Scène dix-septième : Deuxième Solo

Publié le par Jeanne Ulet

Scène dix-septième : Deuxième Solo

1er octobre 2002

…un mois.

Un mois que Diana était là.

Un mois, et…rien. La routine. Le quotidien. Elle n’était pas encore montée sur scène. Le théâtre avait ouvert sa saison avec un opéra de Puccini ; le ballet s’imposerait plus tard. Sa vie se fondait donc dans la monotonie. Lever. Déjeuner. Cours de russe. Danse. Déjeuner. Cours de russe. Danse. Dîner. Et puis rien.

Toujours pas d’amis. Les jours de repos, elle sortait seule dans Moscou. Elle connaissait quelques expatriés comme elle, mais ils ne partageaient qu’une langue. Diana ne les voyait pas souvent. Comme sa mère ou Bora, ils ne comprenaient pas qu’elle ait tout lâché pour suivre un rêve à des milliers de kilomètres de son pays. S’ajoutait à ça le manque d’argent, sa bourse était moins généreuse que celle de l’Institut. On lui fournissait le gîte, le couvert, et la lessive, mais il fallait encore qu’elle s’achète des vêtements chauds pour l’hiver, et les appels internationaux lui coûtaient une fortune. Elle continuait les ménages chez sa compatriote, mais elle avait moins de temps qu’auparavant et le salaire était misérable. Couchée tôt, levée tôt, sa vie se déroulait sans surprise. Sans surprise et sans joie, elle aurait abandonné depuis longtemps si elle n’avait pu danser. Danser, et de surcroît danser au Bolchoï, valait pour elle tout l’or du monde. Avec un peu de chance, sa situation évoluerait à la fin de l’année.

Diana avait décidé qu’elle n’avait pas le droit de se plaindre. Avoir une place au Bolchoï, même l’Académie, était mieux que retourner à Liverpool. La semaine horrible qu’elle avait vécue après son audition l’aidait à voir sa situation d’œil neuf. On ne l’aimait peut-être pas, mais son admission prouvait qu’elle savait danser. Elle avait peut-être une position précaire, mais eux aussi. Ils n’étaient pas plus avancés.

- Dwayne on t’appelle !

Parfois, Diana se surprenait à regretter s’être juré de ne pas divulguer le nom de son professeur. Ça la démangeait de plus en plus souvent. Ça ne changerait sûrement rien au final, mais si elle avait parlé, elle aurait peut-être tout de même eu une place dans la compagnie. C’était fatiguant, à la fin, d’entendre les élèves lui parler comme à un chien. Au moins, à l’Institut, ils étaient plus discrets. Si on voulait saper quelqu’un, il valait mieux demander à Yoko de répandre une rumeur. A Moscou, elle se demandait si la réputation de Meldornov pourrait la protéger. Ces pensées duraient un instant ou deux, avant de redevenir rationnelles. La réputation de Meldornov était un atout lorsqu’on était présenté. Personne n’était assez bête pour quitter l’Institut avant ça.

Personne.

Elle leva les yeux de son exercice de russe. Celui qui l’avait appelée était en avant-dernière année, sûrement plus jeune qu’elle de deux ou trois ans. Au bout de deux mois, Diana avait fini par connaître de vue la plupart des élèves. Elle ne connaissait souvent pas leurs noms, et eux semblaient croire que le sien se résumait à son seul patronyme.

- Qui ? demanda-t-elle calmement.

S’énerver ne servirait à rien sinon à donner satisfaction à celui qui lui faisait face. Ce n’était de toute façon pas dans son caractère, même si le mépris, ou pire, l’ignorance, qui l’entouraient tendaient à lui laisser les nerfs à fleur de peau.

- La directrice. Pourquoi ?

Question à mille points à laquelle Diana aurait aimé connaître la réponse. C’était d’ailleurs seulement pour cette raison qu’on lui parlait. Sur un ton indifférent, on lui posait des questions, uniquement dans le but d’alimenter la presse à ragots. L’occasion était là en or. La directrice était accessible et on la voyait souvent dans les couloirs, mais elle demandait rarement à parler à un élève en particulier.

Diana choisit de ne pas répondre et rassembla ses affaires. Qui savait ce qui se passerait si elle les laissait traîner. Certains l’ignoraient, mais d’autres la détestaient franchement et n’hésiteraient pas à tout mettre en œuvre pour la chasser.

Le poids des regards sur son dos était lourd lorsqu’elle quitta la pièce. La directrice l’attendait en effet dans le couloir, et l’attrapa par le coude dès la sortie de la salle. En silence, elle l’entraîna à l’écart, loin des oreilles indiscrètes.

- Tout se passe bien pour vous ? demanda-t-elle.

Diana sourit et ne dit rien. Se taire valait parfois mieux qu’un long discours, et la directrice serait capable de la renvoyer si elle savait combien elle était mal intégrée.

- Vos professeurs sont très satisfaits de vous.

- Je fais de mon mieux.

