Scène onzième : Deuxième galop

Publié le par Jeanne Ulet

Scène onzième : Deuxième galop

Londres ; 18 :00

Le martèlement des chaussons couvrait presque la musique résonnant dans le studio Helpmann. Les quinze élèves de l’Institut donnaient de leur mieux sous le regard attentif de Mikhaïl Vaclavitch Meldornov. Elena Suarez avait le solo, comme chaque semaine, mais ce n’était pas elle qui se remarquait le plus. En l’absence de la meneuse du corps de ballet, Alena Higger était à sa place. Elle était loin d’avoir le niveau !

Mikhaïl venait aussi souvent qu’il le pouvait, donc moins qu’il l’aurait voulu. Les élèves danseraient un jour devant un public, ils devaient s’habituer au stress. Tous étaient fatigués, mais aucun ne paraissait l’être à l’excès. Il devait être vigilant maintenant. C’était déjà grave que Dwayne ait réussi à passer entre les mailles ! Elle avait bien caché son jeu, Carmen n’avait rien vu. Mikhaïl avait visionné quelques vidéos également, et n’avait rien remarqué non plus. Les énormes cernes qu’il lui avait vus à l’hôpital étaient sans doute cachés sous une tartine de maquillage ! C’était peut-être une chance qu’elle ait fini à l’hôpital. Ça dissuadait ceux qui seraient tentés de faire de même. Le prix était tout de même cher pour elle, elle aurait pu subir une blessure beaucoup plus grave.

Dwayne avait été inconsciente. Mikhaïl la croyait pourtant plus sensée… Il était décevant de constater qu’elle n’était, finalement, qu’une ado. Carmen l’aimait bien, mais ce n’était pas une excuse pour faire n’importe quoi. Elle aurait plutôt dû éviter de suivre l’exemple du professeur Biera !

Le groupe ne se débrouillait pas trop mal, mais il y avait encore du pain sur la planche. C’était désespérant. Ces élèves avaient été auditionnés, triés sur le volet parmi plusieurs centaines de candidats, ils avaient l’occasion de commencer une carrière exceptionnelle, et ça donnait…ça. Miss Suarez elle-même n’était pas exceptionnelle. Coppélia lui allait bien ; sa technique était bonne mais manquait d’une certaine étincelle.

Pause finale. La musique s’arrêta, et aussitôt tous les regards se tournèrent vers lui alors que Carmen allait éteindre le CD. Une harmonie meilleure que celle de leur ballet, pensa Mikhaïl avec cynisme. Ils attendaient qu’il donne son avis, même s’il fallait prévoir que ses mots ne seraient pas tendres. Ils feraient mieux s’ils se donnaient la peine de m’écouter… Quoi qu’il puisse dire, de toute façon, ils approuveraient et n’appliqueraient pas. Ils devraient pourtant, pensaient-ils vraiment qu’il était strict par plaisir ! Il y avait vraiment du travail là-dedans, mais s’il s’acharnait à les rendre parfaits, même ses premiers élèves ne seraient pas sortis ! Même lui devait constamment faire des progrès, mais il était principal dancer et directeur. Il devait leur montrer le chemin, et eux ne voyaient que la direction inverse. Il avait pensé, un moment, que Dwayne pouvait arriver à quelque chose. L’accident avait hurlé son erreur. Elle ne valait pas mieux que les autres, finalement. Elle n’écoutait pas.

Mikhaïl ouvrit la bouche pour parler, mais les mots moururent dans sa gorge. Il fallait bien qu’il parle pourtant, même si quoi qu’il dise on ne l’écouterait pas. Il en ferait peut-être pleurer un ou deux, ils quitteraient la salle pleins de bonnes résolutions qui dureraient cinq minutes. Ça arrivait souvent, et les choses ne changeaient pas pour autant. Pathétique. Pathétique, mais pas autant que ce qui venait d’entrer dans son champ de vision. Un point bien précis. Un qui n’aurait jamais dû être là, un qu’il mettrait bien dehors si cela ne risquait d’avoir des conséquences bien pires. Un qui ne tarderait pas à se voir rétrograder s’il continuait à ne pas vouloir respecter ses directives.

On était le 12 avril, et Dwayne était pourtant là. Pour ce que Mikhaïl pouvait en voir, elle avait repris quelques couleurs, ainsi que les kilos perdus. La visite médicale le confirmerait…lorsque son congé serait terminé. Après on verrait…mais elle était là. En chair et en os. Vêtue d’un jean délavé, ses cheveux noirs tombant sur ses épaules à la diable. Sweat trop grand aux initiales de New-York, baskets abîmées. Ongles vernis. Diana Dwayne. Deux jours avant qu’elle ne revienne. Diana Dwayne. Comment était-elle entrée ? Elle avait comme chacun ses clés, mais Mikhaïl semblait se souvenir avoir ordonné au concierge de ne pas la laisser entrer. Ou plutôt non, rectification : il avait ordonné à son secrétaire d’interdire au concierge de la laisser entrer. L’information n’avait pas dû descendre…Stanton allait l’entendre, une fois encore.

