Scène treizième : Fugue

Publié le par Jeanne Ulet

Scène treizième : Fugue

« A l'origine était la Danse, et la Danse était dans le Rythme et le Rythme était Danse. Au commencement était le Rythme, tout s'est fait en lui sans lui rien ne s'est fait. » Serge Lifar

22 juillet 2002, Londres

Les yeux clos, installée sur le fauteuil qu'elle colonisait depuis plusieurs heures déjà, Diana se souvenait. Sa vie des derniers mois semblait se dérouler en une espèce de frise où chaque étape était gravée. Il ne fallait pas qu'elle oublie…

8 juillet 2002.

Elle avait passé ses épreuves dans un centre d'examen non loin de l'Institut. Avec son uniforme vert bouteille, petite jupe plissée et cravate verte et blanche, elle s'était distinguée des autres candidats. Ils l'avaient ignorée, elle avait fait de même. Durant le temps des épreuves, elle n'avait même pas le réconfort de la danse. Meldornov avait repris ses leçons avec elle, mais il avait insisté pour qu'elle ne danse pas au moment des examens. Pour ne pas la déconcentrer, disait-il. La déconcentrer ! Elle aurait simplement pu s'en servir pour décompresser… Et il n'avait même pas rendu la clé de son studio.

Le 8 juillet, Diana était allée voir ses résultats au centre d'examen. La voiture de l'Institut l'avait emmenée, déposant par la même occasion Elena à l'opéra. Elle répétait pour la dernière fois avec la Compagnie avant le départ de Meldornov pour Sydney. Là, certains élèves de son centre d'examen l'avaient reconnue pour son uniforme vert bouteille. Ils venaient des beaux quartiers de Londres. Diana pouvait venir de l'Institut, mais une partie de son cerveau, elle, lui rappelait de façon flagrante que ceux qui arrivaient jusqu'au A-level à Toxteth étaient moins nombreux qu'ailleurs.

Mais c'était fait. C'était fait ! Elle avait des A-level. Quatre sur six. Exactement le nombre qu'il fallait pour remplir la condition posée par sa mère et Meldo. Il la traitait maintenant comme avant, cessant de l'ignorer et reprenant ses leçons, mais il n'hésitait pas à lui rappeler l'arrangement. Diana répondait qu'elle n'avait pas oublié, et il semblait satisfait par la réponse. Il était gentil, pour une fois. Peut-être que ce n'était que son cerveau qui jugeait mal, peut-être qu'il n'avait pas changé, mais Meldornov était potable. Plus que les cinq ans précédents. Cent fois plus qu'après l'accident. Il avait recommencé à lui apporter des bouteilles d'eau, et n'hésitait pas à lui parler avec cette même passion qu'il avait eue à l'opéra. Diana aurait pu facilement oublier qu'il la retenait contre son gré.

Restait maintenant à tenir la ligne pour la seconde…Quoique si peu de temps ! Diana n'avait pas la moindre attention de se retrouver à nouveau à l'hôpital. Le plus gros problème ne restait pas sa mère, mais le directeur. Si après le 16 juillet, Rose Dwayne ne pourrait plus la forcer à rentrer à Liverpool, Meldornov le pourrait toujours, lui.

Elle ne serait pas libre…

17 juillet 2002.

Diana avait fêté son anniversaire deux jours plus tôt. Légalement adulte, elle n'en était pas pour autant libérée de la menace d'un renvoi. Seule se maintenait celle de Meldornov, mais c'était celle de trop. Malgré sa gentillesse actuelle, Diana se méfiait. Il restait un prof, pas un ami et surtout pas un allié. Il devait partir le lendemain pour Sydney. C'était prévu depuis plusieurs mois. Après l'annonce de ses résultats, il l'avait prise en aparté pour lui faire part d'une décision. Puisqu'elle était libérée de tout travail scolaire, elle pouvait danser, mais ce serait sous sa conduite à lui. Ou celle d'un professeur. L'Institut commençait à se vider, la loi imposant des congés d'été à tous les élèves. Diana était trop âgée pour la classe d'été de l'Académie, alors Meldornov avait décidé de la surveiller lui-même. Le lendemain de son anniversaire, il l'avait convoquée au Noureev. Il voulait lui apprendre un solo. Une danse contemporaine. Les Variations d'Ulysse, création de l'opéra de Paris. Il disait qu'il fallait qu'elle sache exprimer sur les œuvres modernes. Diana ne savait pas trop quel en avait été le résultat, mais son professeur était resté courtois.

