Scène dix-neuvième : Et lux spiritua

Publié le par Jeanne Ulet

Scène dix-neuvième : Et lux spiritua

Son hôtel n’était pas très éloigné de l’opéra, Diana pouvait s’y rendre à pied. Pour l’heure, assise dans la loge nue, elle avait enlevé son tutu. Démaquillée, débarrassée de ses faux cils, elle avait remis son jean et ses bottes. Il était tard, aussi avait-elle enfilé deux pulls avant de revêtir un manteau de laine. Il lui avait coûté cher, mais elle comptait sur lui pour se protéger contre la rigueur débutante des hivers russes.

La salle du théâtre s’était vidée depuis longtemps. Diana ne se pressait pas. On était venue la voir, la remerciant de sa présence et la félicitant pour sa prestation. Elle avait accepté sans réagir. L’épreuve du feu était passée, mais elle danserait encore le lendemain, et le surlendemain. Il fallait renouveler l’exploit.

Si le Maryinski savait quelque chose sur l’originalité de son recrutement au Bolchoï, personne n’en avait rien montré. Sa prestation avait été appréciée, bien qu’elle n’ait pas eu assez d’aplomb dans certains enchaînements. Il fallait aussi qu’elle travaille la fermeté de son geste, elle n’avait pas été un oiseau assez combattif. Ceux qui lui avaient parlé ne s’étaient pas montrés très bavards, et Diana s’était un moment demandé si c’était parce qu’ils n’avaient rien à dire, ou parce qu’elle avait l’air épuisée. C’était vrai que son reflet ne lui renvoyait pas une image très flatteuse. Débarrassée de son maquillage, de grands cernes violets étaient apparus sur sa peau trop pâle.

Pour reprendre des couleurs, il fallait qu’elle se repose. Les blessures de fatigue étaient les plus stupides. Demain, elle répéterait avec le Maryinski. Pour la première fois, elle passerait une journée entière dans les studios, et elle avait intérêt à être à son meilleur.

- Diana ?

Alors qu’elle empoignait son sac, Diana se figea. Qu’on connaisse son nom n’était pas surprenant, quelques-uns avaient bien dû le retenir. Seulement, elle se croyait seule dans les coulisses. Elle ne s’était pas pressée pour se changer ; le temps qu’elle se prépare pour quitter le théâtre, la grande majorité des danseurs étaient déjà retournés chez eux.

Sauf qu’on venait de frapper à sa porte. En ouvrant, elle découvrit, négligemment appuyé contre le mur, le titulaire du rôle du prince. Il lui adressa un sourire éblouissant et était prêt, comme elle, à quitter des locaux dont la majorité des lumières étaient déjà éteintes.

- Je pensais être la dernière, remarqua-t-elle avec un faible sourire.

- Je t’attendais, répliqua-t-il en anglais. Je voulais voir si tu te souvenais de moi.

…pardon ??? Diana n’avait pas une mémoire parfaite, mais elle se souvenait quand même des visages… Celui-là lui disait vaguement quelque chose sans qu’elle sache tellement pourquoi. De taille moyenne pour un danseur, il semblait avoir dans les vingt-cinq ans et parlait avec peu d’accent. Il était blond avec (pour ce que Diana pouvait voir) les yeux bleus. Ça réduisait les possibilités, mais même en fouillant au plus profond de sa mémoire Diana ne retrouvait pas où elle avait bien pu le croiser.

- Désolée, se vit-elle répliquer l’air contrit.

- Je me vexerais si ça ne faisait pas longtemps ! T’es entrée à l’Institut lors de ma dernière année. T’as grandi depuis, mais je me souviens de toi.

Il semblait que la déesse poisse l’ait retrouvée. Même à des milliers de kilomètres de Londres, l’Institut la suivait encore ! Quelques élèves venaient bien de Russie, mais ils n’étaient tout de même pas nombreux ! Quelles chances avait-elle de tomber sur l’un d’eux, parmi toutes les compagnies du plus grand pays du monde ? Moins d’un pourcent ? C’était bien la poisse.

- Ioann Protkine, se présenta-t-il. J’ai été présenté en 1996.

1996… bien sûr. Ioann. Sa mémoire ne lui rendait pas justice, mais elle se souvenait de lui maintenant. Il l’avait royalement ignorée durant toute l’année, mais elle avait eu pour lui le petit béguin qu’a la gamine de douze ans pour le grand garçon de dix-huit. Il avait dansé, comme tous les garçons présentés, avec une étoile reconnue sur un ballet très technique. La danseuse avait dû voir l’ordre comme une faveur qui ne se refusait pas.

