Scène dix-huitième : Et lux

Publié le par Jeanne Ulet

Scène dix-huitième : Et lux

« Quand je danse, je vole tout simplement, comme un oiseau. » in Billy Elliot (NDLR : un film à voir si vous aimez la danse)

2 octobre 2002, théâtre Maryinski

Diana avait déjà connu l’attente dans les coulisses avant de paraître sur scène, mais ce qu’elle vivait maintenant était d’une autre mesure. Son expérience de la scène s’était limitée aux galas annuels, et elle y était perdue dans la masse, même avec un solo. Là, elle portait le rôle-titre. Même pour trois soirs, c’était autre chose.

Elle avait dû se forcer à manger, tellement son estomac était tordu. Se calmer en pensant que ses passages n’étaient que brefs n’avait pas marché non plus. C’était même un mensonge, on la verrait beaucoup et pendant ce temps tous les regards seraient tournés sur elle. Diana savait qu’elle n’avait pas droit à l’erreur. C’était une des plus grandes scènes de Russie.

Celle où Meldornov avait fait ses débuts.

Pour tromper l’ennui et le stress, Diana fit quelques pliés. Ses articulations, ses muscles, tout était prêt. Restait à espérer qu’elle ne se blesserait pas ; elle avait veillé à bien boire pour éviter les crampes, mais il ne fallait pas non plus qu’elle le fasse trop sous peine de mourir d’envie d’aller aux toilettes le moment venu. Ce serait inconfortable, dangereux, et absolument pas pratique. Le tutu dans lequel on l’avait engoncée avait les couleurs du soleil et ne tenait en place que grâce à des points de fortune des costumières, Diana était plus mince que la titulaire du rôle.

Elle se souvenait avoir posé une base de maquillage de ses mains tremblantes tandis qu’un coiffeur enfonçait dans son crâne une centaine d’épingles et de plumes. Diana avait ensuite fixé des faux cils, et une maquilleuse avait rajouté sur ses paupières un dégradé ocre et un épais trait de khôl. Depuis Diana était prête. Elle avait enfilé ses chaussons, une veste et des jambières, et depuis attendait.

Ça vendait du rêve. Ouais, peut-être. De nombreuses gamines rêvaient de danser dans une grande salle avec un tutu rose et une jolie couronne. Ce qu’on ne leur disait pas c’est que la coiffure pesait une tonne, le tutu aussi, et en plus que malgré le savoir-faire des costumières c’était difficile de s’y habituer. Diana avait déjà dansé avec une jupe de tutu, pour les répétitions. Pas un costume complet. Nouveau pari.

La dernière fois qu’elle avait posé son chausson sur une scène était quelques mois plus tôt, à Londres. Le Bolchoï ne l’avait pas mise sur leur scène puisque ce n’était pas là qu’elle danserait. A Londres, elle avait vu la salle vide. Selon Meldornov, elle serait le soir-même remplie d’un public versatile facile à acquérir. Ce n’était pas là qu’il voyait le vrai défi. Séduire un parterre était une chose que tous les danseurs savaient faire. Le spectateur avait conscience, sans la connaître, de la douleur de chaque mouvement sous l’apparente facilité. Il était conquis avant même le lever du rideau. Les véritables connaisseurs étaient plus difficiles à convaincre, mais le talent le permet, avait-il dit.

Elle avait répété deux heures à peine son avion posé. Son partenaire était un principal dancer, une étoile du Maryinski. Il lui ne lui avait pas beaucoup parlé, comme la plupart des autres, et elle ne connaissait même pas son nom. Diana ne pensait pas que sa réputation du Bolchoï était arrivée jusque-là (encore qu’elle ne pouvait pas savoir, lui rappelait sa conscience). Elle préférait mettre le silence de son partenaire sur le compte de la barrière de la langue, même si un coin de son cerveau lui rappelait, comme pour la blesser, combien elle était seule.

Diana essuya rapidement une larme pour éviter que son maquillage ne coule. Toujours ce timing impeccable, pensa-t-elle avec amertume. Elle entrait bientôt en scène, ce n’était vraiment pas le bon moment. Ce n’était même pas à ça qu’elle devait penser. La répétition avait été rapide, juste le temps de s’ajuster à la taille de son partenaire et de vérifier qu’ils étaient bien sur la même longueur d’ondes. Il n’y avait plus qu’à espérer qu’elle ne ferait pas d’erreur pour son baptême du feu.

L’orchestre jouait l’introduction, air sombre posant le décor du ballet. Dans cinq minutes, elle entrerait. Elle serait l’oiseau…toute en douceur et légèreté. En quelques secondes le ton serait donné. Trois grands jetés avant de disparaître. L’oiseau, l’oiseau libre. La créature aérienne, savourant l’air pur, sautillant de branche en branche. La bête sauvage, au pouvoir énorme, prête à tout pour se défendre. Le don d’intelligence, le talent des compromis. Aimer sa liberté, tout faire pour la retrouver. Louvoyer, lutter. Diplomatie, prudence, courage !

Trois petits pas, et elle sauta.

L’oiseau avait dansé. D’abord libre, il s’était battu farouchement, cédant toutefois à la force du prince. C’était un animal intelligent ; il avait le pouvoir. Mais, suppliant, il respectait sa parole. Quarante-cinq minutes durant, Diana avait vu comme lui. Elle avait connu la joie de la liberté, la haine farouche, la méfiance et le compromis. Elle avait donné sa plume avant de disparaître, et les princesses étaient entrées en scène.