Ça commençait à en être énervant ; il lui avait donné des directives de travail pour le temps de son absence et ensuite on verrait.

Ensuite on verrait. Cette phrase avait eu le don de lui plomber le moral. Combien de temps encore à attendre ? Elle ne pouvait pas demander, la seule réponse qu'elle obtiendrait serait l'ordre de se mêler de ses oignons ! C'était donc avec un calme qui l'avait surprise qu'elle lui avait demandé – rien qu'une fois ! – s'il pouvait lui montrer quelques pas de La Bayadère. C'était de la simple curiosité elle avait demandé sans trop y croire, et pourtant…il avait accepté.

Il avait accepté, et lors de sa leçon du soir, ainsi que lors de celles du lendemain le 18 juillet, il lui avait enseigné un solo. Très court, il passait presque inaperçu dans toute la gloire du ballet. Mais c'était un solo quand même. Meldornov s'était montré patient (une rareté) et l'avait dirigée avec un doigté et une finesse qu'elle ne lui connaissait pas. Mais elle ne devait pas se laisser prendre au jeu. Ce serait l'erreur de trop.

******************************************************************************************************************

Diana rouvrit les yeux. Elle n'oublierait pas. Elle en serait incapable. Tant de choses partagées dans ces locaux la marqueraient à jamais. C'était là qu'elle avait tout appris, sans l'Institut elle n'aurait jamais eu sa chance.

Mais il fallait bien rebondir à un moment… Meldornov était un excellent danseur, il lui avait sûrement plus appris que tous les autres. Il lui manquerait sûrement dans une certaine mesure et elle lui serait redevable à jamais, mais trop était trop. Six ans. C'était déjà bien assez. Elle pensait qu'elle pourrait supporter jusqu'à la présentation d'Elena, mais c'était avant qu'elle se souvienne. L'Institut sortait et prenait en moyenne quatre élèves par an. Diana avait vu partir tous ceux qui étaient arrivés la même année qu'elle. Meldornov parvenait à préparer plusieurs présentations en parallèle, et il ne voulait toujours pas la laisser sortir ! C'était injuste !

Tant pis. S'il refusait de la présenter, alors elle se débrouillerait sans lui. On était le 22 juillet. Un lundi. Meldo étant absent, elle n'avait eu que trois heures de danse. Biera la surveillait peut-être, mais Diana n'était pas la seule à rester jusqu'à la fin du mois de juillet. Elle avait donc du temps libre…

Elle ne pouvait pas oublier. Elle ne pouvait pas oublier, mais depuis plusieurs semaines une voix la poussait à aller de l'avant. Même avant le départ de Meldornov pour Sydney. Il ne parlait pas de la faire sortir, alors qu'il pourrait. Après on verrait, oui, après on verrait, mais rien ne l'empêcherait de dresser de nouveaux obstacles. Se construire une carrière impliquait d'aller de l'avant.

- T'es prête ?

A cette question posée par son ami, Diana répondit par un sourire. Elle ne serait jamais prête. Elle tournait à jamais une page de sa vie, et elle voyait aussi clairement que dans une boule de cristal qu'on allait la détester pour ça. Et qui pouvait se sentir mûr pour ce qu'elle s'apprêtait à faire. Surtout pas elle. Meldornov le pourrait sûrement, mais c'était une personnalité hors du commun.

Il allait la détester pour cela, mais c'était une étape obligée. Malheureusement.

Diana se leva et balaya la pièce d'un dernier regard. Elle n'y était pas restée durant ses six ans, mais elle y tenait tout de même. Elle la regretterait. Ce n'était pas parce qu'elle était obligée d'arracher une page des mains de son professeur pour la tourner qu'elle ne devait garder que de mauvais souvenirs de l'établissement. Dehors était l'effrayant inconnu. Pourtant, après un dernier œil jeté à la lettre entre ses mains, elle la posa sur le bureau nettoyé. L'enveloppe était froissée d'avoir été plusieurs fois retournée. On sentait l'hésitation, jusqu'au tremblement dans le tracé du crayon indiquant le destinataire. M. Meldornov. Une autre lettre, posée à côté, était adressée à Mme Biera. Diana y indiquait en termes concis les raisons de son choix, et les conséquences qu'elle acceptait. Mais l'enveloppe à Meldornov restait scellée, et au-dessus était posé son trousseau de clés.

