Scène neuvième : Deuxième Clair de lune

Publié le par Jeanne Ulet

Scène neuvième : Deuxième Clair de lune

Bora était encore dans sa chambre lorsque Rose Dwayne arriva. Elle était suivie d’une grande blouse blanche tenant à la main ce qui devait être des radios ou bilans sanguins. Quelque chose qui concernait Diana en tout cas ; elle constata à cette occasion – et à son grand désespoir – que la blouse en question était le Dr Smith. Médecin attitré de l’Institut. Il la suivait depuis son arrivée à Londres et connaissait probablement son dossier médical mieux qu’elle-même. Malgré son apparence ordinaire, Diana ne doutait pas que ce soit le médecin le plus qualifié que Meldornov ait trouvé. Elle ne savait pas qu’il travaillait à l’hôpital.

— Mademoiselle Dwayne, la salua-t-il d’un œil sévère. Je vous croyais plus prudente.

Diana se tassa, tentant vainement de disparaître sous ses draps. Elle avait bien imaginé devoir affronter sa mère ou un de ses profs, mais le médecin était finalement pire.

— Vous avez conscience d’avoir eu de la chance j’espère ? reprit-il le nez dans ses papiers.

Puérilement, elle décida de ne pas répondre.

— Lorsque l’Institut m’a appelé pour me demander de prendre le dossier, j’étais loin d’imaginer que vous agiriez de façon aussi stupide… Ça fait plusieurs années qu’on vous répète d’écouter votre corps, peu importe combien vous avez envie de danser. Vous êtes peut-être à un âge où on veut tout faire, mais vous avez clairement dépassé les bornes. Heureusement que Mademoiselle Suarez vous a entendue tomber.

Super. Une nouvelle fleur pour Elena. Sérieusement, elle en avait déjà assez. Pourquoi c’était tout pour elle ? Elena dansait mieux, Elena était bonne élève, Elena sortait, Elena lui sauvait la vie ! C’était injuste.

— Vous avez apparemment eu une crampe à cause de la fatigue. Vous devez boire plus et surtout ne pas dépasser vos limites.

…la fatigue ? Elle était seulement là pour la fatigue ? Peut-être qu’elle en avait trop fait… Mais ce n’était pas sa faute, elle devait toujours faire mieux pour enfin pouvoir sortir. Le plus blessant n’était même pas de ne pas arriver au résultat, Diana s’était habituée au ressenti depuis des semaines qu’elle vivait avec. Ce qui la blessait était davantage le regard inquiet de sa mère. Il s’était posé sur elle dès son entrée dans la chambre (Diana avait bien vu qu’elle luttait pour ne pas pleurer) et ne l’avait depuis plus quittée. Elle avait dû avoir la peur de sa vie.

— Quand est-ce que je pourrais sortir ? soupira-t-elle.

Bora la regarda avec des yeux ronds, alors que sa mère paraissait totalement blasée. Le Dr Smith lui-même ne semblait pas très encourageant. Diana savait que viendrait bien un jour où il faudrait qu’elle remette les pieds dehors, mais le plus tôt serait le mieux. Il fallait qu’elle se remette à danser.

Quoique se remette à danser demandait aussi une santé suffisante. Foutu cercle vicieux.

— Vous n’êtes pas parfaitement remise, répliqua le docteur sur un ton qui n’appelait même pas à contestation. Je ne suis même pas sûr que vous puissiez marcher sans tomber. On verra demain. Vous avez perdu deux kilos cinq, c’est beaucoup.

Diana dut retenir un gémissement de désespoir. Deux kilos cinq ! Smith avait raison, c’était énorme ! Elle était déjà presque trop légère. Beaucoup de danseuses étaient plus grandes et mieux faites qu’elle ! Même son corps refusait de la laisser réaliser son rêve !

— Tu sais que la cafétéria de l’hôpital fait des muffins géniaux ? lança soudain Bora.

Parce qu’il croyait qu’elle allait avaler ces trucs ? C’était rempli de sucre et de conservateurs, un vrai nid à calories ! Si elle en prenait un, elle aurait la nutritionniste sur le dos en plus de Smith et Bora.

— C’est peut-être pas la meilleure méthode, tu sais…

— Faut que tu grossisses.

