Scène vingtième : Lux aeterna

Publié le par Jeanne Ulet

Scène vingtième : Lux aeterna

4 octobre 2002

- Pourquoi ?

Diana n’osait pas regarder le maître de ballet. Elle avait l’impression de parler à ses pieds, mais il lui fallait une réponse. Depuis la remarque de Ioann, lorsqu’il l’avait raccompagnée, la question la hantait. Elle danserait encore ce soir, mais devait retourner le lendemain pour Moscou. Reprendre les cours et sa petite vie tranquille d’élève. D’élève. D’élève qui prenait un rôle normalement attribué aux solistes, voire aux solistes principaux.

Ce n’était pas logique. Lorsque son avion atterrirait, elle redeviendrait l’élève la moins populaire de l’Académie chorégraphique. Elle ne serait pas restée longtemps, mais les trois jours passés l’avaient mieux intégrée qu’un mois au Bolchoï. Après le premier jour, Ioann l’avait aidée et avait essayé de l’intégrer un peu. Je sais ce que ça fait d’être dans un pays étranger. Diana lui était au moins reconnaissante de respecter sa volonté, même s’il ne comprenait pas.

Elle avait trouvé les autres danseurs gentils. Ils ne la jugeaient pas, mais une insomnie l’avait aidée à réaliser que c’était sûrement parce qu’elle venait de Moscou. Elle n’était pas une concurrence, mais Diana ne doutait pas qu’ils changent d’avis si elle tentait de changer de compagnie.

Quant à Ioann…il avait déposé trois arums blancs dans sa loge un peu plus tôt. C’était la première fois que Diana se faisait offrir des fleurs, et elle ne savait pas comment elle avait fait pour ne pas devenir rouge comme son tutu. Il s’était montré charmant durant les deux jours écoulés, sérieux lorsqu’il le fallait mais faisant preuve d’un incroyable sens de l’humour lors des moments de détente. C’était lui aussi qui lui avait traduit l’article paru dans la presse du 3 :

Le théâtre Maryinski et la jeunesse

Le ballet a beau faire face aux imprévus, il lui reste de la ressource. Alors que les places pour les représentations de L’Oiseau de Feu étaient vendues depuis plusieurs mois, la soliste principale Kristina Vraditcha s’est blessée la semaine dernière en répétition et souffre d’une entorse l’immobilisant jusqu’à décembre. Sa remplaçante Anna Siéstravina ayant dû elle aussi quitter la ville pour quelques jours, c’est à une jeune danseuse du Bolchoï que le Maryinski a dû faire appel. Si nous étions initialement dubitatifs sur l’immixtion de Diana Dwayne, dix-huit ans, dans les affaires pétersbourgeoises, le public ne s’y est pas trompé. La jeune danseuse, d’origine britannique, a incarné hier soir un oiseau combattif et extrêmement vivace. Le geste était juste et sûr, la seule chose à regretter étant une erreur de pied lors du premier acte. Le ballet s’est néanmoins bien poursuivi, et c’est une splendide ovation qui a été réservée à la jeune danseuse après le tomber du rideau.

Elle en était restée interdite. C’était la première fois que son nom apparaissait dans la presse. L’article n’était pas très long, mais il existait. Cerise sur le gâteau, Ioann lui avait montré exactement le même article, en anglais cette fois-ci, dans les pages du Saint Petersburg’s Time[1]. Elle avait du mal à croire le moindre mot, c’était déjà mieux que six ans dans l’anonymat le plus total.

Elle n’aurait jamais le talent de Meldornov, mais la célébrité était le seul moyen pour continuer à danser sans qu’on s’aperçoive qu’elle ne pouvait pas faire mieux.

Elle continuait à fixer la pointe de ses chaussons. Elle était encore loin de se faire un nom, alors pourquoi ? La question l’avait occupée une bonne partie de la nuit jusqu’à lui donner un bon mal de crâne. Elle n’aurait probablement jamais osé la poser si le maître de ballet n’avait eu l’heureuse idée de se mettre en travers de son chemin.

- Vous devriez demander au Bolchoï. Ce sont eux qui vous ont envoyée.