— Maître ?

Soupir. Carmen. Les élèves. Leur travail fait. Le boulot à venir. Il fallait qu’il s’en occupe, il était là pour ça. Dwayne était venue se greffer dans la porte sans qu’il en sache la raison, mais il s’en occuperait plus tard. L’important était ses élèves.

— Vous croyez vraiment que c’était bien ? demanda-t-il.

C’était purement rhétorique, personne n’était dupe. Ce n’était que le commencement, Mikhaïl Vaclavitch Meldornov ne laissait rien passer.

— J’ai cru voir une danse de canards, reprit-il d’un air totalement désabusé. Tout est à travailler ! Vous manquez totalement d’harmonie, le lancer de jambe en particulier doit être mieux coordonné et plus solide. Ce n’est pas qu’un simple mouvement, vous devez exprimer ! Reconvertissez-vous dans la couture si vous n’en êtes pas capables, vous ne valez pas mieux pour l’instant qu’un club de vacances. Il faut plus que compter le rythme, vous devez le sentir. La musique n’est pas une contrainte mais une aide ! Vous devez être coordonnés à la seconde près, on n’est ni dans une fugue ni dans un canon. Messieurs, soyez plus légers, j’ai cru entendre une armée de trente-six tonnes ! Ne riez pas Mesdemoiselles, ce n’était pas mieux. On aurait cru une valse de balais. J’attendais mieux de vous, et j’espère que vous aurez le niveau la prochaine fois, pour l’instant ça ne vaut rien !

Il brisa les rangs d’un geste, et les élèves coururent vers les vestiaires. Les plus jeunes paraissaient sincèrement démoralisés, mais ça n’allait pas durer. Dans l’échauffement du moment, tous étaient pétris de bonnes intentions qui ne dépasseraient pas la demi-heure ! Mikhaïl pouvait le prévoir aussi clairement que l’emploi du temps du lendemain. Ce soir, de nombreux élèves allaient sortir rejoindre leur famille en visite éclair à Londres, ou des amis. Ils ne seraient que peu à rester, et lui, devant les défections, serait d’encore plus mauvaise humeur que d’habitude. Nul ne devrait s’aviser de lui en faire le reproche ! Ce n’était pas de sa faute si les élèves ne prenaient pas l’enseignement au sérieux. Ils en paieraient les conséquences plus tard, et personne ne pourrait décemment lui en vouloir.

Il commença à discuter avec Carmen, mais il était difficile de s’entendre. Elle lui faisait un rapport circonstancié sur les progrès de Suarez, mais les gloussements des élèves couvraient presque sa voix. Dwayne. Son retour prématuré n’était pas passé inaperçu, évidemment. Ses camarades semblaient lui poser quinze fois la même question, avoir quinze fois les mêmes réflexes. Tout en gardant une oreille sur Carmen, Mikhaïl observa son élève. Elle paraissait répondre gentiment, trop bas pour qu’il puisse l’entendre, avec un sourire discret. Fidèle à elle-même. Fade. Sans âme. Incapable de leur dire de se mêler de leurs affaires. Ce n’était pas parce qu’elle était stupide qu’il allait lui pardonner ce qu’elle avait fait. Il fallait qu’il lui parle, sans compter qu’elle n’aurait jamais dû être là. Jamais.

— Vous allez la chapitrer, soupira le professeur Biera.

Phrase ridicule. Evidemment qu’il allait lui faire des reproches.

— Elle veut vraiment réussir vous savez, reprit sa collègue et employée. Elle n’en peut plus.

— Ça ne pardonne pas. Venez ici Dwayne !

Carmen Biera vit avec peine son élève s’approcher. Il fallait bien donner raison au Maître. Diana n’aurait jamais dû revenir avant deux jours au moins, si ce n’était plus ! Sa santé était en jeu, elle n’était pas éloignée par punition. L’Institut veillait à la bonne santé de ses élèves, et Diana risquait sa place ! Le Maître était d’une humeur de dogue. Carmen ne pouvait que comprendre son point de vue…elle avait connu des accidents en studio elle aussi, mais le dernier l’avait empêché à jamais de danser. Dwayne était elle arrivée avec un retard énorme, l’avait patiemment rattrapé, et risquait de tout perdre simplement en se pointant quelques jours trop tôt.

