Scène vingt-deuxième : Polka

Publié le par Jeanne Ulet

Scène vingt-deuxième : Polka

« Fais attention à ce que tu danses, car ce que tu danses, tu le deviens. » Buirge

26 janvier 2003, Lausanne

- Bienvenue à Lausanne Mademoiselle. Vous aurez le dossard numéro 64, votre nom est sur votre loge. Vous pouvez emmener jusqu’à trois personnes dans l’arrière-scène. Votre emploi du temps est dans le dossier. Passez un bon séjour parmi nous.

Le texte avait été dit d’une traite par une Suissesse parfaitement anglophone. A peine les quelques mots dits, le professeur qui l’accompagnait prit l’énorme dossier et commença à se diriger dans les couloirs comme s’il était chez lui.

En avançant, Diana ne pouvait s’empêcher de regarder autour d’elle. Meldornov. Elle concourrait au prix de Lausanne, et tout ce à quoi elle pouvait penser était Meldornov. Les autres devaient se concentrer, chercher leur loge, tenter d’évaluer la concurrence. Et elle… Meldornov et son amitié avec le directeur du palais de Beaulieu. Meldornov, membre du jury quelques années plus tôt. Meldornov, s’il apparaissait, qui n’hésiterait pas à lui dire en public tout le bien qu’il pensait d’elle.

…elle concourait à Lausanne. Après une longue nuit d’hésitation, elle avait fini par se présenter au secrétariat le matin, prête à remplir les formalités. Passé l’envoi du questionnaire médical (comprenant même des questions sur ses habitudes alimentaires telles que « avez-vous l’habitude de faire de « grandes bouffes » au cours desquelles vous ne pouvez plus vous arrêter ? »), elle avait passé la première phase des sélections vidéos. Apparemment, sa santé avait été jugée suffisante (ironiquement sans le moindre examen physique). Les informations sur celle de sa mère avaient été acceptées, et personne n’avait bronché sur la mention informations inconnues au sujet de son père (ce qui n’était jamais qu’un résumé de la vérité).

La nouvelle de sa candidature avait fini par se répandre. Diana n’en avait rien dit, mais de petite vérité en petite vérité, ils avaient fini par comprendre. Aucun n’avait clairement manifesté son désaccord, mais ses chaussons avaient une nouvelle fois disparu, et David Protkine était innocemment venu « faire connaissance »…et avait tenté de lui tirer les vers du nez. Venaient même parfois des instants où Diana se demandait comment elle faisait pour survivre. Deux de ses professeurs avaient passé une heure à débattre de l’angle à donner à la caméra…

Danser d’une seule traite. Justaucorps noir pour trancher sur le fond bleu clair. Echauffement. A la barre, pieds nus et en demi-pointes. Travail de battements et adages. Deux exercices différents étalés sur moins de cinq minutes. Le milieu. Demi-pointes, tellement de pirouettes que Diana ne les comptait plus, des jetés, des sissonnes. Pointes. Déboulés, enchaînements, encore des pirouettes, en-dedans, en-dehors.

Travail contemporain. Définitivement pas sa matière forte. Un chorégraphe moscovite avait été mandaté pour la mettre en valeur, mais il avait composé une œuvre tellement technique que Diana en faisait des cauchemars. En dehors des pas classiques s’ajoutaient des gestes dont elle ignorait même l’existence. Implantés sur une musique qu’elle n’aimait pas, Diana les maudissait entre ses dents sans oser s’exprimer. Rien ne lui était familier, et elle ne parvenait pas à transmettre quoi que ce soit. Le créateur le lui reprochait souvent ; il lui rappelait un peu Meldornov, sans toutefois avoir son charisme. Personne ne pouvait être aussi bon que lui de toute façon. Diana essayait parfois de l’imiter, et elle croirait les c’est mieux si la vidéo ne lui prouvait pas exactement le contraire.

Après l’envoi des vidéos avait commencé l’attente. Diana continuait les classes, mais une entorse à la cheville – fatigue – l’avait mise en arrêt jusqu’à la mi-décembre. Les répétitions (anticipations d’une candidature qui ne serait peut-être même pas acceptée) en avaient été suspendues, mais on parlait déjà des variations à présenter. La Belle au bois dormant avait été évoquée puis évincée. Diana avait également entendu prononcer le nom de Giselle ou de Raymonda. Et la variation contemporaine ? Et la variation libre ?

Dans l’ensemble, Diana avait été essentiellement spectatrice. On lui avait un peu demandé son avis, mais elle se remettait à l’expérience de ses professeurs.

Quoiqu’en ce jour du 26 janvier 2003, elle se demandait ce qu’elle faisait là. Sa mère n’avait pas pu venir, si bien que les trois personnes autorisées à l’accompagner venaient du Bolchoï. Ses professeurs n’avaient pas le droit de la faire répéter pendant le concours, mais c’était d’autant plus stressant. Les choses sérieuses commenceraient le lendemain. Cours de ballet, cours de contemporain, portant le dossard réglementaire … sous le regard du jury.