— Elle a raison, interrompit le Dr Smith alors que Bora s’apprêtait à sortir un nouvel argument de sa manche. Mademoiselle Dwayne est une sportive. Elle a un régime alimentaire particulier. Si vous voulez bien me suivre…

Le ton était catégorique. Avec toute l’autorité de la blouse blanche, le docteur lui indiqua la sortie. Bora tenta de protester, mais le regard du médecin était plus effrayant que celui d’un policier, et il obtempéra finalement. A peine avait-il quitté la pièce que Diana soupira de soulagement. Bora était gentil, mais elle avait l’impression de passer son temps à se battre avec lui.

A peine la porte refermée, la jeune fille se concentra sur la couture de son drap et demeura silencieuse depuis lors. Smith avait raison, elle était encore faible. Son cerveau était assez alerte, mais pas son corps. Ce qui ne l’aidait pas non plus était le regard inquiet de sa mère qui la couvait.

Ça faisait mal.

— Tu es sûre que tu veux continuer ma chérie ?

C’était à attendre, et encore plus douloureux. Faire souffrir quelqu’un qu’on aime…et ne pas pouvoir s’en empêcher… Pourquoi, nom d’un chien, pourquoi ?

C’était la faute de l’association, au final. Si elle ne s’était pas installée à Toxteth, Diana n’aurait jamais eu les cours de danse. Meldornov ne serait jamais venu, il ne l’aurait jamais repérée, et beaucoup de personnes auraient évité de souffrir.

A peine Diana avait-elle pensé qu’elle le regretta. C’était tellement bête. Il y aurait toujours eu un vide dans sa vie.

— Je respecterai mes limites, murmura-t-elle.

Elle supposa un instant que sa mère ne l’avait pas entendue. Un bref regard la détrompa. Rose Dwayne l’avait entendue, mais ne l’avait à l’évidence pas crue.

— Tu en fais trop, avait répliqué sa mère. Si tu continues, tu y laisseras ta peau !

Y rester ? Plutôt mourir que de cesser de danser. C’était comme une drogue. Certains étaient accro au chocolat, d’autres à la cigarette ou à la coke. Elle c’était la danse. Sentir son corps épouser le rythme, veiller au soin de ses mouvements, se sentir décoller lors d’un porté, ça valait le meilleur salaire du monde.

— Je veux danser, asséna-t-elle. Je connais mes limites, je les respecterai.

— C’est ce que je croyais jusqu’à ce que tu risques d’y laisser ta vie !

Faute de pouvoir mieux faire, Diana agita frénétiquement les doigts de pieds. Ça commençait vraiment à l’énerver. Bora, Smith, et maintenant sa maman ! D’accord, c’était sa mère et elle avait le droit de s’inquiéter mais quand même ! Elles ne se voyaient même pas une fois par mois, s’appelaient deux fois par semaine. Depuis six ans, c’était Diana qui rappelait à sa mère qu’il fallait manger des légumes pour être en bonne santé.

Et pourtant c’était elle qui était à l’hôpital, et sa mère qui lui disait de faire attention. Cherchez l’ironie du sort.

— Je ne joue pas avec ma vie, soupira-t-elle sur le ton le plus calme possible. Ce n’était qu’un petit accident, il ne se reproduira pas. Et je ne suis pas Emma Livry.

— Qui ?

— Oublie.

Emma Livry, ballerine française réputée dans son époque. Elle était laide, mais les chroniques de l’époque lui donnent un talent et une présence sur scène inégalables. Elle serait définitivement entrée dans la légende si son tutu n’avait pas pris feu sur scène.

Même Diana considérait que ça ne valait pas la peine d’avoir autant de talent pour en mourir à vingt-et-un ans.

— Tu peux danser pour le plaisir et gagner ta vie autrement ! Tu as de bonnes notes !

— Bora m’a dit la même chose. Tu ne comprends pas.

— Comprendre quoi ? Tu as eu de la chance cette fois-ci, mais tu dois faire attention ! C’est très bien que tu aimes danser, mais il n’y a pas que ça dans la vie ! Là tu joues avec le feu !

— Pourquoi tout le monde dit ça ? Ce n’est pas le cas ! Je vais bien Maman, Je. Vais. Bien.

— Tellement bien que tu te retrouves à l’hôpital !

