Dans le rang des poètes oubliés

Publié le par Jeanne Ulet

« Ne nous félicitons pas. Nous sommes des vaincus. Le monde est contre nous. Et on ne peut plus savoir aujourd’hui pour combien d’années. Tout ce que nous avons soutenu, tout ce que nous avons défendu, les mœurs et les lois, le sérieux et la sévérité, les principes et les idées, les réalités et le beau langage, la probité de pensée, la justice et l’harmonie, la justesse, une certaine tenue, l’intelligence et le bon français […], tout ce que nous avons défendu recule de jour en jour devant une barbarie, devant une inculture croissante, devant l’envahissement de la corruption politique et sociale. »

Belle barbe !
Belle barbe !

Loin de moi l’idée de faire de la politique. Le blog n’est pas fait pour ça. Mieux, cette citation date de…1909. Elle est extraite de Nous vivons en un Temps si barbare, essai de Charles Péguy (1873-1914), publié pour la première fois dans sa revue les Cahiers de la quinzaine.

Totalement oubliés aujourd’hui, les Cahiers de la quinzaine ont occupé un assez grand rôle avant la première guerre mondiale (ils ont cessés de paraître en 1914). Un roman finaliste du Goncourt y a été publié, et certains collaborateurs comptaient parmi les grands noms de l’époque, tels que Romain Rolland (prix Nobel de littérature 1915) ou Anatole France.

…Et Charles Péguy, bien sûr. Il était un des auteurs principaux.

L’auteur est maintenant autant tombé dans l’oubli que sa revue. Je ne me suis souvenue de son existence qu’en tombant par hasard sur un recueil de ses poèmes chez un bouquiniste (dans le carton des livres bradés, c’est dire). Il est pourtant publié dans la célèbre catégorie de La Pléiade, que ce soit pour ses poésies ou ses Œuvres en prose (trois tomes de 60 ou 80 €). Un blog lui est même dédié, ce qui démontre bien que sa mémoire n’est pas totalement morte.

« Elle avait jusqu’au fond du plus secret hameau
La réputation dans toute Seine et Oise
Que jamais ni le loup ni le chercheur de noise
N’avaient pu lui ravir le plus chétif agneau.

Tout le monde savait de Limours à Pontoise
Et les vieux bateliers contaient au fil de l’eau
Qu’assise au pied du saule et du même bouleau
Nul n’avait pu jouer cette humble villageoise. »

La Tapisserie de Sainte Geneviève - 1912

Sur les champs de bataille de la Marne
Sur les champs de bataille de la Marne

1. Le héros

L’auteur est tout à fait particulier. Tout d’abord, il appartient aux victimes de la Grande Guerre. De nombreux artistes sont morts pour la France ; Guillaume Apollinaire a fait partie du nombre et est décédé en 1918. Charles Péguy a été mobilisé dès le début de la guerre (il était lieutenant de réserve) et est mort durant la bataille de l’Ourcq, appartenant à la première bataille de la Marne (le lieu communément cité pour la mort de Péguy est Villeroy, mais il serait plus exact de dire qu’il est mort un peu en dehors de cette ville).

La richesse de son style n’est pas due à son sacrifice pour la France. De nombreux poilus ont dû être d’assez mauvais épistoliers. En revanche, Charles Péguy est exceptionnel non seulement pour ses qualités littéraires, mais également parce qu’il est issu d’un milieu d’artisans modestes. Sa mère était rempailleuse de chaises. Son père était menuisier, et décéda avant le premier anniversaire de son fils (donc en 1874). Le terrain était donc assez mal préparé pour le grand auteur qu’il est devenu. Cela est d’autant plus remarquable que l’école n’est devenue obligatoire qu’en 1882, soit lorsque Péguy avait neuf ans.

Il semblerait pourtant que malgré l’absence de gratuité obligatoire, le petit Charles ait commencé son instruction en temps voulu. C’était un élève brillant. Dans un monde où le système des classes était encore assez fort, le fils d’artisans a su profiter du peu d’opportunités qui lui étaient offertes et a obtenu une bourse pour le lycée. Et il a passé son bac. En 1894 (la troisième tentative quand même), il passa le concours de l’Ecole Normale Supérieure.

La classe de philosophie du lycée d'Orléans : Charles Péguy est assis à droite
La classe de philosophie du lycée d'Orléans : Charles Péguy est assis à droite

2. Le socialiste

Charles Péguy est donc remarquable en ce qu’il a fait preuve d’assez grandes qualités intellectuelles alors que sa naissance – dont il n’avait d’ailleurs aucunement honte – ne l’y favorisait pas particulièrement. Mais ce que je préfère chez lui est sa transformation.