Le groupe suivait les flèches dans les couloirs du théâtre. C’était le Palais de Beaulieu, le temple du prix pour lequel elle était venue. Celui dont le directeur était ami avec Meldornov, accessoirement. Celui où en cet instant circulait une armée de personnes incapables de se heurter. Staff, accompagnateurs des candidats, candidats eux-mêmes, tous semblaient avoir une destination à rejoindre le plus vite possible. Aucun ne s’arrêtait, comme Diana, pour contempler les photos religieusement alignées sur les murs. Lauréats 1974…Lauréats 1975…jusqu’à un cadre vide pour les gagnants de 2003.

Le palais disposait d’une trentaine de loges, parmi lesquelles une était déjà réservée pour le maquillage, et une pour les costumes. Diana avait été installée dans la loge numéro 6, au premier étage. Une quinzaine d’autres filles, autant junior que senior, profitaient de l’endroit avec fenêtres donnant sur la cour. Plusieurs étaient déjà arrivées, Diana entendit prononcer de l’allemand, du russe, une langue asiatique, mais à son grand désespoir pas d’anglais.

Parler la langue la plus universelle ne l’aiderait même pas. Ici, tout était en français.

Diana s’assit face au miroir, poussant un profond soupir. Elle savait que la semaine allait être dure, mais elle ne s’attendait pas à être aussi déprimée dès le commencement. Le pire était sûrement qu’elle était incapable de dire pourquoi. Il y aurait de la concurrence, mais le concours n’était même pas commencé, et ce ne pourrait pas être pire que le Bolchoï ou l’Institut. Ce ne pouvait pas non plus être le mal du pays, elle ne vivait pas en Russie depuis assez longtemps pour que Moscou lui manque, et l’Angleterre…elle avait sa mère au téléphone tous les deux jours au moins. Ioann l’appelait aussi souvent, alors pourquoi…pourquoi cette boule au ventre ?

Peut-être parce qu’une rumeur disait que Meldornov avait été invité… Son professeur avait sorti la nouvelle sur le ton de la grande chance qu’elle pourrait avoir, et Diana s’était sentie pâlir à vue d’œil.

S’il se montrait, décida-t-elle en fixant son reflet trop peu flatteur, elle l’éviterait. Ce devait être faisable, non ? Se perdre dans une foule était facile…

- Toi, t’as ta tête des mauvais jours…

Diana connaissait beaucoup de monde, mais si elle avait peu d’amis, moins encore étaient capables de transformer une journée pourrie en un rayon de soleil. Bora Akrish était de ceux-là. En son honneur, le visage de la jeune fille se fendit d’un sourire, et seuls les regards curieux des candidats et accompagnateurs l’empêchèrent de lui sauter au cou.

Ça faisait des mois qu’elle n’avait pas vu un visage ami. Un visage de l’Angleterre. Un visage du passé.

- Comment t’as obtenu le droit de passer ?

- C’est la Russie qui te rend raisonnable ?

Elle rit faiblement, alors qu’il chipait une chaise pour s’asseoir. A côté de lui, Diana avait toujours été sage. Démissionner de l’Institut était la pire chose qu’elle avait faite, et ça restait légal. Elle se souvenait qu’il avait déjà emprunté une voiture, et ce n’était même pas sûr que les douanes sachent qu’un ressortissant britannique était sur leur sol.

Quatre…non, cinq mois. Cinq mois et quelques jours qu’elle ne l’avait vu. Ils ne s’étaient pas énormément téléphoné, si bien que Diana ignorait à quoi il employait son temps. Il n’allait plus à l’école, et elle n’était pas sûre qu’il ait un travail. Tout ce qu’elle pouvait constater était qu’il avait coupé ses cheveux (ils lui arrivaient presque aux oreilles la dernière fois) et semblait bien se porter. N’importe qui pourrait penser qu’il jurerait au milieu des danseurs, mais avec un simple jean et un sweat sombre il se fondait parfaitement dans le décor. Il avait aussi une barbe naissante, et Diana aurait juré entendre deux filles glousser.

- Tu m’as manquée tu sais.

Elle répliqua par un sourire faible. Elle était encore sous l’effet du décalage horaire, sans compter le stress de la compétition commençant le lendemain, et…lui.

- T’es venu pour jouer au Roméo ?

- C’est qui lui ?

Malgré son étonnement parfaitement joué, Diana savait très bien qu’il comprenait de quoi elle parlait. Il n’avait sûrement pas plus lu la pièce qu’elle, mais Sun for les avait un jour emmenés au théâtre, et c’était ce qu’ils avaient vus.

Elle croisa un instant son regard dans le reflet du miroir. Merde. C’était bien rigolo de plaisanter sur Roméo, mais elle n’avait jamais pensé que Bora…bref. Peut-être qu’elle se trompait. Il était un peu brute de décoffrage, il y avait une chance pour qu’il ne voit jamais les choses de cette façon.