- T’es passé sur quoi ? reprit-elle en quittant la loge.

Elle tentait d’ignorer la sourde satisfaction qui se lovait en elle comme un chat ronronnant. C’était bête, mais il se souvenait d’elle ! La dernière fois qu’ils s’étaient vus, elle était une gamine maigre en pleine poussée de croissance. Elle n’avait pas encore la grâce de la danseuse, alors que lui était parfait. Et il l’avait reconnue ! C’était plus que ce qu’elle avait pu faire, alors qu’elle était passée pendant cinq ans devant sa photo dans le hall de l’Institut.

- La Dame aux camélias. Et toi ?

Bon, il fallait redescendre sur terre. De quoi parlaient deux anciens élèves de l’Institut lorsqu’ils se rencontraient par hasard ? De leur présentation, bien évidemment. Sans compter que si Ioann était là, Meldornov le saurait sûrement. Restait à croiser les doigts pour qu’il ignore le remplacement le plus longtemps possible.

Il y avait des jours où la vie de démissionnaire craignait vraiment.

- Je n’ai pas été présentée.

- Ah bon ? Mais...

- C’était Elena Suarez. Moi j’ai démissionné.

Moins elle en dirait, mieux ce serait. C’était improbable que le Bolchoï finisse par savoir d’où elle venait, mais garder contact avec qui que ce soit de l’Institut n’était pas vraiment une idée brillante. Il restait toujours un risque, et Meldornov était loin d’être dans son top ten.

- Mais pourtant…

- Je ne pouvais plus rester. J’ai tenté ma chance au Bolchoï et on me l’a accordée. Et toi ?

- J’étais de l’Académie Vaganova[1]. Le Maryinski m’a recruté à ma sortie de l’Institut et je suis principal depuis 98. Avoir supporté Meldo a bien aidé.

C’était l’occasion rêvée pour lui demander de se taire. Alors qu’ils marchaient dans la rue, vers son hôtel, dans la nuit sombre de Saint-Pétersbourg, Diana lui expliqua. En quelques mots, sans entrer dans le détail, elle raconta son envie de se construire elle-même. Sans l’encombrant professeur, qui de toute façon devait la vouer à l’enfer.

- C’est une drôle d’idée, remarqua-t-il après qu’elle eut fini.

- Ce serait pire si j’en parlais…

- T’aurais pu attendre un peu plus longtemps. Si Meldo en a fait sortir une récemment, t’aurais sûrement été la suivante. C’est sûr qu’il te déteste maintenant.

- Ça se voit que t’es parti depuis longtemps. J’en pouvais plus.

- Là je te crois sans peine. C’est une horreur ce type.

Il lui adressa un sourire éblouissant, et embraya sur un autre sujet. La conversation se poursuivit alors qu’ils parcouraient les rues vers l’hôtel où Diana logeait. Elle s’était bien gardée de le reprendre ; Meldornov était dur à vivre, oui, tout le monde le savait. Mais elle l’avait supporté, elle. Il aurait même été assez correct s’il ne l’avait pas retenue de façon aussi exagérée. La jeunesse passait vite dans le monde du ballet… Elle avait pour l’instant toutes les perspectives d’ouvertes, du moins en théorie, mais Meldornov l’aurait faite attendre trop longtemps pour qu’elle puisse se construire un nom.

- T’as peut-être pas été présentée, reprit Ioann, mais Meldo ne fait pas les choses à moitié. La salle t’a adorée ce soir. Si tu continues comme ça, le Bolchoï ne te lâchera pas, Meldo ou pas Meldo.

…Si seulement ! Mais elle n’était que de l’Académie chorégraphique, pas de la compagnie. Ça changeait les choses. Tout pouvait se passer à la fin de l’année.

Ils étaient arrivés devant l’hôtel, enclavé entre deux immeubles. Diana tremblait de froid et hésitait à entrer. Elle savait pourtant que ce ne serait pas poli, et elle n’était même pas sûre d’en avoir réellement envie. Ioann était sympa (et mignon, même si la nuit tombée rendait cette qualité assez vaine), et ça faisait des lustres qu’elle n’avait pas discuté en sa langue.

- Au fait, reprit-il, ça t’arrive d’aller à l’Académie du Bolchoï ?

