Scène vingt-troisième : Petit pas de polka

Publié le par Jeanne Ulet

Scène vingt-troisième : Petit pas de polka

02 février 2003

Dire que la semaine avait été un cauchemar serait mentir. De nombreux élèves tueraient pour aller au prix de Lausanne, et Diana avait conscience de sa chance. Cependant, rien n’avait été un rêve non plus.

Elle était habituée à être observée en répétition. Au Bolchoï, la directrice venait parfois visiter les studios, et Meldornov lui-même faisait des apparitions inoppinées à l’Institut. Lausanne était cependant autre chose. Les répétitions étaient non seulement observées par le jury – tenue parfaite et dossard de rigueur – mais également par des représentants d’écoles, de compagnies, et par les accompagnateurs !

Répétitions des filles seniors. Classique. Contemporain. Ses professeurs lui avaient bien dit de ne pas négliger cette dernière part, la tendance était à préférer les chorégraphies modernes. Répétitions avec les coachs. Giselle en classique.

Samedi 1er février. Les sélections. Elle avait essayé de taire son inquiétude alors que le regard du jury se faisait de plus en plus lourd. Chaque candidat devait bien avoir ses propres techniques pour gérer son stress, mais Diana avait moins d’expérience. Ses souvenirs de Saint-Pétersbourg étaient plus confus qu’elle le voudrait. Ses professeurs avaient voulu la tranquilliser, mais venait bien un moment où elle était seule, celui où elle était dans la coulisse et prête à s’avancer. Passant en cinquième, elle avait veillé à la stabilité de sa jambe gauche lorsque, en équilibre sur la pointe, elle enchaînait les battements de la variation de Giselle. Elle avait pourtant été trop cambrée, un peu raide d’après les vidéos. Le public avait applaudi sans standing ovation. Poli, et elle s’était retirée en luttant pour ne pas pleurer.

Ses professeurs lui avaient demandé de rester concentrée, et elle l’avait fait. Tout le temps de la demi-finale, elle avait pensé à ses axes, ses réceptions. Sourire innocent, charme du port de bras, technique. Sans académie, sans être scolaire. Mais elle n’avait pas été exceptionnelle…

Elle avait présenté ses variations bien sagement, sans faire d’étincelles. Pendant les délibérations du jury, quelques candidats parlaient aux journalistes, une faisait un journal vidéo, et Diana avait rongé son frein. Comme tous les autres. Elle avait vu Bora la chercher au loin, mais elle s’était enfoncée dans un coin sombre et avait croisé les doigts pour qu’il ne la voie pas. Se cacher sous une table ou dans un placard aurait même été une bonne idée si ce n’était pas aussi ridicule.

- L’important c’est de participer…

Il l’avait tout de même trouvée, et Diana se souvenait avoir lutté de toutes ses forces pour ne pas lui coller une paire de claques. Bora était bien gentil mais il ne comprenait rien. Qu’elle ait été acceptée jusqu’à la demi-finale était peut-être un miracle, mais l’important, participer ? Sûrement pas ! S’approcher de la consécration était se rapprocher de l’inaccessible. Comment pouvait-elle ne pas en vouloir toujours plus ?

Elle regrettait parfois d’avoir commencé à danser. Si Meldornov ne l’avait pas remarquée, elle n’aurait jamais connu ces rêves fous…et la déception qui suivrait.

Pourtant, ce fut Bora qui la poussa sur la scène lorsque son nom apparut dans la liste des finalistes.

Si sa première pensée avait été un énorme vide lorsqu’elle rejoignait la colonne des chanceux, elle s’était juste ensuite sentie envahie par la panique. Aller en finale était une idée qui ne l’avait même pas effleurée. C’était même d’autant plus effrayant que les concurrents étaient redoutables. Durant les quatre jours de préparations, Diana avait pu repérer une Coréenne, plusieurs Chinois, et un Australien de très hauts niveaux.

…et on s’attendait pourtant à ce qu’elle soit à la hauteur. C’était stupide. Ses professeurs lui avaient servi tout un sermon sur la liberté du mouvement, l’incarnation du personnage, la fluidité. Tout ce qu’elle devait corriger. Elle venait de l’Institut pourtant ! Aucun des autres ne provenait d’un établissement aussi prestigieux, et ils étaient bien meilleurs qu’elle. Saint-Pétersbourg lui avait presque fait croire qu’elle pouvait arriver à quelque chose…là, elle se fondait dans le décor. Les autres savaient qu’elle était là sans y faire attention. Elle avait un peu parlé avec les anglophones mais sans trop se lier non plus. Ils ne la jugeaient pas sérieuse.