Bora n'était pas dupe. Il ne dit rien, mais le regard que Diana reçut était assez bavard pour deux. Oui, elle écrivait au directeur. Oui, elle cachetait l'enveloppe. Non, elle n'en avait pas honte. Son ami ne l'admettrait jamais, mais Diana devait à Meldornov plus que tout ce qui pourrait se compter.

Elle ne pouvait tout emmener. Qu'importe ce qu'ils en faisaient Diana n'avait pas besoin de ses livres de cours ou de quelques paires de chaussons usés. Alors, Bora prit ses valises et elle son sac à dos. Ensemble, ils traversèrent les couloirs silencieux de l'Institut. Les garçons n'avaient pas le droit d'aller dans le couloir des filles, mais qui les verrait ? Elena était en studio, Yoko se trouvait au Japon, et les autres…bonne question, mais leurs chambres étaient silencieuses.

Ils avaient plusieurs heures devant eux. Au mieux, on remarquerait son absence au dîner. Ce n'était pas comme si on avait besoin d'elle maintenant ! Passé ses cours de danse, elle était libre de s'ennuyer où elle le voulait. Elle pouvait traîner au foyer, sortir en ville, passer son temps au téléphone si elle le voulait. Personne ne la chercherait. Et même si c'était le cas, que pourraient-ils bien y faire ?

Diana en tête, ils passèrent la porte cochère. Le gardien ne leva même pas les yeux, caché derrière le Sun. Le bonnet H de la première page résumait assez bien la raison de l'achat. Diana retint un reniflement méprisant. Bien sûr, elle avait le corps pour danser et remerciait le Ciel pour ça, mais elle était presque aussi plate que lorsqu'elle avait huit ans. Elle resterait probablement célibataire toute sa vie. Même Meldo, pourtant intelligent, préférait les femmes bien formées. Il changeait souvent de compagne Diana ne les avait pas toutes vues mais elle connaissait le modèle.

Si elle se retournait, elle allait pleurer. Bora lui jeta un regard à demi affligé. Il ne comprenait visiblement pas, et Diana ne s'attendait même pas à ce qu'il le fasse. Une école était pour lui une école. Il était déscolarisé depuis trois ans et semblait bien le vivre. Il se débrouillait…bien que nul ne sache vraiment trop par quel moyen. Il changeait tous les jours de projet. Hier croupier, aujourd'hui cameraman, demain bookmaker peut-être. Qui sait ? Il n'avait pas plus de chance que les autres.

Il n'avait jusqu'alors pas eu d'ennuis avec la police. Farida disait que c'était parce qu'il était un gentil garçon. La dernière fois qu'elle l'avait entendue dire ça, Diana avait eu envie d'éclater de rire. Bora était gentil avec ses amis, oui, et elle en faisait heureusement partie. Pour ce qui était du casier judiciaire vierge, il fallait tabler sur la chance. Elle n'avait pas de preuves, mais lorsqu'elle était retournée à Toxteth pour la dernière fois elle l'avait vu, depuis l'autre côté de la rue. Lui n'avait même pas remarqué sa présence il était trop occupé à discuter avec des gars ressemblant davantage à des truands qu'à des gens honnêtes.

A moins qu'elle n'ait un peu abusé d'Angel. Ce gars ne savait vraiment pas s'entourer.

- T'es malade d'être restée six ans avec ce dingue, tu sais ?

Soupir. Bora ressemblait un peu à Angel, justement, même s'il n'était pas aussi beau que David Boreanaz. Elle l'aimait beaucoup, mais son émotivité pouvait se rapprocher de celle d'une pipette miniature. Ça venait par moments. Comme maintenant, sans compter qu'il se trompait sur toute la ligne. Avant qu'il ne la rejoigne, Diana s'était livrée à un rapide calcul. Six ans. Le tiers de sa vie. C'était trop, et tout de la faute de Meldornov.

Repenser à son professeur la fit frissonner. Il lui en voudrait. C'était bien dommage, mais il l'avait cherché. Il n'avait qu'à la présenter. Le seul inconvénient était qu'à cause de ça, elle ne pourrait pas se prévaloir de l'enseignement reçu. Les élèves de l'Institut étaient suffisamment rares pour que n'importe quel directeur artistique appelle Meldo pour confirmation, démission ou pas, et Diana n'avait pas la moindre envie qu'il puisse la suivre à la trace.

