The Lobster

Publié le par Jeanne Ulet

The Lobster

…Imaginez un monde où le célibat est interdit. Où la police peut vous demander votre certificat de mariage. Où les couples ne peuvent se construire que s’ils ont un point commun (le goût pour la guitare, boiterie, etc.). Où vous avez 45 jours pour trouver un nouveau partenaire sous peine d’être transformé en animal.

Vous pouvez prolonger votre temps à l’hôtel en participant à la chasse. Vous disposez d’un fusil avec des cartouches tranquillisantes, et vous chassez les Solitaires. Un attrapé, un jour de plus à l’hôtel. Certains sont excellents à ce jeu. Ces solitaires sont comme vous, des célibataires, à cela près qu’ils ont fui l’hôtel ou refusé de s’y rendre.

Ce monde, c’est celui de David. Il partageait la myopie avec sa femme, mais elle s’est avérée être plus proche d’un autre homme (myope également). Alors David part à l’hôtel et ses 45 jours commencent. Il est accompagné par Bob, un chien, alias son frère ayant échoué deux ans plus tôt. Il doit tout laisser à l’entrée. Son alliance, ses vêtements, les seules choses qu’il peut garder sont le chien et sa pommade pour le dos. Il doit répondre à quelques questions. Quelle a été la durée de sa précédente relation ? Quelle est son orientation sexuelle ? A-t-il des enfants ?

L’hôtel est luxueux, mais ce compte à rebours reste lancinant. Tous les pensionnaires participent à différentes sessions enseignant pourquoi le couple est préférable au célibat, ils ont le bal, des séances de tir, et toujours…la chasse. Pour prolonger le temps avant d’être changé en animal.

David a choisi d’être changé en homard. D’où le titre. Sa première tentative de partenariat ayant échoué, et le compte à rebours continuant, il fait le choix radical de fuir l’hôtel, où il rejoint les Solitaires.

L’hôtel peut paraître cruel, mais celui des Solitaires n’a rien à leur envier. Là-bas, tu dois creuser ta propre tombe et dois toi-même t’y allonger lorsque tu meurs. Tout ce qu’ils feront sera de jeter de la terre sur ton corps. Tu es libre d’y rester autant que tu voudras, de parler à qui tu veux, mais l’amour est interdit. Deux Solitaires surpris à s’embrasser ont les lèvres coupées. C’est chacun sa peau.

L'homme qui zézaie, l'homme qui boite, et David (Colin Farrell) : 45 jours pour trouver l'amour

L'homme qui zézaie, l'homme qui boite, et David (Colin Farrell) : 45 jours pour trouver l'amour

I. What the fichtre is that ?

Ce monde, c’est celui de The Lobster (ce qui serait « Le homard » en français, mais le titre n’a pour une fois pas été traduit). Réalisé par Yorgos Lanthimos, il est sorti en France le 28 octobre 2015, mais peut encore se trouver dans certains cinémas type Arts et Essais. Il s’agit d’un projet international ; s’il fallait donner une nationalité à ce film, il faudrait le dire français autant qu’irlandais, grec, britannique ou néerlandais.

The Lobster, c’est de la science-fiction. Comme 1984 s’inscrivait pour son temps dans un futur proche mais incertain, la société dépeinte dans le film n’est pas si éloignée de nous. Les objets, les vêtements, tout ressemble à ce que nous connaissons.

Mais The Lobster est aussi un drame. Et une comédie. Certaines scènes peuvent prêter à rire, ou certaines phrases telles que « nous dansons toujours seuls. C’est pour cela qu’on ne joue que de la musique électronique ». D’autres moments horrifient. Un chien baigne dans son sang, une femme de chambre raconte avec froideur comment elle a tué son mari, les relations sexuelles sont envisagées de façon froide, presque glaciale. Plusieurs d’entre nous ont fermé les yeux aux moments trop sanglants.

The Lobster est aussi de l’art. Le film a reçu le prix du Jury du festival de Cannes 2015, de même que les European Films Awards des meilleurs costumes et du meilleur scénario. Il a été nommé aux BAFTA. Les acteurs sont plutôt bons ; Colin Farrell tient le rôle principal (David) et Léa Seydoux a un rôle secondaire en jouant la chef des Solitaires. Leur talent n’est plus à reconnaître, et le film permet de retrouver quelques têtes satisfaisantes (par exemple Ben Whishaw, déjà vu dans Le Parfum, joue ici l’homme boiteux).