Si vous avez lu (ou vu) La Gloire de mon père de Pagnol, vous devez avoir une assez bonne idée de ce qu’est le hussard noir de la République. Au moment où l’instruction s’est popularisée et après des siècles de monopole de l’enseignement par les congrégations religieuses, la laïcité a pris le pas. Je ne sais pas trop s’il s’agissait d’un simple esprit de revanche ou de penser la religion comme ennemie du progrès… Toujours est-il que les maîtres d’écoles formés à ce moment-là, parmi lesquels Joseph Pagnol et Charles Péguy, ont appris les dangers de la religion autant que ceux de l’alcool, les bienfaits des sciences, et la reconnaissance envers le socialisme qui amenait la société vers la modernité.

Péguy a donc été un hussard noir. Comme beaucoup d'autres. Il intègre le parti socialiste en 1895, devient ami avec Jean Jaurès, et rédige l’année suivante Marcel, premiers dialogues avec la cité harmonieuse, où il exprime son point de vue politique. Il considère que le premier devoir de l’homme est de supprimer la misère des autres, car la misère prive chacun de son humanité (je vous laisse méditer là-dessus). Le temps passant, il s’engage de plus en plus. Il fonde un groupe d’étudiants socialistes à Orléans (sa ville d’origine), est prêt à renoncer à une carrière universitaire pour défendre ses idéaux, et s’implique dans l’affaire Dreyfus pour défendre le capitaine injustement accusé. Il se marie avec Charlotte Baudouin, issue d’une famille « d’intellectuels de gauche » (propos du blog dédié à Péguy). C’est également les débuts des Cahiers de la quinzaine.

Et puis soudain…patatra.

La cathédrale de Chartres : elle émerge au-dessus de la ville
La cathédrale de Chartres : elle émerge au-dessus de la ville

3. Le croyant

En 1908, une lettre adressée à un de ses amis dit noir sur blanc « Je ne t’ai pas tout dit…J’ai retrouvé ma foi…Je suis catholique ».

C’est une gifle. Il est difficile de savoir quand la reconversion s’est opérée, mais tout est dit. Le socialiste passionné, le hussard noir, le manifestant, l’intellectuel défendant les opprimés, est passé de l’autre côté. Certes, les idées du socialisme et celles de l’Eglise catholique ne sont pas fondamentalement éloignées concernant la défense du peuple. Mais quel saut !

Péguy avait défendu ses convictions politiques avec passion. Il avait aimé la République. Il avait défendu l’harmonie entre les hommes et pris sa part dans la lutte des classes. Cette passion qu’il avait connue dans le socialisme se retrouvera dans ses convictions religieuses retrouvées.

Certains présentent cet événement comme l’aboutissement de sa réflexion (probablement philosophique). Je me garderai bien de supposer là-dessus. Reste qu’il ne regarde pas l’Eglise en aveugle, qu'il ne communie pas (alors qu’il s’agit d’un des actes les plus importants de la Foi catholique), et qu'il n’est pas marié religieusement (je doute d’ailleurs que son épouse aurait accepté). Ses convictions se manifestent dans ses œuvres. Abandonné par la plupart de ses amis d’autrefois, il continue néanmoins à écrire. Ses œuvres majeures datent de ce moment-là et ont été publiées dans les Cahiers de la quinzaine.

Il compose des poésies. Des textes en prose. Nous vivons en un temps si barbare, que je vous citais en début d’article, date de cette époque. Ses poèmes se transforment parfois en prière. Il fait la route de Chartres et en tire des poèmes.

Nous ne demandons rien, refuge du pécheur,
Que la dernière place en votre Purgatoire,
Pour pleurer longuement notre tragique histoire,
Et contempler de loin votre jeune splendeur.

La Route de Chartres - 1912 ou 1913

Il mourut au début de la Grande Guerre. Son héritage autant littéraire que culturel était assez conséquent. Il est malheureusement peu à peu tombé dans l’oubli. Etait-ce pour son style pompeux ? A cause du déclin de la religion en France ? Par appauvrissement de la langue française ?

Son classement dans la Pléiade dans les années 50 l’a placé parmi les grands auteurs littéraires, les « must read ». Le caractère toujours actuel de ses essais lui rend de l’intérêt, mais reste que sa réflexion, tendant sur la philosophie, n’est pas toujours facile à aborder.

Publié dans Coups de coeur

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