Elle avait posé sa question en russe, mais il avait été assez aimable pour lui répondre en anglais. Diana ne vivait en Russie que depuis deux mois. Elle avait suffisamment appris pour pouvoir comprendre les instructions ou tenir une conversation simple, mais les subtilités lui échappaient largement.

Entendre la langue ne lui paraissait plus une agression, mais elle était encore loin d’être à l’aise.

- Je le ferai, reprit-elle dans sa langue maternelle. Seulement…vous savez que je suis élève. D’autres sont bien plus performantes.

Elle demanderait…Oh oui, elle le ferait, mais avec des pincettes. Savoir était bien, mais si elle avait encore une chance d’avoir une place l’an prochain, Diana entendait la garder. En attendant, elle continuait à fixer ses chaussons, alors que ses doigts jouaient nerveusement avec une bague en toc qu’elle remettait dès qu’elle ne dansait pas.

- Elles n’ont pas assez d’expérience.

- C’est mon premier rôle-titre.

Et son premier rôle tout court, ce qu’elle entendait bien lui laisser ignorer.

- Le Bolchoï vous a choisie, pas nous. Je pense que vous avez lu la presse, vous plaisez. Vous n’avez pas à en savoir plus.

- Vous auriez pu réclamer une vraie danseuse.

Pas une élève dont la présence était un pari. Au point où ils en étaient, ce n’était même pas réaliste. Si Diana racontait l’histoire comme elle venait de se passer, personne ne la croirait. Ioann lui-même avait eu du mal, et il avait raison : à sa place, Diana l’aurait prise pour une légende urbaine.

- C’est ce qu’on a fait. J’ai demandé une soliste après que votre nom ait été soumis, mais j’ai reçu en échange la vidéo de votre audition. Je ne sais pas pourquoi vous avez été placée à l’Académie, mais nous avons trouvé votre performance suffisamment convaincante pour accepter votre candidature.

Choisir sur vidéo une danseuse pour un rôle-titre était comme jouer à la loterie. C’était même encore pire considérant la réputation du théâtre. Diana savait qu’elle avait de la chance, autant que le Bolchoï ait filmé son audition que d’avoir choisi un solo de l’Oiseau. Mais si seulement ça pouvait l’aider…elle pouvait très bien se retrouver à la rue à la fin de l’année si elle ne convainquait pas. Et quelques lignes dans un journal ne suffisaient pas.

Les caméras étaient de plus en plus fréquentes, Diana en voyait dans les studios et même dans la salle du Maryinski. Elle en avait l’habitude, et c’était avec un regard entendu que Ioann l’avait invitée à regarder la vidéo. Elle s’était approchée du poste sans grande conviction…et n’avait eu aucune surprise. La presse disait qu’elle avait plu au public, mais elle avait le pressentiment de ne pas donner le meilleur. La vidéo lui avait donné raison. N’importe quelle danseuse aurait fait mieux ! Elle avait de la technique, comme les autres, mais l’oiseau était plat, fade, et sans âme.

- On lève le rideau dans dix minutes Miss.

Diana soupira, et ôta ses chaussettes, sa veste, et son pantalon destinés à garder ses muscles au chaud. Dans la même suite, elle ôta la bague de son index et la posa dans un ramequin, avant de quitter sa loge. Elle s’assurait que la plume que l’oiseau remettait au prince était bien en place sur son tutu lorsqu’elle arriva dans la coulisse. Ioann y était déjà et étirait son dos. Il lui lança un sourire qu’elle répliqua faiblement. Encore un soir. Encore un soir et elle verrait. Pour l’instant, elle était l’oiseau prisonnier.

Voilà, c'est tout pour aujourd'hui!!! Je vais me dépêcher de mettre à jour les autres sites (y compris wattpad où je suis très en retard), alors je file! N'hésitez pas à dire ce que vous pensez de ces nouveaux chapitres!

Bien à vous,

Jeanne Ulet

[1] Journal pétersbourgeois rédigé en anglais

Publié dans La Fille aux oiseaux

Commenter cet article

Evy 09/11/2015 15:47

Bonjour beau blog et beau partage bonne fin de journée au plaisir Evy

Jeanne Ulet 09/11/2015 23:12

Bonjour,
merci beaucoup :) et merci aussi d'être passé! Bonne soirée, et à bientôt j'espère!
Jeanne Ulet