Elle était restée immobile en coulisses, silencieuse, n’osant penser à l’effort fourni. On lui avait tendu sa veste, elle avait remis ses jambières, et elle avait attendu. Ses pieds étaient endoloris, ils saignaient peut-être malgré la corne formée par les années, mais elle n’allait pas y penser. Il n’était même pas question qu’elle aborde le sujet qui la préoccupait avant qu’elle n’entre en scène. Elle s’était simplement enfoncée dans un coin, sans bouger, et avait attendu pour ne pas perdre sa concentration. Elle était réapparue pour une danse infernale, comme une déesse, prête à payer sa dette. Les enchaînements étaient ceux qu’elle connaissait le moins bien. Pourtant elle avait tenu sur son solo technique, tentant de masquer sa gêne par des gestes sûrs. Son ignorance lui avait donné de l’audace : l’oiseau avait mis en œuvre sa magie, sorti toutes ses clés, et le prince avait vaincu avec panache.

C’est du moins ce qu’elle avait compris. La mort de Kachtcheï l’avait laissée disparaître en un éclair, et elle s’était terrée en coulisses. Le dernier tableau était court, c’était l’épilogue. Il clôturait l’argument du conte traditionnel. Diana n’y apparaissait pas, mais elle n’osait pas bouger. Elle attendait, retenant son souffle, la réaction du public. Il était demeuré silencieux tout au long du ballet ; il n’avait même pas applaudi à la fin du premier tableau. D’habitude, une ovation se levait à chaque jeté de rideau, mais la salle était cette fois-ci demeurée dans un silence de mort. Les mains jointes, essoufflée, Diana n’osait pas penser. Il y avait pourtant beaucoup à dire, mais son cerveau n’acceptait pas la fatalité.

La dernière note retentit enfin. La salle resta silencieuse. Diana serra les poings et se mordit la lèvre de toutes ses forces pour ne pas pleurer. Ça la poursuivait encore. Elle était maudite peut-être. Si personne ne réagissait, c’est que quelque chose n’avait pas marché. Et si c’était elle ? Ça ne pouvait qu’être elle. L’école du Bolchoï l’avait envoyée, oui, mais c’était un rôle-titre, merde ! Pourquoi lui faire remplacer un rôle pareil ? Pourquoi elle ? Pourquoi ne pas choisir une soliste, quelqu’un à qui ils feraient confiance ? Peut-être qu’elle avait eu le pouvoir de refuser. Peut-être que ce n’était qu’une proposition. Peut-être qu’elle avait mal compris, elle était loin d’être bilingue. Et s’ils cherchaient une occasion de la virer ? Ils avaient pu finalement la voir comme un mauvais investissement, un virus qu’il fallait chasser au plus vite. Elle aurait goûté du rêve avant de reprendre une vie sans joie. Une vie lointaine, à Liverpool. Caissière ou vendeuse, qu’est-ce qu’elle en savait ?

Et l’ovation monta. Le silence avait duré deux secondes, deux horribles secondes où Diana avait vu sa vie défiler devant ses yeux. Elle monta encore, alors que les danseurs se retiraient, ne laissant sur la scène que les princesses et les chevaliers. En passant, la princesse de la Beauté Sublime lui posa la main sur l’épaule. Diana croisa son regard, mais ne sut comment l’interpréter.

Inspirant finalement un grand coup, Diana tenta de rassembler ses esprits. Les vivas se coulaient dans son sang. C’était comme une piqûre d’héroïne. Ce n’était même pas fini qu’elle en voulait encore. Le public applaudissait toute la troupe du Maryinski, et savoir qu’elle avait pris une petite part à l’agrément lui convenait. Si elle avait douté un jour de sa vocation, ce n’était maintenant plus le cas. Elle mourait sans danser, même si elle devait se contenter d’un niveau aussi faible et sans message que le sien.

Les serviteurs de Kachtcheï repassèrent, prenant leur part de félicitations, et Diana recula un peu, lèvres pincées. Le ballet était peut-être fini, mais il y avait une dernière épreuve à passer avant qu’elle ne s’autorise à penser.

Quelques instants plus tard, le prince et la princesse de la Beauté Sublime virent saluer. On les ovationna. La danseuse était réellement jolie et avait la fraîcheur aérienne de la pauvre prisonnière. Le public avait eu peur qu’elle ne puisse jamais connaître son à tout jamais. Elle les avait sans doute faits vibrer, comme toute bonne danseuse savait le faire. Elle avait fait plus que ce que Diana ne saurait jamais, au-delà de la maîtrise de pas complexes.

L’ovation descendit un peu, et la danseuse commença mentalement un compte à rebours. Ses pieds lui faisaient atrocement mal, chaque pas était comme cent aiguilles plantées dans ses orteils. Pourtant elle redressa la tête. En fille habituée à la douleur, elle tendit les bras, dessina un sourire sur son visage, et entra.

A peine ses chaussons à découvert, elle fut frappée par les cris. Elle ne comprenait pas leur signification, il y avait trop de bruit, trop de voix. Déterminée à les ignorer, elle se plia en une révérence, saluant, et recula un peu. Elle aurait pu enfin s’autoriser à souffler, mais les paroles de Meldornov lui revenaient encore en mémoire. Le public était facile à impressionner et à acquérir. Il lui avait dit qu’il existait d’autres sommets à conquérir, et Diana ne pouvait pas mieux le comprendre qu’à ce moment. La salle était satisfaite.

Elle, non.

Pour être tout à fait honnête, l'envoi d'une élève de Moscou à Saint-Pétersbourg n'est pas très orthodoxe, voire carrément impossible. J'essaie d'être réaliste au maximum avec ce roman, mais certains détails m'échappent encore, et en l'occurrence ce système était le seul que j'ai entrevu pour faire ce que je voulais.

Chapitre suivant, Diana se fait un ami ;)

Bien à vous,

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

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