Scène douzième : Concerto, deuxième mouvement

Publié le par Jeanne Ulet

Scène douzième : Concerto, deuxième mouvement

« Danser, c’est s’interroger, aller au plus profond de soi. » Marie-Claude Pietragalla

30 avril 2002, Londres

Trois coups frappés à sa porte obligèrent Diana à relever la tête. Attablée à son bureau, dans sa chambre de l’Institut, elle s’efforçait de rattraper son retard scolaire. Sa mère avait accepté de la laisser retourner à Londres à deux conditions. La première était qu’elle ne recommence pas un malaise comme celui-ci. Cela encore Diana pouvait le faire, elle-même n’avait aucune envie de réitérer l’expérience. Son professeur, la peur de sa mère, le harcèlement de Liverpool, elle aurait tout donné plutôt que de revivre cela. L’autre condition était plus ennuyeuse : non seulement elle se devait d’avoir son diplôme, mais elle ne devait pas se contenter de la qualification la plus basse, le O-level. Sa mère voulait qu’elle ait le A, ce qui demandait plus de travail que Diana n’était encline à en fournir.

Elle en avait parlé à Meldornov ; plus exactement, le médecin avait donné son autorisation le 20. Dans la foulée, le directeur l’avait reçue en entretien. Il avait posé quelques questions, et Diana avait au final bien dû lui avouer le deal avec sa mère. Lui avait écouté avec intérêt, sans faire trop de remarques cyniques. Après une vingtaine de minutes, il l’avait congédiée, signifiant qu’elle recevrait sa décision avant la fin de la journée. Le courrier des élèves avait été distribué trois heures plus tard, et Diana avait reçu une petite enveloppe. Sur une carte de visite à son nom, Meldornov n’avait écrit que quelques mots : Je me range à l’avis de votre mère.

Depuis, il fallait bien qu’elle obéisse. C’était un mot qu’elle détestait. Obéir. Sa mère avait légalement le droit de la retirer de l’Institut tant qu’elle était mineure, et Meldornov pouvait la virer à tout moment si l’envie lui en prenait ! Elle avait obtenu un sursis, c’était déjà ça. Pour aussi nul que soit le deal, au moins elle restait. La première menace était un peu vaine. Diana était née le 16 juillet 1985. D’ici quelques semaines, elle deviendrait majeure et sa mère perdrait tout pouvoir. Le principal problème serait son prof.

Affronter sa mère avait au final été une partie de plaisir, à côté de lui. Elle avait ressenti quelque chose devant la vidéo. Cela paraissait presque contradictoire, ce pas de deux bourré de fautes était traité comme un exercice. Le talent de Meldornov y était pour quelque chose, mais Diana n’était pas assez naïve pour croire que sa mère l’avait remarqué.

- C’était magnifique ma chérie, avait-elle dit.

…Avant de poser ses conditions. Restait qu’il s’agissait du plus grand progrès de Diana pour sa cause depuis le début de la semaine. Elle ne savait pas trop si ce sentiment durerait. Rose Dwayne pouvait toujours changer d’avis en un éclair, alors Diana avait pris les choses en main. Quelques heures plus tard, elle repartait pour Londres après avoir promis de ne pas danser avant le 19. Meldornov l’avait finalement réintégrée, Diana n’avait plus qu’à remplir sa part du deal.

Plus facile à dire qu’à faire, mais c’était la clé pour la sortie. Maths, anglais, italien, sciences. Biologie, musique. Elle avait certains jours l’impression de passer son temps à ça ! Son travail scolaire avait été assez négligé ces derniers mois, et il lui fallait au moins quatre A ! Elle avait également recommencé à danser, si bien qu’il lui semblait ne plus avoir une minute de libre. Diana avait soupçonnait même Meldornov de demander aux enseignants de la charger de devoirs le plus possible. Non pas qu’elle ait des preuves. Elle avait bien repris ses cours de danse, tous, sauf ceux-là.

Il l’évitait. Biera avait été ravie de la voir revenir, Rouyëre aussi, mais Meldornov était aux abonnés absents. Ce n’était pas à cause de son emploi du temps ; Diana le croisait parfois aux repas et les autres avaient toujours leurs leçons avec lui.

Mais pas elle.

Ça gâchait même son plaisir de revenir. Biera était excellente, Rouyëre aussi, et elle continuait à aller à l’Académie du Royal Ballet, mais aucun ne valait Meldornov. Le directeur était probablement la personne la moins agréable du monde, mais danser avec lui valait vraiment le détour. Ce n’était pas que son talent, ça allait bien au-delà. Diana ne pouvait pas l’expliquer, mais il avait une telle délicatesse, un tel toucher, une telle perfection dans son art qu’elle ne pouvait pas s’empêcher de le préférer.

Mais il lui en voulait. Diana s’en serait bien moquée si elle n’était pas aussi dépendante de lui pour enfin trouver la sortie. Elle était déçue. Ce fut Yoko qui l’aida à comprendre. La Miss Potins avait découvert le fait elle-même, et avait (bien que Diana ne sache trop comment) réussi à placer que « elle l’avait bien cherché, elle n’avait qu’à faire plus attention ». C’était violent à entendre, mais possible. Meldornov devait vouloir la garder sans pour autant chercher à aller plus loin. Il avait oublié ce qu’il avait cru voir avant d’aller en Australie.

Ou peut-être qu’il en avait absolument rien à faire d’elle et ne jugeait simplement pas utile de la recevoir. Diana ne se serait pas risquée à prendre un rendez-vous pour lui poser la question. Tout ce qu’elle pouvait faire était prendre parti de sa disgrâce…et son mal en patience. Avec un peu de chance, une fois Elena sortie, il se souviendrait qu’elle existait, elle aussi.