- C’est ce que nous avons constaté. Vous faites de l’excellent travail, mais j’aurais une question pour vous.

Diana se doutait bien que la directrice ne s’était pas déplacée uniquement pour voir comment elle allait. Carmen Biera lui avait dit un jour que chaque professeur avait des comptes à rendre. Si le Bolchoï voulait savoir ce qu’elle faisait, personne n’avait à se déplacer.

- Où en est votre connaissance de l’Oiseau de Feu ?

- Plutôt bonne. Je connais les enchaînements de la princesse.

- Et ceux de l’oiseau ?

- Presque tous.

Les professeurs de l’Institut formaient les élèves pour les rôles titres. Diana avait appris quelques rôles mineurs, mais lorsqu’elle travaillait sur de véritables extraits de ballets c’était souvent l’enchaînement principal qu’on lui apprenait. Carmen Biera lui avait beaucoup fait travailler le rôle de l’oiseau, mais l’Académie s’était davantage penchée sur celui de la princesse de la Beauté Sublime. Ça ne changeait au final pas grand-chose. Que ce soit pour l’un ou l’autre, Diana ne connaissait pas le rôle en entier.

Elle avait refait le pas de deux la semaine précédente. Son partenaire était bon danseur, mais il n’avait pas cette délicatesse alliée de fermeté qui faisait un partenaire exceptionnel. Diana avait tout essayé pour arrêter de comparer, mais c’était d’autant plus difficile que c’était l’extrait qui avait changé le comportement de son professeur (elle n’avait pas encore décidé si c’était en bien ou en mal). Elle avait fini par abandonner ; ça viendrait sûrement avec le temps. Si elle avait un avenir dans le ballet, elle se construirait d’autres expériences.

- Vous pouvez apprendre le reste avant demain midi ? On vous aidera.

- Je peux essayer…

- Il ne s’agit pas d’essayer mais de réussir. Vous savez sans doute que le Bolchoï entretient des relations privilégiées avec le Maryinski de Saint-Pétersbourg. Il nous a contactés ce matin. Leurs représentations de l’Oiseau de Feu sont pleines, et la titulaire du rôle a eu un accident à la répétition, elle est en arrêt. Sa remplaçante a subi une urgence familiale et ils n’ont pas de danseuse de libre connaissant le rôle entier. C’est l’affaire de trois soirées, et ils nous ont demandé notre aide.

La suite n’avait pas besoin d’être dite. Ils devaient envoyer quelqu’un, et le sort été tombé sur Diana.

Mais c’était trop beau. Il y avait forcément anguille sous roche. Que le Maryinski n’ait aucune autre danseuse capable de tenir le rôle l’oiseau était déjà louche, mais que ce soit elle, une élève, n’appartenant même pas à la Compagnie, qui soit sélectionnée pour partir, c’était extrêmement bizarre.

Elle n’allait pas poser des questions maintenant. Sa mère lui avait un jour dit d’accepter les cadeaux de la vie comme ils étaient. Le lendemain l’avait vue entrer à l’Institut ; même si son passage avait été chaotique, Diana ne pouvait pas nier que c’était la meilleure chose qui lui soit arrivée jusque-là. L’Oiseau de Feu semblait lui porter chance.

- Vous enverrez les factures au service de comptabilité de la compagnie, ce sont des notes de frais. Il faudra aussi que vous passiez au secrétariat retirer vos billets d’avion. Vous arriverez dans l’après-midi. Quelqu’un du Kirov vous attendra à l’aéroport. A présent travaillez et honorez le Bolchoï.

Elle s’éloigna après un dernier regard entendu. Diana resta immobile un moment, le temps de comprendre. La directrice avait parlé très vite, mais elle avait compris l’essentiel. On la voulait. On l’envoyait à Saint-Pétersbourg. Pour certains c’était un rêve, n’importe quelle ballerine de l’Académie tuerait pour prendre sa place, mais c’était elle qu’on envoyait.

C’était irréaliste. Presque impossible. Elle ne connaissait même pas le ballet en entier ! Et ils voulaient qu’elle remplace l’oiseau ? Ce n’était pas n’importe qui, c’était le rôle-titre ! Il ne dansait pas beaucoup, mais on ne voyait que lui !

Accepter ? Un suicide. Refuser ? Un suicide aussi. Elle serait sûrement renvoyée, et elle n’avait même pas assez d’argent pour retourner à Liverpool. Alors, elle remit son sac sur l’épaule et se dirigea vers le couloir des studios.

Il fallait qu’elle regarde le planning.

ça n'a rien à voir, mais là je suis trop jalouse de Diana. Je suis raide comme un bout de bois, donc la danse n'est pas vraiment mon truc, mais elle va à SAINT-PETERSBOURG!!! Vous y êtes déjà allés? Moi c'est ma ville de rêve. Peut-être même que je lui dédierai un billet. Les nuits blanches, la Neva, la ville des tsars, un jour j'y partirai en voyage et je ne la quitterai plus. Voilà.

Bien à vous,

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

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