Le Bolchoï lui avait prêté une robe bleu ciel à la paysanne. La salle s’était à nouveau remplie de tout un public, chaque membre en étant juge, et Bora parmi eux pour ce qu’elle en savait. Ses professeurs avaient fini par le mettre à la porte pour éviter de déconcentrer Diana. Alors, elle avait dû enfiler le costume de sa variation classique, briser ses pointes et se chausser, se laisser maquiller alors que sur ses cheveux, divisés au milieu par la raie, un carré blanc donnait une touche campagnarde.

Le commentateur l’avait annoncée. Dossard soixante-quatre. Dix-huit ans et six mois, originaire de Russie. Variation sur Giselle.

Elle avait essayé de se mettre dans la peau de l’héroïne, encore heureuse, mais elle avait l’impression que son sourire sonnait aussi faux que son aisance. Sa jambe tremblait, elle en avait conscience, car la scène était en pente et elle n’y était pas habituée. Ce n’était pas faute d’avoir répété sur la pente identique des studios, mais enfin…elle n’était pas parfaite, n’est-ce pas ? On le savait.

Le plus grand problème était la variation libre…celle pour laquelle elle attendait. Le garçon qui la précédait venait d’entrer sur scène. Elle était la suivante… Elle avait présenté le contemporain lors des sélections, il fallait donc bien qu’elle présente le libre maintenant…l’idée lui avait paru bonne sur le moment, mais Diana voyait son enthousiasme baisser de façon fulgurante avec l’écoulement du temps.

Tous les choix étaient audacieux. Un des Australiens avait sûrement fait le plus culotté de tous[1], mais bon sang ! Diana n’était pas lui ! Jusqu’à novembre, elle ignorait jusqu’à l’existence de Vladimir Vysotsky. La chanson que le Bolchoï avait choisie était célèbre pour s’être déjà retrouvée dans des films, et on voulait qu’elle danse dessus ! A un concours international !

- Egalement en variation libre et portant le dossard numéro soixante-quatre, Diana Dwayne. Elle nous vient de Russie, présente une œuvre de Mark Vedniev, Koni.

Et merde.

Koni. Les chevaux. Chanson réduite à deux minutes faute de temps. Elle ne s’était même pas aperçue que le garçon était parti, déjà retentissaient les premières notes de guitare. Alors, fermant les yeux, elle repensa au chanteur. Pour ce qu’on lui avait appris de lui, les soviets ne l’avaient jamais autorisé. Il ne chantait pas pour le parti, jamais contre non plus apparemment, mais ses disques circulaient sous le manteau.

Il avait dû se battre pour construire sa carrière. Se battre comme elle devait le faire. Lui jouait avec les lois pour chanter, elle avait dû démissionner pour pouvoir danser. Ils étaient semblables finalement, et même si Diana ignorait ce que signifiait la chanson, elle savait que White Nights[2] l’avait repeinte comme un hymne à la liberté de l’ouest.

Le dernier à l’avoir dansée, c’était Baryschnikov. Le chorégraphe n’était pas le même, mais la pression en triplait. Pourtant, à peine Vysotsky avait-il fait entendre sa voix, elle bondit et fit son entrée. En combinaison verte, ses cheveux lâchés tombant légèrement devant ses yeux, Diana sut qu’elle devait paraître particulièrement illuminée. Son cerveau se souvenait des gestes, mais il se concentrait sur une chose, la liberté. Comme l’oiseau, et ce fut en se relevant, dressée sur les pointes et pourtant semi-accroupie, que sa raison partit totalement.

Danser, ce devait-être comme voler… tomber, se relever, mais toujours continuer. Diana sautait, se balançait d’avant en arrière, son corps épousant les vibrations de la voix de Vysotsky. Glisser sur la moitié de la scène, se relever, pirouette, encore glisser. Lentement…presto ! Debout, changement de pied, retomber pour rouler sur le sol. Voyez ce que je peux faire, vous trouvez ça beau ? Je ne le fais pas parce que je l’ai appris, si je n’étais pas partie je ne serais pas là…vous l’ignorez, mais profitez ! Profitez, et moi je suis libre…

Les applaudissements du public lui rendirent la raison. Allongée sur le sol, Diana se souvenait de ce qu’elle avait fait, mais elle était incapable de juger sa performance. Elle se retira, revint pour saluer, mais manqua de trébucher à peine retournée en coulisses. Koni l’avait vidée de toute son énergie…et c’était une pauvre petite variation de deux minutes.