- J’en suis.

- C’est parce que mon fr… Attends, t’es élève ? Pas dans la compagnie ?

- Ils m’ont dit qu’ils n’avaient pas de place dans la troupe. J’ai un an à l’Académie, et peut-être qu’après j’aurais une place.

- C’est bizarre.

Charmant. En d’autres termes, si le Bolchoï avait vraiment voulu lui trouver une place dans ses rangs, ils l’auraient fait.

- Ce que je veux dire, c’est que d’habitude, pour ce type de remplacements, c’est une danseuse titulaire qu’ils envoient. Souvent une soliste. C’est bizarre que tu ne sois qu’élève.

Maintenant qu’il le disait… Mais si seulement ça pouvait l’aider à se trouver une place pour l’an prochain ! Elle avait une expérience de la scène, oui, et d’un rôle-titre, mais trois représentations ne faisaient pas beaucoup de poids face à la carrière de grandes danseuses venues d’ailleurs.

Fouillant dans sa poche, Ioann en sortit un paquet de cigarettes et un briquet. Alors qu’il en allumait une, Diana croisa son regard. En le voyant rire, elle sut qu’elle devait avoir les yeux ronds comme des soucoupes.

- Ça réchauffe tu sais, dit-il en un rire. Tu veux essayer ?

Elle refusa. Comment pouvait-il ? On lui avait toujours appris qu’un bon danseur était un danseur suivant un régime rigoureux. Diana n’avait pour cette raison jamais touché à l’alcool, ne mangeait de la viande que si elle était de bonne qualité (donc très peu) et avait banni autant le tabac que les sucreries. Elle mangeait des fruits, courrait lors de ses jours de repos, et veillait à l’équilibre entre son sommeil et ses activités. Elle avait failli perdre sa place à l’Institut parce qu’elle ne se surveillait pas ; faire la même erreur au Bolchoï serait stupide.

Le pire ? Elle ne pouvait même pas être en colère contre ce Ioann qu’elle connaissait à peine. Il se sabordait totalement, mais son sourire suffisait à faire passer la pilule plus facilement qu’une fraise.

- C’est dangereux.

Elle se mordait la lèvre alors qu’un vent glacial défaisait peu à peu sa queue de cheval.

- Meldo n’est plus ton prof, t’es pas obligée de l’écouter.

…Il n’avait pas tort. Elle n’était plus l’élève de Meldornov, elle ne devrait plus sentir son encombrante influence. Ioann avait apparemment réussi à s’en débarrasser, il n’en tenait qu’à elle de parvenir au même résultat. Le seul ennui était que Meldo avait raison sur bien des points, et si ce n’était pas lui c’étaient les professeurs de l’Institut. Diana avait cru obtenir sa liberté en quittant Londres, mais elle avait parfois l’impression d’ôter des chaînes pour en remettre des plus lourdes.

Sans compter qu’elle ne connaissait même pas Ioann. Ils avaient dansé ensemble, et alors ? Il l’avait snobée de toute la journée, comme les autres.

Par chance, Ioann n’insista pas. Il prit son temps pour terminer sa cigarette, lâchant régulièrement des bouffées claires dans la nuit pétersbourgeoise, mais n’aborda plus le sujet. Diana discuta encore un moment avec lui, malgré le froid glacial pour sa peau encore habituée à l’humidité douce de Londres. Il lui parla de son frère, élève à l’Académie chorégraphique comme elle, et âgé de seize ans. Elle lui raconta le défilé des compagnes de Meldornov (un pari était lancé à chaque apparition sur la durée de séjour de la nouvelle). Elle parla aussi de Carmen Biera, du changement des papiers peints des studios, et même de l’afflux de journalistes lors de l’annonce de la nomination honoraire de Meldornov dans la division civile de l’ordre du mérite. Un grand moment.

Lorsqu’elle monta finalement dans sa chambre, à peine plus grande que celle qu’elle avait louée lors de son arrivée à Moscou, Diana s’allongea immédiatement. Le sommeil l’emporta rapidement, mais avec la sensation du travail accompli.

Alors, vous en pensez quoi du Ioann? Personnage d'importance ou non? Mec sympa ou non?

Le dernier post sera pour clôturer ce chapitre, et ensuite je disparais ! (pas pour longtemps j'espère...)

Bien à vous,

Jeanne Ulet

[1] Ecole de danse du théâtre Maryinski

Publié dans La Fille aux oiseaux

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