Bien loin de toutes ces considérations, Mikhaïl voyait son élève avancer vers lui. Un manque total de classe. Elle devait probablement se fournir dans des friperies, ce qui n’améliorait pas son image. Consciencieuse, et parce qu’il pleuvait sur Londres, elle avait abandonné ses baskets délavées à la porte et marchait en chaussettes multicolores. Malgré le long chemin qu’elle avait encore à parcourir pour ressembler à quelque chose, Mikhaïl préféra se taire. Dwayne n’était pas très aidée par sa situation. De tous ses élèves passés et présents, elle était la moins favorisée.

Elle semblait aller mieux, mais avait clairement besoin de temps. Dwayne paraissait avoir recouvré la santé, sans pour autant être au meilleur de sa forme. Appuyée contre le mur voisin, les deux mains sur la barre, elle lui faisait face dans une expression de totale acceptation au préalable du reproche qui allait tomber. Mikhaïl crut la voir trembler légèrement. Elle savait qu’elle ne devrait pas être là. Elle avait peur de lui, comme les autres, et pour une fois avec raison. S’il ne tenait qu’à lui, elle serait déjà repartie pour Liverpool.

— Vous allez me dire que je ne devrais pas être là, murmura-t-elle.

Elle avait parlé si bas que Mikhaïl avait eu du mal à l’entendre. Il avait raison. Elle savait qu’en venant tout de même, deux jours avant la fin de son congé, elle risquait encore plus gros que ce qui l’attendait en rentrant en temps voulu. C’était étrange, d’autant que Mikhaïl se souvenait très bien lui avoir dit que sa position n’était plus si assurée que ça.

— Alors pourquoi être venue tout de même ? répliqua-t-il. Vous êtes en arrêt de maladie, pas en vacances.

— Je n’ai pas voulu trop jouer sur la chance.

Elle se déplaça un peu, promenant ses doigts sur la barre avec un regret évident. Elle avait envie de danser, et ne prenait même pas la peine de le cacher.

— Vous pensez que je peux avoir une carrière ? demanda-t-elle brusquement.

Mikhaïl manqua d’en sursauter. Depuis quand se posait-elle des questions existentielles ? Son maintien à l’Institut n’était même pas assuré ! Il n’avait pas pris de décision. Il pouvait la renvoyer, autant que la garder un moment ou accélérer sa présentation. Il avait songé à Giselle, pourquoi ne pas continuer ? Elle avait le niveau pour sortir, et son accident prouvait qu’elle n’en avait pas plus dans le crâne que d’autres… Il avait essayé de la tirer plus haut que les autres, et elle avait au final fait encore pire.

Quoique ça, c’était avant… C’était à l’hôpital. Lorsqu’il était sorti, Mikhaïl avait cru prendre sa décision… Puisqu’elle ne valait pas mieux que les autres, autant la faire sortir. Il n’allait pas la renvoyer sans la garantir un minimum, elle était un investissement depuis qu’il payait sa bourse.

Mais ce regard… A l’hôpital, elle semblait juste fatiguée. De mauvaise humeur aussi, mais elle ne comprenait essentiellement pas ce qui lui était arrivé. Maintenant, elle avait de la détermination. Mikhaïl ne l’avait encore jamais vue comme cela. Décidée à quoi, c’était une bonne question, mais elle avait de la volonté.

La solution de Dwayne n’était plus si évidente maintenant. Mikhaïl ne s’était jamais vraiment intéressé à ce qui pouvait se passer dans la tête des élèves. C’était peut-être un tort ; il se souvenait avoir voulu monter lorsqu’il avait son âge. Pas qu’une simple envie, un véritable besoin. C’était presque irrationnel, et il avait suivi son instinct pour devenir le danseur exceptionnel que les Britanniques applaudissaient maintenant. Il n’avait encore jamais senti cette flamme chez ses élèves, mais peut-être que c’était parce qu’il ne l’avait jamais cherchée. Peut-être que Dwayne méritait un sursis finalement.

— Vous en aurez une si vous travaillez et vous respectez tout autant, répliqua-t-il. Vous n’avez pas encore toutes les cartes en main, et vous n’acquerrez jamais aucun élément si vous ne respectez pas vos limites.

Dwayne se mordit la lèvre et parut un instant songeuse. Pourtant, Mikhaïl avait été sincère. Pour avoir une carrière, son élève devait être un peu plus clémente avec elle-même. Cela ne tenait qu’à elle, ce pouvait même être assez rapide si elle écoutait ses conseils. C’était probablement le plus grand problème d’ailleurs.

