Pérégrinations austiniennes

Publié le par Jeanne Ulet

Pérégrinations austiniennes

Aujourd’hui, on parle de Jane Austen ! Si vous n'avez rien lu d'elle, vous connaissez au moins les noms de Fitzwilliam Darcy, Ann Elliott, Emma Woodhouse, ou des sœurs Bennet. Ses œuvres ont été adaptées à toutes les sauces, la plus originale étant sûrement Coup de foudre à Bollywood, la version bollywoodienne de son roman le plus célèbre.

Jane Austen est une fille de pasteur née en 1775 en Angleterre. Elle ne s’est jamais mariée (les guerres avaient fait des ravages sur le marché des célibataires) et est morte en 1817 à l’âge de 41 ans. Elle a écrit de nombreux romans dont le plus célèbre est Orgueil et Préjugés. Elle est enterrée dans l’aile nord de la cathédrale de Winchester.

Jusque-là je ne vous apprends rien. Vous avez peut-être vu Becoming Jane, le film de 2007 avec Anne Hathaway. Ou alors vous êtes allés sur Wikipédia. La fiche m’a parue assez complète, mais je ne l’ai pas lue au-delà des informations que je viens de vous donner. Si je le faisais, je ne ferais que répéter et ce billet serait sans but.

Vous n’apprendrez rien donc, si je vous parle de Raisons et Sentiments, Sanditon, Persuasion, et tous ses grands romans. Elle est aussi auteur de la série des Juvenilia, ses écrits de jeunesse, ainsi que de quelques pièces de théâtre. Honnêtement, je n’en ai lu ni même vu aucun. Les éditeurs se contentent des grands romans, les mêmes que ceux qui sont transcrits à la télévision (notamment par la BBC)

Je n’ai pas lu les Juvenilia, ni même tous ses romans célèbres (en revanche, j’ai lu Persuasion dans le texte, et c’est plutôt dur lorsqu’on n’est pas bilingue). J’ai quand même un petit bagage, suffisant pour que je vous rende compte de ce que j’ai constaté (et vous avez parfaitement le droit de ne pas être d’accord)

Manuscrit (mineur) de la main de Jane Austen (bon courage à celui qui arrivera à déchiffrer)

Manuscrit (mineur) de la main de Jane Austen (bon courage à celui qui arrivera à déchiffrer)

Tout d’abord, Jane Austen écrit très bien. C’est d’autant mieux que pour ce que je sais, elle n’a pas reçu une éducation extrêmement poussée. Certains sont d’excellents écrivains parce qu’ils ont étudiés la littérature, participé à des conférences/conventions, ou ont été parrainés par un auteur talentueux. Jane Austen a été probablement éduquée comme la majorité des jeunes filles de la gentry anglaise de la fin du XVIIIe siècle. Couture, danse, musique. On retrouve tous ces éléments dans ses romans. Sans aller jusqu’à l’accomplissement parfait de la jeune fille d’après Miss Bingley (Orgueil et Préjugés), il est probable que Jane Austen n’a pas reçu d’autre formation en lettres que celle nécessaire à la bonne maîtresse de maison. Elle devait être capable de tenir une maison autant qu’une place en société.

Je n’aime pas le terme de jeune fille « accomplie ». C’est comme s’il fallait une formation de jeune fille, et maintenant que la demoiselle est «terminée» elle peut passer au grade de femme. C’est troublant.

Bref. Jane Austen a une excellente plume, d’autant plus méritante qu’elle lui vient à mon avis de son talent seul, bien que nourri par de nombreuses lectures. Il était cependant rare qu’une femme écrive, cela sortait de l’ordinaire et n’était donc pas dans le Ton. Cela s’est vu auparavant, on peut citer en France Mademoiselle de Scudéry ou Madame de Lafayette. Mais ce n’était pas courant. On peut comprendre de cette façon qu’elle ait choisi de publier de façon anonyme. En dehors du fait qu’elle avait une nombreuse famille et que faire parler d’elle dans ce sens les aurait aussi touchés, je pense que c’était aussi une question de se garantir un public (ce qui a plutôt bien marché puisqu’elle a touché une centaine de livres après quelques années. Une grosse somme pour l’époque)

Mademoiselle de Scudéry. La femme auteur, au XVIIe siècle

Mademoiselle de Scudéry. La femme auteur, au XVIIe siècle

Tels étaient du moins les débuts, comme vous le savez elle a fini par publier sous son propre nom et a connu une certaine popularité. Je ne peux pas trop m’étendre sur le sujet, je ferais trop de déductions et l’un de vous finirait par me renvoyer faire mes gammes parce que j’ai raconté des bêtises. Je continue donc.

