préféré la savoir loin et heureuse, mais Bora… Il n’avait jamais beaucoup aimé qu’elle soit à Londres, mais il semblait prendre son accident pour un signe du destin ! « T’es pas faite pour cette vie Di’, ta place est ici ». Ici ! Il pensait vraiment qu’elle serait plus heureuse là où elle ne risquait pas de trouver un job ! Le pire était peut-être sa justification : fais ce que tu aimes, Di’, oublie ton prof.

Justement, la danse était ce qu’elle aimait, et Meldornov n’avait aucune place là-dedans. Elle avait essayé d’expliquer, de montrer les ballets loués à la vidéothèque, sans grand résultat. Bora s’était endormi, Farida avait trouvé cela « joli », et sa mère avait dit « C’est pas mal ma chérie, mais t’es sûre que ça vaut la peine ? ». En vouloir la peine ! A en croire sa mère, elle se tuait pour atteindre un rêve ! Elle n’avait pas saigné pour un simple loisir. Meldornov pensait qu’elle pouvait trouver la clé, ça en valait la peine non ? Et les ballets étaient si beaux ! Comment est-ce qu’ils pouvaient penser qu’elle allait perdre son temps ?

Ça la dépassait. Ça la dépassait, mais le plus énervant restait que sa mère voulait l’assigner à résidence jusqu’à…jusqu’à quand, d’ailleurs ? Elle n’y avait même pas pensé, tout ce qu’elle voulait était l’empêcher de retourner à Londres à partir du 19. Elle en avait le droit, du moins jusqu’au 16 juillet.

Qu’est-ce qu’elle était collante ! C’était même d’autant plus étouffant que c’était soudain. Sa mère s’était montrée compréhensive…elle l’avait même encouragée à continuer, malgré Meldo. Elle avait soutenu de loin sa fille de onze, treize, quinze ans. Diana se plaignait de ses pieds douloureux, d’une mauvaise note en mathématiques, ou d’un nouveau commentaire désobligeant, et sa mère écoutait. Elle lui disait de tenir bon, d’aller plus loin, que tout se finirait bientôt. Elle était son premier supporter, et l’accident avait tout changé.

— Ma chérie, tu peux toujours tenter le ballet de Liverpool…

Enfin une parole sensée, la première depuis sept jours ! Diana avait tenu soixante-douze heures avant de craquer ; l’ambiance s’était aussitôt dégradée. Le problème maintenant était que le soulagement d’enfin entendre un mot censé était gâché par ce qu’elle voyait. Dans l’embrasure de la porte ouverte, Rose Dwayne tenait une clé qu’elle n’aurait jamais dû avoir entre les mains.

— J’ai fait faire une copie, j’avais peur que tu t’enfermes et que ça se passe mal.

De mieux en mieux. Sa mère violait son intimité maintenant. Pourquoi ne pas enlever le verrou de la salle de bains tant qu’on y était ?

— J’allais pas m’ouvrir les veines si ça t’inquiètes, soupira Diana en sortant son visage de l’oreiller. Et puis je t’ai dit que j’allais bientôt être présentée, pourquoi t’en fais une montagne ?

Elle n’avait pas parlé d’Elena, et amener le sujet n’aurait pas été très utile pour elle.

— Mais combien de temps encore, hein ? Ton professeur te tue !

— Maman, pitié, arrête de tout ramener à lui. Il était à Sydney lorsque ça s’est passé.

— Mais c’est lui qui t’a dit de travailler !

— Tu l’as vu, il n’était pas plus content que toi. C’est moi qui n’ai pas compris les consignes. Maintenant il est revenu, il va surveiller, et tout ira bien !

— Et après ?

— Après j’aurai une compagnie, ce sera mon métier, et je n’aurai plus de raisons de me dépêcher. Tout se passera bien !

…ou si, elle en aurait des centaines, mais elle n’allait pas non plus en parler ! Sa mère préférerait l’enfermer si elle connaissait la vérité. Les perles comme Meldornov étaient rares, le reste des danseurs devait affronter la jungle.

— Tu as dit toi-même qu’il bougeait beaucoup, il n’aura pas le temps et tu le sais !

…OK, sa mère marquait un point. Diana s’était toujours demandé comment Meldornov parvenait à danser, enseigner, et diriger l’Institut en même temps. Sans compter qu’il voyageait souvent. Pourtant il semblait y parvenir, et ça devait bien suffire. Meldo garderait un œil sur elle de loin, simplement.

Même si elle aurait préféré qu’il en soit autrement.

Plutôt que de répondre une phrase qu’elle regretterait aussitôt, Diana préféra fouiller dans son bureau. Acheté dans une foire, le meuble était absolument hideux. Il semblait tenir par miracle sur ses pieds, ce phénomène accentué par l’amas de livres entassés dessus. Diana avait peut-être dû s’y asseoir deux fois, mais dut néanmoins dégager une pile de magazines du siège, enlever quelques lettres, et ramasser les quelques objets ayant saisi l’occasion pour reprendre leur liberté. Cela fait, elle ouvrit le tiroir et en tira une disquette. LA disquette. Celle du jour où son professeur avait décidé de changer son comportement. Celle de L’Oiseau de Feu. Elle l’avait emmenée mais n’avait pas osé y toucher.

Ce n’était probablement pas le meilleur moment pour dire que le ballet de Liverpool ne valait pas l’Opéra de Paris ou les théâtres russes. Ou même le Royal Ballet. Si elle voulait avancer, il fallait qu’elle aille loin de Toxteth. Aussi, elle se contenta de tendre la disquette avec un regard suppliant.

Sa dernière chance.

Je suis désolée de ne pas avoir pu publier la semaine dernière. Comme je l'ai dit dans mon message d'il y a quelques jours, je connais actuellement quelques difficultés qui m'ont empêchée d'être plus active sur la toile que ce que je voudrais...

Pour me faire pardonner, je publie dans la foulée le prochain chapitre, Second galop !

Bien à vous,

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

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