— Et ça ne recommencera pas ! Fais-moi confiance quand même !

— La confiance ça se mérite, coupa une troisième personne. Je suppose ne pas être la seule personne déçue par votre comportement.

Et merde.

Diana retint un gémissement de désespoir et baissa les yeux. Croiser le regard du nouvel arrivant était au-dessus de ses forces. Elle s’attendait bien à une visite de ce genre avant son départ de l’hôpital, mais pas lui ! Il n’était pas censé être en Australie ? Il fallait croire que la situation là-bas s’était débloquée…avec un mauvais timing par-dessus le marché. Il ne devait pas être très content…c’était peut-être le pire d’ailleurs. Rien qu’à cause d’une petite fatigue de rien du tout, et parce qu’elle s’était cogné la tête, il serait capable de la garder un an de plus !

— C’est mon prof, grogna-t-elle entre ses dents à l’adresse de sa mère.

— Meldornov ?

— Lui-même, coupa-t-il avant que Diana ait la moindre chance de parler à nouveau. Vous devez vous douter que j’attendais mieux de votre part Dwayne.

Il était resté au bout de la chambre, si loin que Diana le soupçonna une seconde d’avoir une audition supersonique. Après tout, s’il était un extraterrestre, cela aurait pu expliquer son absolue perfection dans son art. Il paraissait cependant parfaitement humain, et suffisamment énervé pour réussir à faire peur…autant à Diana qu’à sa mère.

— Je vous avais dit de travailler, reprit-il, pas de vous assommer en abusant des heures supplémentaires.

— Vous n’étiez pas à Sydney ?

— Ce n’est pas la question.

Bah…si, quand même un peu. Diana doutait fortement qu’il ne soit revenu que parce qu’une de ses élèves avait eu un léger accident. Or, aux dernières nouvelles, ses affaires en Australie étaient loin d’être réglées.

— Sachez cependant, reprit Meldornov, que je m’y trouvais en effet. Je commençais à préparer mon départ lorsque Mme Biera m’a appelé pour m’annoncer que vous étiez ici. Vous pouvez imaginer mon insatisfaction. L’hôpital Dwayne, l’hôpital c’est pire que tout !

Il serra le poing et frappa sa paume, faute sûrement de pouvoir taper autre chose. C’était un peu effrayant, mais pas autant que sa mère qui le regardait avec des yeux ronds. Elle l’admirait. Ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Meldornov dégageait un certain charme auquel Diana n’aurait pas été insensible s’il ne lui faisait aussi peur. Il n’était pas spécialement charismatique, mais l’aura qu’il avait sur scène se retrouvait dans la vie courante.

…Si sa mère pouvait éviter de baver, ce serait bien. Elle avait bien dix ans de plus que lui, c’était répugnant ! Meldornov ne devait même pas s’en rendre compte. Il était trop égoïste pour ça.

— Je ne recommencerai pas, murmura Diana.

Sa main tremblait légèrement, et elle préféra la coincer sous son coude. Elle savait très bien qu’elle était en tort. Elle aurait dû faire attention, davantage écouter son corps. Etre plus prudente. Rien que parce qu’une engueulade par Meldornov était un vrai cauchemar.

— J’y compte bien, répliqua-t-il sur un ton sec. Est-ce que vous vous rendez bien compte ? il suffit d’un manque de chance et c’est fini ! Vous auriez pu perdre votre carrière avant même de la commencer.

— Comment vous savez ?

— Ce n’est pas parce que je suis loin que j’ignore ce qui se passe à l’Institut Dwayne. J’attendais beaucoup mieux de vous.

Diana hasarda un œil vers lui. Il ne mentait pas, il paraissait vraiment déçu. C’était probablement pire que tout. Elle n’aurait pas dû autant tenir compte de ce qu’il disait, elle avait bien vécu six ans sans que ce ne soit un drame. Mais c’était avant. Elle avait depuis pris conscience que si elle voulait son billet pour la sortie, elle avait intérêt à entrer rapidement dans son jeu.

— Vous la laissez se crever ! interrompit soudain sa mère (apparemment remise de l’apparition, à croire qu’il était un remède à lui-même). Elle n’a que dix-sept ans, c’était à vous de la surveiller !