Elle partait… Loin de Londres, loin de lui, loin de ce temps qui s'égrenait trop lentement. Il fallait qu'elle avance, qu'elle aille voir ailleurs. Elle continuerait à danser, mais pas là. Tant pis pour la présentation. Meldo refusait, très bien. Diana estimait avoir été assez patiente comme cela. Durant les dernières semaines, elle avait oscillé entre volonté d'attendre et désir de partir. Le directeur pouvait très bien prendre une décision à son retour, il l'avait dit.

Sauf qu'il avait déjà joué ce jeu. Meldornov testait sa patience, il supposait sans rien affirmer, et Diana en avait plus qu'assez. Alors tant pis pour la présentation. D'autres se débrouillaient bien sans ! Meldo avait dû adorer avoir une boursière sous la main, mais elle n'était pas là pour lui…

- T'as même pas dit où t'allais, reprit Bora après un silence.

Ils étaient montés dans une voiture d'un gris métallisé, banale, que Bora avait démarrée d'un tour de main. Il louvoyait maintenant dans le trafic, sans que Diana n'ose lui demander s'il avait son permis ou non. En cette heure-ci, le trafic était abondant, mais son ami conduisait bien. Il avait posé la question lors d'un arrêt à un feu, mais il la regarda lorsque le trafic reprit, sans paraître particulièrement dérangé.

- Regarde la route, persifla-t-elle.

Si elle lui disait sa destination tout de suite, il n'allait pas aimer. Il ne connaissait pour l'instant qu'une vague direction, et Diana comptait bien garder la situation en mains aussi longtemps que possible. Elle savait que Bora tenait à elle comme à la prunelle de ses yeux, mais c'était justement pour cette raison qu'elle ne lui faisait pas confiance.

- Di' ?

Diana redescendit brusquement sur terre. Bora la regardait encore. Il allait devenir un ennui s'il ne gardait pas le bon chemin…dans les deux sens du terme. Etait-elle vraiment destinée à être seule ? Plus d'Institut, et l'endroit où elle aspirait d'aller ne l'accepterait pas facilement. Quant à Toxteth… Si Bora voulait rester dans sa vie, il avait intérêt à se tenir à carreau, surtout ne pas briser ses rêves. Sa mère ne comprenait déjà plus, mais elle était sa mère, et jusqu'à nouvel ordre Diana resterait toujours proche d'elle. Ne serait-ce que par le cœur. Elle aimerait bien garder Bora…il était son seul ami, mais elle avait bien réussi à lâcher l'Institut ! Parfois, nécessité faisait loi.

C'était douloureux. Sans compter qu'elle avait encore tout un projet à mettre en œuvre. Elle n'était jamais qu'au pied de l'Everest.

- Ça va être dur de te déposer si tu ne réponds pas, reprit Bora cinq minutes plus tard.

Hmh. Pas faux. Dommage.

- Gatwick, soupira-t-elle.

- HEIN ?

Et voilà. C'était prévisible. Elle n'avait pas plus que lui déjà quitté l'Angleterre, mais c'était le moment pour que ça change. La seule raison pour laquelle elle avait demandé de l'aide à Bora était qu'il l'aimait bien et détestait l'Institut. L'institution avait longtemps été leur seul point de désaccord. A cause de Meldornov, mais si ce n'était que lui, Diana l'aurait supporté.

L'accident avait tout changé, au point que Diana commençait à sentir qu'elle était la seule à voir la simple vérité, une simple malchance dont elle avait tiré les leçons.

- Dépose-moi à Gatwick, reprit-elle. L'aéroport.

- Je sais ce que c'est, merci. Tu comptes aller où comme ça ? Et avec quel argent ?

- Rappelle-moi quand était la dernière fois que t'as payé un billet de train ?

- Tu oublies que j'ai aussi emprunté la voiture. Je nettoierai avant de la laisser à la gare. Les empreintes, tu comprends.