Si Jane Austen écrit bien, cependant, elle n’a pas beaucoup de variété. J’ai lu la plupart de ses grands romans, et tout se ressemble. La gentry désargentée, la recherche du mari, l’éducation des filles. Toujours les mêmes personnages hautains et trompeurs. Les apparences ont une importance prédominante, plus même que le « fond ». La meilleure des jeunes filles est ruinée à jamais par une fausse rumeur.

Il ne faut pas avoir un doctorat ès lettres pour comprendre que Jane Austen a écrit ce qu’elle connaissait. Elle n’était pas Shakespeare à vouloir placer des sorcières ou des revenants à tous les coins de pages, elle a décrit son milieu et les règles qui s’y appliquaient.

Pour verser dans la psychologie de comptoir, il est intéressant de constater qu’elle a justement romancé ce qui ne lui était pas arrivé. Ses héroïnes trouvent toutes un mari, y compris la plus malchanceuse, Ann Elliot, qui trouve une « situation » alors qu’elle était vieille fille (donc était âgée de plus de vingt-cinq ans). Nous savons que Jane Austen n’a jamais trouvé chaussure à son pied, sans doute à cause d’une certaine pénurie masculine due aux guerres.

Elisabeth Bennet et Fitzwilliam Darcy (Jennifer Ehle et Colin Firth). Le rêve de toute jeune fille sans fortune du XIXe siècle.

Elisabeth Bennet et Fitzwilliam Darcy (Jennifer Ehle et Colin Firth). Le rêve de toute jeune fille sans fortune du XIXe siècle.

Et si elle trouvait dans ses livres un exutoire ? Il faut l’avouer, cela arrive à beaucoup de monde. Le film Ecrire pour exister réalisé par Richard LaGravenese (2007) le démontre bien. Les mots sont un remède, et pour beaucoup cet effet a compté avant le plaisir d’écrire. Nous commençons par écrire sur l’univers qui nous est le plus proche, ce n’est qu’ensuite que l’écrivain a l’idée de se documenter sur d’autres domaines, et encore faut-il que ce changement lui corresponde.

Lire les romans de Jane Austen c’est je pense un peu la trouver. L’auteur d’un livre en dit plus sur lui-même que sur ses personnages, quoi qu’il fasse contre ça. Jane Austen l’ignorait sûrement, mais si elle l’avait su je ne pense pas qu’elle aurait été réellement dérangée par ça.

Austen a commencé à écrire très jeune. Je n’ai pas lu ses écrits de jeunesse, je sais seulement que sa famille pouvait profiter de sa plume en avant-première – les chanceux. Leur préféré était apparemment First Impressions, qui, développé, deviendra très étrangement…Orgueil et Préjugés. Surprenant non ? (ou pas...)

Il faut quand même rappeler qu’elle ne se contentait pas de simplement écrire des histoires gentillettes sur la société qu’elle connaissait. Oui, le cadre reste identique, mais Jane Austen l’observe comme au travers de rayons X, elle remarque les travers, voit au-delà de la perfection apparente que chacun peut afficher. Emma en est l’exemple parfait. Northanger Abbey se moque des grands romans gothiques à la mode dans ces temps-là (des catastrophes, des débordements de passions, etc.), mais le meilleur reste encore Persuasion. La pauvre Anne se fait assez mal traiter, c’est évident pour le lecteur, mais le personnage du roman, lui…trouve ça normal.

Il ne fait nul doute que Jane Austen était une très grande observatrice.

In Memory of JANE AUSTEN, youngest daughter of the late Revd GEORGE AUSTEN, formerly Rector of Steventon in this County...etc.

In Memory of JANE AUSTEN, youngest daughter of the late Revd GEORGE AUSTEN, formerly Rector of Steventon in this County...etc.

En conclusion ? Enormément de talent. Une profonde intelligence sans doute, une incroyable capacité à voir au-delà des apparences. Elle est morte des suites d’une assez longue maladie. Enterrée dans la cathédrale de Winchester, elle a pour épitaphe la louange des « dons exceptionnels de son esprit ».

Il n’y a nul doute que son frère, en écrivant le texte qui accompagnerait éternellement sa sœur, n’ait très exactement compris qui elle était vraiment.

Jeanne Ulet

Publié dans Les belles lettres

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