— Respecter la biologie Dwayne, reprit-il, signifie également aller jusqu’au bout de ses congés sans faire d’histoires. Vous n’avez rien à faire ici.

— Vous me renverriez à Liverpool ?

Elle semblait presque le défier. Mikhaïl savait qu’elle avait peur de lui, elle fuyait son regard, mais il se trouvait dans son ton une nuance de…de quoi d’ailleurs ? En tout cas, elle n’était pas comme il s’y attendait…

Pourquoi est-ce qu’elle n’écrasait pas ? Tous les autres acceptaient sa parole comme de l’eau bénite avant de mener leur barque comme ils l’entendaient. Dwayne n’était pas différente, mais quelque chose avait changé. Qu’est-ce qui s’était passé ?

— Si n’importe qui vous trouve à danser avant lundi, certainement. Après vous verrez le médecin, et je déciderai en fonction. Pourquoi êtes-vous revenue plus tôt ?

Il n’aurait pas dû se mêler de cette histoire, mais c’était plus fort que lui. Le regard lancé par son élève lui apprit qu’il avait bien fait. Malgré ce qu’avait pu lui dire Dwayne un jour, il n’était pas sadique, ne blessait jamais personne pour le plaisir. C’était leur esprit qui manquait de rigueur.

Un danseur déprimé ne pouvait être un bon danseur, même pour des pas symbolisant le désespoir le plus total. Exprimer le sens du ballet n’était pas se déprimer soi-même mais rappeler à soi les ressentis de pareils moments. Il y avait une différence, car un danseur broyant du noir était incapable de se concentrer sur ses pas. Dans l’autre situation, il était maître du jeu.

— Je préfère être ici plutôt que là-bas, dit-elle en un haussement d’épaules.

— Vous avez pourtant fait tout un numéro pour vous y rendre il me semble.

— Un week-end, oui. C’était différent. Là ma mère a essayé de m’empêcher de revenir.

— Et vous avez fugué ?

Si tel était le cas, il n’aurait aucun scrupule à appeler la police. Dwayne lui en voudrait à vie, mais s’il accueillait en toute connaissance de cause un enfant disparu, un procès pourrait lui être intenté. L’Institut pourrait même être fermé. Ce ne serait pas seulement l’œuvre de sa vie qui disparaîtrait alors, mais également un espoir d’apporter un peu de beauté au monde. Le risque était trop grand pour que le jeu en vaille la chandelle.

— Je n’aurais pas osé, grogna-t-elle.

Elle semblait outrée que son professeur en ait seulement eu l’idée, et cela le rassura. Elle n’était peut-être pas si stupide.

— J’ai passé une semaine à supplier, soupira Dwayne. Je me suis battue à seule contre trois pour que ma mère me laisse remettre les pieds ici. J’ai gagné ce matin, et je n’ai pas voulu prendre le risque qu’elle change d’avis.

Hmh. Intéressant. Mikhaïl savait qu’elle pouvait avoir mauvais caractère, il l’avait constaté pour la première fois quelques semaines plus tôt. Elle aurait pu certainement être pire s’il n’avait été son professeur. Pour peu, il plaindrait la mère. Il allait toutefois s’en garder ; le loup ne consolait pas la brebis dont il avait mangé les petits.

— Vous savez, reprit-il, que je ne vous laisserai pas revenir sans l’avis du médecin.

— Je sais.

Pause.

— Et je le regrette.

Bien évidemment.

— Toutefois, je préfère être ici plutôt que dans un climat comme celui de Liverpool.

Elle continuait de caresser les barres, comme si par ce geste elle prenait les mouvements des danseurs. A la voir – et bien qu’il pût se tromper – il semblait à Mikhaïl que la danse avait pris dans la vie de son élève la première place. Pour un danseur, placer son art au centre de son existence pouvait être une bénédiction autant qu’un poison. Le mal, elle l’avait déjà ressenti, c’était détruire sa santé. Pour ce qui était du bienfait, elle devait encore le découvrir.

S’il la gardait, ce serait son travail, en tant que professeur. Dwayne ne devait pas se laisser dévorer de façon malsaine, comme à présent. C’était peut-être même ce qui déterminerait si elle en valait la peine. Autrement…il trouverait bien une solution.

Dans tous les cas, il devait changer de technique.

— Dwayne…grogna Mikhaïl alors que la jeune fille s’apprêtait à prendre congé.

— Oui Monsieur ?

— La clé de votre studio.

Peut-être qu’elle était sincère, mais il ne fallait pas non plus le prendre pour un idiot.

Suis-je pardonnée ?

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

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