Heureusement. Heureusement qu'il entendait faire le ménage, autrement Diana l'aurait bien étranglé de ses propres mains. Une voiture volée ! De mieux en mieux ! Il ne payait plus les transports depuis qu'il était en âge de se déplacer seul, mais voler une voiture ! Il commençait vraiment à s'engager sur une pente glissante. Bientôt il serait irrécupérable et se ferait prendre, il deviendrait comme les autres…

- Tu peux faire mieux, soupira-t-elle.

- Toi aussi. Tu devrais être contente que je t'emmène quand même. Ta mère sait ?

- J'appellerai lorsque je serais arrivée, alors d'ici là tu la fermes. Elle insisterait pour venir.

- Tu lui manques. T'as pas envie d'attendre un peu ?

- Non.

Autrement je n'en aurai pas la force.

Quitter l'Institut demandait plus de courage qu'elle ne le pensait. Totalement atone, Diana répondait d'une voix monocorde alors que son esprit faisait face à une véritable tempête. Si elle retournait à Liverpool, elle ne partirait jamais. Elle s'enfoncerait dans la déprime, incapable de changer de décision mais incapable de prendre la route elle ne danserait plus, et son malaise augmenterait de jour en jour sans pour autant lui laisser de force pour qu'elle comprenne.

Sans compter que Meldornov appellerait, ou le ferait faire, en tout cas se renseignerait. Avoir une boursière lui plaisait bien, c'était la touche finale à son image, et il voudrait la récupérer rien que pour ça. Et pour la contrôler. C'était le deuxième point. Il chercherait à la reprendre et à jouer avec ses nerfs.

- T'as de l'argent pour les billets ? Ça coûte cher ces trucs.

- Je l'ai acheté il y a quelques semaines. J'avais un peu d'argent de côté.

- Et revenir ? Et vivre ? T'as un visa seulement ? Et la vie sur place, tu y as pensé ? Tu veux que je te prête quelques billets ?

- C'est l'hôpital qui se fout de la charité ! Rappelle-moi ce que tu fais pour vivre ?

- C'est pas la question ! Toi tu pars Dieu sait où et sans argent ! T'as de quoi revenir au moins ?

…Pas la question ? OK, un point pour lui. Diana espérait de toutes ses forces que ce n'était rien d'illégal. Si Bora ne pouvait pas échapper au sort d'un grand nombre d'enfants de Toxteth, alors il y avait de quoi désespérer pour les autres. Tous n'avaient pas un bon cœur comme lui, et Diana serait désespérée de le perdre parce qu'il prenait un mauvais tournant. Elle tenait à lui, elle aussi…

- Di'…

- Hmh ?

- Tu as l'intention de revenir n'est-ce pas ?

Argh. Il était intelligent ! Observateur ! Pourquoi avait-il aussi peu de chance ? Bora était bourré de qualités, et il ne les utilisait qu'à mauvais escient…

Elle aurait peut-être dû répondre. Elle aurait dû dire quelque chose, une phrase, un mensonge même s'il le fallait. Parce qu'il avait raison. Il avait compris. Nul besoin de faire de longues études ou d'avoir écouté tout Wagner pour deviner… Bora, ni bête ni surdoué, un peu voleur, jaloux parfois, obstiné aussi, mais ami fidèle, avait en un instant compris la raison de son départ de l'Institut. Gatwick, un seul billet… Elle ne faisait pas un simple voyage de santé, ce n'était pas une envie de découverte. C'était ce qu'il avait nommé un jour son virus. Il la croyait possédée.

- Dis-moi que c'est pas vrai ! hurla-t-il en frappant le volant.

Le côté obscur de Bora Akrish. Ça arrivait parfois. Le seul problème était que dans ces situations il pouvait être dangereux pour ceux qu'il jugeait responsable de son malheur. Diana tendait cependant à se mettre en dehors de la catégorie, elle avait conscience de la valeur que son ami lui prêtait.

- Tu voudrais quoi, que je te mente ? Je reviendrai, mais pas maintenant.

- Et quand ? A ta retraite ?

- Quand j'aurai atteint mon but, et je peux y arriver.

Elle l'espérait, du moins, mais qu'elle le dise ou non le résultat était exactement le même. Bora la fusillait du regard, Diana eut même peur un instant qu'il ne fasse demi-tour et ne mette le cap sur Liverpool. Il n'en fit rien à son grand soulagement, se contentant de crisper ses mains sur le volant alors que le véhicule continuait son chemin. Diana retint un soupir et préféra se concentrer sur les immeubles qui défilaient. Il ne comprenait pas, bien sûr. Ce serait vexant si elle n'y était pas si habituée.