Casting au festival de Cannes - Ben Wishaw, Léa Seydoux, Colin Farrell

Casting au festival de Cannes - Ben Wishaw, Léa Seydoux, Colin Farrell

II. Peut-on en sortir indemne ?

Le film fait froid dans le dos. Vous êtes naturellement en droit de l’apprécier si vous goûtez ce type d’atmosphère anxiogène, mais à moins que vous ne soyez un grand psychopathe, il est impossible de ne rien ressentir devant The Lobster.

Je ne poursuivrai pas sur le côté dérangeant. Chaque instant vous met mal à l’aise. Le talent des acteurs se révèle au fur et à mesure que l’histoire empire. C’est comme si la société avait toujours été bâtie sur ce modèle. Personne ne se pose de questions. David ne cherche pas à s’échapper par esprit de révolte, mais pour éviter le sort qu’il considère comme inéluctable. La jeune fille aux beaux cheveux vit son dernier jour avec résignation, conserver sa chevelure lui apparaît même plus important que sa propre vie.

Personne ne questionne le bien-fondé du système. Il faut être en couple ou n’être pas, il semble que les choses ont toujours été ainsi et nul ne le conteste. Même la chef des Solitaires, jouée par Léa Seydoux, ne se révolte pas par comparaison avec quelque chose qu’elle aurait déjà connu avant ; elle déteste cet univers tout en suivant ses propres règles.

Le couple ne peut se former que s’il a des points communs. David s’attache à une autre femme, myope comme lui, sa jalousie se manifeste lorsqu’il suspecte un autre homme de myopie dans le groupe, mais leur romance tourne court lorsque la jeune femme devient aveugle. Aucun d’entre eux ne songe à se battre contre les fondements de cette société, simplement à survivre malgré elle.

D’une certaine façon, le film cherche à nous renvoyer à notre propre existence. La société européenne tolère mieux les célibataires que d’autres, mais le célibat y est encore parfois considéré comme honteux ou « suspect ». Lanthimos pousse cette tendance à l’extrême, non sans un certain esprit caustique. Cette dimension apparaît même sans analyse profonde et philosophique ; il est impossible de ne pas être dérangé par le film.

De façon beaucoup plus basique, tout dans ce film laisse place au doute. Les couples se forment parce qu’ils ont quelque chose en commun, mais leur relation n’est-elle pas basée sur le désir de survivre plutôt que sur une réelle volonté de bâtir quelque chose en commun ? Le lapin tué par le héros est-il un humain qui a échoué ? Se trouve-t-il seulement une personne heureuse par cette situation ?

Alors peut-on en sortir indemne ? Non. Je suis allée le voir avec quelques amis sans savoir exactement de quoi il en retournait. Nous en avons tous subi les effets, au point qu’il nous a fallu aller quelque part et discuter de tout sauf ça.

Je ne dirais cependant pas que le film est mauvais. Dérangeant, certainement. Mais comme je le disais un peu plus tôt, il s’agit d’art. Colin Farrell a été nommé pour le European Film Award du meilleur acteur dans le rôle de David, et il le méritait. Lanthimos nous sert une très belle pièce, mais elle n’est pas représentative pour autant du cinéma français.

Je ne suis pas adepte du french-bashing, même plutôt chauvine, mais je n’aime en général pas le cinéma français. The Lobster a différentes origines mais n’échappe pas à la règle. Les films primés sont déprimants au possible, sans doute pourvus d’un grand sens profond, mais on est loin des Hunger Games ou Fast and Furious. Un peu de grand cinéma fait du bien, oui, mais il faut le prendre avec des pincettes et les productions de Cannes sont…assez peu inspirantes. Pour rester diplomatique.

Au final, je n’ai qu’une chose à dire. Si vous aimez les grandes productions de Bollywood ou les grands effets spéciaux…évitez. Pour les cinéphiles…ça se tente.

Et quel que soit votre choix, n’oubliez pas de passer surLe calame et la plume, ou de me faire un petit coucou sur Twitter, je ne mords pas ;)

Bien à vous,

Jeanne Ulet

Publié dans La bobine

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