Elle se contrôla quelques instants, le temps que la caméra la suive encore un peu. Elle avait attrapé une bouteille d’eau au passage et buvait à petites gorgées. La pression retombait, le stress était toujours là mais c’était la dernière variation. Attendre n’était pas joyeux, mais il fallait que les autres candidats passent, puis que le jury délibère, avant que la remise des prix ne lui octroie le diplôme remerciant tous les finalistes.

- C’était bien mais vous étiez un peu trop rapide, dit son professeur (elle l’avait observée sur l’écran mis à disposition des coulisses). Vos gestes étaient maîtrisés et bien exécutés, même si quelques détails auraient pu être mieux exécutés. En tout cas, c’était bien mieux qu’à la dernière répétition.

Diana opina, incapable de répondre, alors qu’elle enfilait la veste tendue par son professeur. Sa combinaison n’avait pas de manches, si bien qu’elle frissonnait alors que ses muscles refroidissaient.

Tout lui faisait mal. Sa tête lui faisait mal ; ses pieds lui faisaient mal. De nombreuses candidates avaient dansé en nu-pieds, et Diana était la seule, avec une asiatique, à avoir porté des pointes. Elle était habituée, évidemment, mais les deux minutes avaient été tellement intenses que la jeune fille sentait ses pieds saigner comme après un marathon.

- Tant que j’y pense, reprit l’enseignante, vous avez des admirateurs. Deux livreurs sont passés à votre loge un peu avant votre entrée sur scène, mais je n’ai pas voulu vous déconcentrer.

Diana opina à nouveau, et s’extirpa avec peine de la chaise où elle était affalée. Elle devait rester en costume jusqu’à la remise des prix, mais Dieu qu’il était difficile de bouger ! Les autres candidats, au moins, semblaient mieux se débrouiller…

Le spectacle de sa loge lui arracha un sourire. Les filles avec lesquelles elle partageait le territoire n’étaient pas en reste, plusieurs autres avaient reçu un ou plusieurs bouquets. Mais pour Diana…un était de Bora. Il avait sûrement dû choisir au hasard, et avait finalement payé une composition. Au centre, il y avait un arum. Comme ceux que Ioann lui avait offerts à Saint-Pétersbourg.

L’autre bouquet ne venait pas de lui en tout cas, ça ne lui ressemblait pas. Ioann était simple, sans chichis, il n’envoyait pas de roses. D’autres fleurs oui, mais pas les roses. C’était pourtant ce que Diana avait reçu. Une soixantaine de roses pâles dans une corbeille en osier…et avec une carte. Le donateur était visiblement un original. Si Diana n’avait pas été si fatiguée, elle aurait ri devant la phrase prétentieuse griffonnée. Parce que ces fleurs sont le synonyme de la grâce et que vous plus que tout autre en avez.

Il n’avait pas signé, et Diana le comprenait ! Si elle écrivait une phrase pareille, elle ne s’en vanterait pas non plus. Ça partait peut-être d’un bon fond, mais c’était ridicule. Sans doute un spectateur qui se croyait connaisseur. Il avait écrit en anglais, coup de chance : Diana ne connaîtrait pas l’humiliation de devoir demander une traduction à un français…ou pire, à un de ses profs.

[1] Steven Mac Rae, 17 ans, avait présenté des claquettes en variation libre.

[2] Film de 1985 réalisé par Taylor Hackford ; avec Mikhaïl Baryshnikov (danse sur Koni ici) .

Bonjour/bonsoir à tous! Vous allez bien?

Comme promis, étant rentrée chez moi, je me remets au travail et Diana Dwayne revient pour votre plus grand plaisir! N'hésitez pas à aimer Le calame et la plume, j'ai beaucoup travaillé avec White Bird pour faire une page du tonnerre, et on crève d'envie d'avoir des feedback!!

et autrement...rdv sur Twitter et Hellocoton!!

Bien à vous,

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

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