Le trajet se poursuivit en silence. Bora prenait de plus en plus de libertés avec le code de la route, mais Diana se tut. Au moins il l'emmenait, et une cinquantaine de minutes plus tard, l'aéroport se profilait à l'horizon. Elle n'était pas en retard mais ne doutait pas que Bora avait tout fait pour ralentir…le trajet ne devait pas prendre autant de temps, non ? En tout cas, il existait des moyens plus rapides…dommage que ses bagages l'empêchaient de les emprunter. Elle avait donc dû faire appel à Bora, celui-là même qui devait créer un bouchon en avançant aussi lentement, et dont elle était sûre à 90% qu'il empruntait la route la plus longue pour atteindre Gatwick. Dix longues minutes plus tard, il se garait trèèèèès soigneusement sur une des places les plus éloignées des entrées.

Une fois le moteur éteint, Diana ne bougea pas et fixait le tableau de bord. Les pensées se bousculaient dans son cerveau, mais au-dessus de tout émergeaient les paroles de sa chanson préférée, celle sur laquelle elle dansait souvent, et qui prenaient tout leur sens à ce moment :

Quand il n'y a rien au départ qu'un rêve qui grandit lentement/Que ta peur paraît cacher au plus profond de ton esprit […]/Quelle sensation que de croire/Je peux l'avoir en entier, maintenant je danse pour ma vie/Prend ta passion et réalise-la/Les images s'animent, tu peux danser toute ta vie (1)

C'était tellement parfait ! Alors, avant que Bora n'ouvre la bouche, elle se redressa et ouvrit la portière. Elle avait failli flancher.

- T'es sûre ?

- Autant que le jour où j'ai décidé de te coller la tête dans un saladier parce que tu m'avais tapée à la récré.

Elle avait à moitié menti, mais atteignit son but. Il rit. Un instant, Diana revit ce petit garçon qu'elle côtoyait, tantôt son ami, tantôt ennemi public numéro 1. Cela ne dura pas toutefois, car presque aussitôt il redevint cet homme dur, à peine majeur mais déjà à l'épreuve de l'existence. Il avait une cicatrice à la lèvre, et une autre plus ancienne à l'arcade. Elles disparaîtraient bientôt, mais Diana ne pouvait s'empêcher de frissonner en pensant à d'autres, futures, qui risquaient de rester.

Elle lui sourit avant de sortir les valises du coffre et de se diriger vers la porte, ignorant ces pinces qui lui serraient davantage le cœur à chaque pas. Bora se sentit obligé de lui en prendre une, mais elle le surveillait du coin de l'œil. S'il décidait de partir avec un de ses bagages, elle mettrait définitivement sa décision aux ordures. Elle voulait partir pourtant, elle le voulait vraiment, mais chaque mètre parcouru lui donnait une nouvelle excuse pour rester. Vol annulé. Accident de sa mère. Grève du personnel aérien. Tempête. Pourquoi pas le brouillard ou un bagage suspect ! Si elle rebroussait chemin maintenant, elle pourrait revenir à l'Institut sans que personne ne s'aperçoive de son départ ! Ni les lettres ni les clés n'auraient bougé.

L'aéroport n'était plus qu'à cent mètres. Elle pourrait, en attendant encore quelques mois, partir du bon pied. Quoique ce n'était même pas sûr ! Meldo, encore lui ! Rien qu'y penser la rendait malade. Il était plus sage de partir. Elle pourrait se construire une carrière. Prendre les rênes de sa vie, enfin ! Elle était adulte, on ne pouvait pas la garder dans une cage toute sa vie, même si elle était en or pur.

Encore cinquante mètres… Oui mais sa mère… c'était injuste de lui faire un coup pareil ! Est-ce qu'elle n'avait pas déjà assez subi en la laissant partir à Londres, à douze ans, pour son bien ? Elle l'avait laissée seule, avec des amis peut-être, mais ce n'était pas pareil. Pas de famille, plus de père, plus rien ! Elle se comportait comme une ingrate, elle ne retournait même pas quelques jours pour voir la seule famille qui lui restait. Elle était faible de partir sans se retourner, et sans même savoir quand elle reviendrait. Ce pouvait être dans dix jours autant qu'un an, et Dieu seul savait ce qui pouvait se passer entre temps ! Sa mère pouvait très bien subir un AVC, tomber malade, avoir un accident, et elle n'aurait même pas les moyens de venir… Qu'est-ce qu'elle était égoïste !

