Londres par hasard

Publié le par Jeanne Ulet

Londres par hasard

Ah…les Swinging Sixties

La mode américaine, les glorieuses années d’après-guerre, l’argent facile et la gloire. L’alcool coule à flots, l’Amérique est à quelques heures d’avion. Johnnie Ray est passé, Elvis Presley fait fureur, les Beatles sont à quelques années dans le futur.

Et au milieu de ça, Tara Jupp. Fille d’un terrifiant pasteur des Cornouailles. Membre presque anonyme d’une fratrie de huit. Il y a Lucy, la grande beauté, Imogen la cuisinière, Roy et Luke les deux petits, Jack le vagabond, George héritier du père. Et j’en oublie.

Tara, elle, chante. Elle est passionnée d’équitation, mais son véritable talent est sa voix. Et c’est tout. Elle boite légèrement, sa beauté est éclipsée par celle de sa sœur, elle ne cuisine pas comme Imogen. Elle aimerait être chanteuse, bien sûr. Mais est-ce parce que sa mère – paix à son âme – le voulait ou est-ce pour elle-même ?

Le village avait un manoir. Le manoir sa châtelaine, et la châtelaine sa fille. Matilda. Matilda avait deux ans de moins que Lucy, et les deux filles se sont longtemps entendues à merveille. Et puis Lucy s’est mariée, Matilda a vendu un secret, avant de se lancer dans le mannequinat.

Tara, plus jeune, grandit dans les Cornouailles.

Et puis Matilda revient. Elle s’est fiancée à Billy Laurier, producteur de musique à Londres, et souhaite se marier dans la paroisse de son enfance. Tara est invitée à chanter pendant que le couple signe le registre.

Et c’est parti.

Repérée pour sa voix, elle part à Londres. On la présente à Inigo Wallace, aka Mister Tubes et dont les compositions prédisent le succès. On change son style. Elle sort avec un photographe, découvre l’alcool et le Six O’Clock Club de sa logeuse. Pourtant, elle reste elle-même, et n’oublie pas, malgré ses amours, le charme d’un garçon de quinze ans croisé sept ans plus tôt…

Jean Shrimpton (qui a pu inspirer le personnage de Matilda) portant une robe Mary Quant...

Jean Shrimpton (qui a pu inspirer le personnage de Matilda) portant une robe Mary Quant...

Cette histoire, c’est celle de Londres par hasard. Eva Rice l’a publié en 2012 sous le titre The Misinterpretation of Tara Jupp, et la traduction est arrivée dans notre pays l’année suivante.

Et c’est une bombe.

Les plus fidèles d’entre vous se souviendront que j’ai chroniqué l’année dernière un autre livre de l’auteur, L’Amour comme par hasard. Et surprise ! Londres par hasard est dans le même univers. L’un n’est pas la suite de l’autre, parce que les personnages récurrents ne sont pas les mêmes pas plus que les questions posées (comme le cycle des Rougon-Macquart si vous voulez). Pénélope Wallace n’y est qu’évoquée, Charlotte Ferris fait une apparition. En revanche, Inigo, frère marginal dans L’Amour comme par hasard, a un rôle plutôt important dans ce nouveau roman. On le voyait adolescent dans le premier opus, c’est maintenant un jeune adulte entré dans son rêve tout en conservant un certain réalisme.

Le monde décrit n’est plus celui des nantis fauchés, mais des nouveaux riches, les chanteurs, producteurs, musiciens, mannequins, tous ceux qui surfent sur la vague de la mode. Il n’est pas question de créer des choses faites pour durer, du moins dans l’immédiat. Ce qu’ils veulent, c’est faire le buzz. L’Amour comme par hasard le décrivait en filigrane en intégrant Pénélope dans les paillettes de Marina Hamilton.

Eva Rice nous entraîne ici dans un monde fascinant, encore mieux construit que celui de son premier roman. Certains éléments, outre des personnages et des noms, sont récurrents. L’alcool à toutes heures de la journée (du cognac à dix heures du matin, sérieusement ?), la drogue et le tabac par excès, tout cela elle l’avait déjà évoqué dans L’Amour comme par hasard.

Mais The Misinterpretation of Tara Jupp… Le reproche que je faisais au premier roman ne tient plus avec celui-ci. J’avais trouvé l’année dernière que les personnages étaient plats. La personne humaine est riche d’une multitude de facettes que j’avais trouvées inexistantes chez Pénélope, Harry Delancy, et même Charlotte Ferris. Dans ce deuxième livre, publié sept ans après, les personnages ont une véritable richesse. Lucy est déchirée, Matilda n’est pas qu’une tête de linotte, et Inigo…c’est mon préféré.

 

Mary Quant dans sa minirobe : une image culte pour une femme culte

Mary Quant dans sa minirobe : une image culte pour une femme culte

Tara est le personnage principal, et à ce titre présente certaines similitudes avec Pénélope Wallace du premier roman. Eva Rice ne décrit pas véritablement de contre-héroïnes, mais elle les représente « en creux ». Les deux jeunes filles, d’âges assez similaires, sont présentées comme inférieures à leurs amies/sœurs/etc., plus belles et brillantes qu’elles. Charlotte pour Pénélope, et Lucy pour Tara.

Une autre figure récurrente est celui de la femme séduisante, plus âgée, sage mais goûtant la vie. Alors faut-il comprendre que Londres par hasard n’est qu’une répétition de son roman aîné, mais en en gommant les défauts ? Moi je crois que oui. J’ai retrouvé dans ce nouveau livre l’étincelle qui m’avait prise à la lecture du premier. Les Swinging Sixties, les fêtes, la nouveauté, la gloire, les paillettes, j’en ai eu plein les yeux et j’en redemande.

Une figure récurrente dans les deux romans d'Eva Rice que j'ai lus est d'ailleurs la mode. Dans L'Amour comme par hasard, on parle de robes Dior, de cosmétiques, et l'important est de suivre la mode. Dans Londres par hasard, c'est l'émergence de la nouveauté. On respire encore ce parfum délicieusement rétro, mais la minijupe est à quelques années, Mary Quant en pleine ascension. La mode n'y est pas un décor mais un véritable élément du roman. Et j'adore.

Le style de récit d’Eva Rice est assez particulier. J’ai vu l’histoire au travers des souvenirs de Tara. Elle parlait au passé, je pouvais donc deviner qu’il ne s’agissait que de ses débuts, mais j’ai vécu ses premières expériences avec elle. Le point de vue est plus développé que celui de la jeune fille moyenne de dix-sept ans du XXIe siècle, mais qui s’y intéresse ?

Alors un conseil, Mesdemoiselles…lisez. Lisez ! Lisez et commentez ;)

Publié dans Coups de coeur

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