— Vous voulez probablement dire qu’elle a déjà dix-sept ans. A cet âge d’autres sont déjà dans une compagnie.

— Ça ne veut rien dire ! Diana est fragile !

— Je ne pense pas. Miss Dwayne n’a pas fait attention cette fois-ci, c’est entièrement de sa faute.

Et vlan, en pleine figure. Le pire ? Il avait raison. Il réussissait à demeurer stoïque tout en lui envoyant des vacheries parfaitement justifiées. Très beau numéro, il n’y parvenait pas toujours.

— Je sais que vous voulez progresser Dwayne, reprit-il, mais vous n’y parviendrez pas si vous ne vous calmez pas un peu.

Et de quatre. Bora, Smith, sa mère, et lui. Magnifique. Sauf qu’elle ne pouvait pas lui dire le fond de sa pensée, à lui.

— Je n’ai fait qu’appliquer ce que vous disiez… Sur la technique…

— Je me souviens surtout que je vous avais dit de travailler l’expression dans les mouvements. Il n’y a pas que le travail du corps, il y a aussi celui de l’esprit ! Vous êtes encore loin du compte.

Son silence parut à Diana encore pire que ses mots. Il parlait plus qu’un long discours…et elle l’avait déçu. Il risquait de la mettre à la porte ! Si Meldornov tenait à une chose, c’était bien la discipline. Il tenait à l’ordre et être obéi. Diana se retrouvait à l’hôpital parce qu’elle avait oublié ce point, justement.

La conséquence était facile à apercevoir, mais Diana croisait les doigts pour que ce ne soit qu’un délire de son cerveau fatigué et pas une prédiction.

La porte s’ouvrit, et Bora se glissa dans la pièce. Son regard glissa sur Meldornov, toujours appuyé contre le mur, et le jeune Turc parut se demander où il avait bien pu voir cette tête. Diana espéra de toutes ses forces que la mémoire ne lui reviendrait pas. Vu son discours de tout à l’heure, laisser Bora rencontrer Meldornov n’était peut-être pas la plus riche des idées.

— Vous êtes le danseur, non ?

Double merde.

— Vous êtes venu voir ce que vous avez fait ? Vous êtes fier de vous ?

Non, il y pensait vraiment ? Il provoquait Meldornov, elle ne rêvait pas ? C’était pas possible, il était stupide ! Il cherchait la mort !

Elle agitait frénétiquement les doigts de pieds. C’était inefficace, mais la seule chose qu’elle pouvait faire avec un corps en coton. Si elle avait pu, elle aurait tiré Bora en dehors de la pièce avant de lui mettre une claque. Peut-être qu’avec ça Meldo ne songerait pas à la renvoyer.

Ledit ne cilla pas. C’est à peine s’il se permit de lever les sourcils. Bora paraissait prêt à exploser le mur. Il l’aurait peut-être même fait si le Dr Smith n’avait pas posé une main dissuasive sur son épaule. S’il ne se calma pas complètement, cela lui donna au moins assez de sang-froid pour remarquer que Meldornov était probablement de stature à l’envoyer au sol d’un coup de poing.

C’était du moins ce que Diana supposait. Elle ne savait pas si son professeur en serait capable, mais il en avait physiquement la force. Il la soulevait sans difficulté, et elle pesait un peu plus de cinquante kilos. Bora était un peu plus grand que lui, mais Diana préférait parier sur son professeur plutôt que sur le jeune Turc.

— Un arrêt d’une semaine suffira-t-il ? demanda-t-il au médecin en détournant son attention de Bora.

— Dix jours plutôt. Miss Dwayne doit reprendre du poids, alors entre dix jours et deux semaines.

— Soit. Dwayne, je ne veux pas vous revoir avant le 15 de ce mois, au maximum le 19. N’essayez même pas de vous approcher d’une barre, et j’appellerai votre association pour les prévenir. D’ici-là, suivez les ordres du médecin. On verra à votre retour ce qu’on peut faire de vous.

…son retour ! Diana en resta bouche-bée alors que Meldornov saluait sa mère et Smith avant de quitter la pièce. Il ne la renvoyait pas finalement. C’était plus exact de dire qu’il mettait sa situation en suspens, mais quand même…

Vivement le 15 !

Publié dans La Fille aux oiseaux

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