Vingt-cinq mètres. Ses yeux commençaient à picoter. Elle poursuivait un rêve stupide, un qui ne se réaliserait qu'avec une chance monstre, et pourtant elle continuait à avancer ! Vingt mètres, quinze, dix. Et Diana n'arrêtait pas, elle n'en était pas capable !

- Tu vas où ?

La voix de Bora alors qu'elle passait la porte de l'aéroport lui donna encore plus envie de pleurer. Elle ne pouvait même pas dire pourquoi, c'était ridicule ! Peut-être qu'elle aurait dû prendre le train finalement. Le trajet aurait été plus court, même écrasée entre deux valises et un sac à dos, et personne n'aurait fait attention à une pauvre idiote pleurant comme une madeleine. Là, même dans l'aéroport, chaque pas était comme une aiguille à tricoter plantée dans son cœur.

- J'appellerai en arrivant, soupira-t-elle.

S'il savait où elle allait, il tenterait définitivement de l'empêcher de partir. Il n'avait jamais quitté l'Angleterre, elle non plus, mais là c'était autre chose !

Il allait la détester… D'ici quelques heures, elle serait totalement seule. Livrée à elle-même, dans un pays dont elle connaissait ni la langue, ni les coutumes. Mais puisque pour l'instant il ignorait, elle se retourna vers lui. Il avait les yeux secs, mais Diana le connaissait trop bien. Elle savait que s'il ne pleurerait jamais (elle ne l'avait même jamais vu faire), il n'en ressentait pas moins. Sûrement une très grande peine, comme elle. Ce n'était pas un adieu, c'était un au revoir, mais un renvoi à quand ?

Il ne cilla pas lorsqu'elle se dressa sur la pointe des pieds pour déposer un baiser humide sur sa joue. Il avait la peau étonnamment douce pour un garçon de dix-neuf ans. Diana n'en eut que plus envie de pleurer. Il faisait bien vingt centimètres de plus qu'elle, mais sous le costume d'homme se trouvait encore un gamin. Elle était comme la chatte qui repousse ses petits. Cruelle, mais incapable de changer.

Comme la chatte elle l'abandonna. Il restait immobile, les yeux fixés sur le tableau d'affichage, tentant vainement de comprendre sa destination. Diana en profita pour disparaître. Elle se fondit dans la foule en direction de l'enregistrement des bagages. La queue n'était pas longue, et quelques instants plus tard Diana se retrouvait confrontée à une hôtesse. Elle lut son passeport avec attention, son visa, et pesa ses deux valises. Oui elle gardait le sac à dos en cabine. Non elle n'avait rien d'interdit.

Elle acheta le deuxième Harry Potter en duty-free. Ses yeux fixaient cependant les aventures du sorcier sans en comprendre le moindre mot. Elle pensait à sa mère et à Bora. A Meldornov, à l'Institut et à Biera. Même aux autres élèves. Elena qu'elle abandonnait, Cristobal retourné au Mexique pour quelques semaines et qu'elle reverrait Dieu savait quand. Et tous les autres. Passés ou présents, elle était la seule à partir comme une voleuse. Elle revenait au point de départ.

«Les voyageurs à destination de Moscou sont priés de se présenter à la porte d'embarquement…»

Sans qu'elle puisse s'en empêcher, ses incisives entamèrent sa lèvre si fort qu'elle en saigna.

Dans une heure elle décollerait.

Bonjour à tous !

Alors, qu'Est-ce que vous en pensez de celle-là ? Diana fugue ! Enfin démissionne, et j'avoue que j'ai adoré choisir un titre de chapitre aussi approprié (j'ai même carrément béni l'existence de la fugue en musique; si certains d'entre vous sont peu familiers avec ce type de vocabulaire, j'y pioche tous mes titres de chapitres, c'est assez marrant à faire^^)

n'hésitez pas à laisser des commentaires, je ne mords pas, et pour être franche j'ai une question: vous pensez quoi de Bora? je m'arrache les cheveux avec lui en ce moment...

Merci!

Bien à vous,

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

Commenter cet article