- Sans vouloir te vexer, reprit-elle en secouant la tête pour chasser ces pensées stupides, pourquoi t’es là ?

- Tout un tas de trucs. J’ai un pote qui fait des affaires avec quelqu’un dans ce pays, et je lui devais un service. Et comme tu passais dans le coin, je me suis dit que j’allais en profiter.

…des affaires. Il ne dirait sûrement pas ce qu’étaient ces affaires. Pas plus que le service qu’il devait rendre. Diana espérait seulement qu’il ne s’agissait de rien d’illégal, ou si ça l’était qu’il ne se fasse pas prendre. Ses professeurs ne semblaient pour le moment pas penser qu’il était digne d’attention, mais s’ils apprenaient qu’un de ses proches jouait avec les règles, ils seraient capables de la convaincre de ne plus le revoir. Pour votre carrière. C’étaient des mots qu’elle avait souvent entendu ces derniers mois. Ils omettaient simplement de dire que si elle avait eu l’immense chance de voir sa candidature acceptée, la concurrence était néanmoins assez énorme.

- J’ai un truc pour toi, reprit-il.

Fouillant successivement dans ses multiples poches, il finit par en déterrer une carte un peu froissée représentant un nounours en tutu. A l’intérieur, toutes les petites élèves de l’école Meldornov avaient écrit leur prénom. Certaines avaient encore une écriture hésitante, d’autres au contraire une jolie calligraphie. Les noms encadraient deux simples mots, probablement tracés par la directrice : good luck.

- Tu n’es pas dessus ? J’aurais pourtant adoré te voir en tutu.

Le visage désespéré de son ami la fit rire. A Moscou, elle ne riait jamais. Ioann l’amusait parfois, mais il était à huit cent kilomètres, et elle ne l’avait revu qu’une fois. Il n’avait pas beaucoup de temps, elle en avait de moins en moins, et l’ambiance de l’Académie ne s’arrangeait pas.

Diana rangea soigneusement la carte. Pour elle, cela avait plus de valeur que les plus grands trésors du monde. De toutes les personnes qu’elle connaissait, il n’y avait que ceux de Liverpool qui ne l’avaient jamais déçue.

- Comment tu es venu ? reprit-elle.

- Avion.

- Et qui a payé la place ?

- La tienne ?

- Le Bolchoï.

- Et moi un ami. Rien de louche, t’inquiètes pas.

…si seulement ! Toxteth n’était malheureusement pas une terre très fertile en élite. Mais elle avait d’autres choses à faire, n’est-ce pas ? Bora était assez grand pour savoir ce qu’il faisait.

- Tu vas rester longtemps ? reprit Diana.

Un de ses professeurs la regardait, et elle essayait d’avoir le ton le plus léger possible. Si elle continuait à avoir l’air innocent, on penserait qu’elle avait rencontré une connaissance accompagnant un autre candidat. Personne ne chercherait plus loin.

- Ça dure cinq jours ton truc, c’est ça ? J’te jure pas que j’pourrais entrer tout le temps, mais j’resterai aussi longtemps que toi.

Aussi longtemps…oui, cinq jours. Trois de répétitions, sélections le quatrième, et rencontres avec des représentants d’écoles le dernier. C’était mieux que Bora n’ait pas un accès illimité. Avec lui dans les parages, Diana savait très bien que sa concentration risquait d’en prendre un coup.

Un peu de douceurs dans ce monde de brutes !!!

J'espère que ce chapitre vous a plu, amis de Diana, amis de Bora (ou haters, je crois savoir qu'il a un anti-fanclub!)

Pour ceux qui, comme moi, adorent la danse classique sans appartenir à ce monde...Le Prix de Lausanne est réel!!! Il a lieu tous les ans, généralement vers février ou mars, au Palais de Beaulieu. Certaines vidéos sont disponibles sur Youtube si ça vous intéresse :) Ce n'est pas le seul prix de ce genre qui existe, Lausanne vise les apprentis, mais le prix de Varna est destiné aux danseurs en compagnie il me semble, ainsi qu'un prix en Russie et le prix du Luxembourg (je ne sais pas s'il existe encore par contre). Et j'en oublie!!!

Si vous ne l'avez pas encore lu, pensez à jeter un œil sur mon dernier article. J'ai testé pour vous la série Flesh and Bone, une série américaine un peu particulière traitant du milieu de la danse classique Donc si vous voulez un avis, c'est par ici :)

Je ne peux vous garantir de publier avant Noël. Je vais essayer bien sûr, mais je suis très occupée en ce moment, sans compter toutes les courses, préparations des fêtes, eeeeet...(attention spoilers)...Mon anniversaire :) Donc je vais essayer de publier avant le 1er janvier, mais je ne promets rien.

Bien à vous,

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

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