La date de la présentation n’avait pas encore été fixée, mais ce serait sûrement pour bientôt. Il était de plus en plus accaparé par Elena. Le pire était sans doute que Diana ne pouvait même pas utiliser ce temps libre pour danser ! Meldornov avait toujours la clé de son studio, et Elena refusait de lui ouvrir.

Peut-être qu’avec la suivante… Lorsqu’Elena partirait, Alena récupérerait sûrement sa chambre. Ça vaudrait le coup d’essayer, elle accepterait sûrement de lui ouvrir la porte. Au pire, pour ce que Diana en savait, Alena n’était pas très soigneuse de ses affaires. Elle pouvait très bien perdre ses clés…

Stop. C’était ce qu’il fallait penser. Stop. Elle ne volerait pas de clés, elle ferait sa géométrie. C’était plus sage. Elle devait coûter trop cher pour que Meldornov veuille encore la garder longtemps. Il se lasserait. En attendant, elle allait travailler, puisqu’elle n’avait que ça à faire. En attendant des jours meilleurs…

- Entrez, soupira-t-elle.

Le livre de géométrie atterrit sur le fauteuil, lui-même encombré par une tonne de vêtements. Ça suffisait. Diana réessaierait plus tard. Ce soir. Après ses exercices d’italien et la dissertation sur Dorian Gray et Sir Simon. Et une révision du chapitre sur le cœur. En un mot, elle n’était pas couchée…

- Elena !

- Salut Di’.

Elle devait répéter sur la scène de l’opéra cet après-midi. C’était difficile à ignorer, elle l’avait hurlé dans tous les couloirs. Diana avait opiné, souri, félicité. Comme les autres. Absolument pas sincère. Comme les autres. Elle n’osait pas le prononcer, mais ce qu’elle pensait avait un nom.

Elena paraissait fatiguée, au point que Diana eut tout de même pitié. Meldornov n’avait probablement pas été sympa. Il paraît qu’il était d’une sale humeur en ce moment. Diana se demandait si ça avait un rapport avec son accident. Probablement pas, il devait avoir autre chose à penser.

- Tu réussis tes exercices ?

Diana savait qu’elles ne partageaient pas les mêmes intérêts, mais Elena avait presque le même âge qu’elle. Elles étaient rapprochées par la même galère.

- C’est nul à chier.

Et comme Elena venait d’Espagne, elle passait les diplômes espagnols. Diana était la seule à devoir passer les A-levels, autant à cause de son âge que de sa nationalité. Quoique ce n’était pas non plus comme si elle était un génie.

- Je ne vais pas trop pousser pour y aller, ricana gentiment Elena.

- T’inquiètes, ça viendra bien assez tôt comme ça. Tu t’es enfuie de l’opéra ?

Ça devait être assez tentant parfois…

- J’aurais bien aimé ! Meldo a décidé de finir plus tôt.

- A te voir, ça n’a pas l’air d’être une catastrophe !

- J’ai été comparée à un chalumeau et un ours polaire et il m’a dit que j’étais frigide. Je ne savais pas qu’une poupée devait avoir de la sensualité.

- Swanilda est la fiancée de Franz. Faut bien qu’elle ait l’air un peu amoureuse, non ?

Elena fit la moue et s’installa sur le lit, faute de pouvoir coloniser le fauteuil. Là, elle tritura son bracelet un bon moment, joua avec ses cheveux, soupira, avant de finalement lâcher :

- J’ai un message pour toi.

- De qui ? répliqua Diana.

- Meldo, qui d’autre ?

Diana releva brusquement la tête, manquant de se prendre sa lampe dans le front. Enfin des nouvelles ! Il en avait mis du temps, plus de dix jours !

- Il veut que tu le rejoignes sur la scène à la demie, reprit Elena. Me demande pas pourquoi j’en sais rien. Il danse à huit heures, donc t’en auras pas pour longtemps. T’as le droit de prendre la voiture de l’Institut, et il a appelé Biera. C’est tout ce qu’il m’a dit.

C’était déjà bien. Beaucoup plus que ce que à quoi Diana avait eu droit ces derniers jours. Cependant, elle sentait une fois encore monter une colère sourde noyée de découragement. La scène, vraiment ? Elle n’y était jamais montée que lors des revues de l’Académie (et un petit remplacement, il y a longtemps). Qu’il l’y envoie, alors qu’elle ne devait même pas être présentée, c’était…surréaliste.

Il ne lui demanderait pas un autre remplacement, n’est-ce pas ? Non pas qu’elle ne le veuille pas, mais à son âge… Il y avait assez de danseuses dans la Compagnie, et s’il leur fallait un vivier, ils avaient l’Académie. Non, ça ne pouvait pas être ça. Mais alors quoi ? Ce n’était pas rien quand même ! Il était dix-huit heures passées. Le temps que la voiture atteigne l’opéra, qu’elle se change et s’échauffe, la demie serait passée depuis un moment. Sans compter que lui avait d’autres chats à fouetter !

Il avait le chic pour choisir ses moments ! Le pire dans tout ça ? Il n’accepterait pas qu’elle soit en retard.

Alors elle courut. En trois minutes, Diana avait bondi de sa chaise, renversé trois livres, ramassé, perdu son sac, retrouvé, et était descendue à toute vitesse jusqu’au rez-de-chaussée. La façon dont le chauffeur louvoyait dans le trafic pour arriver à l’opéra à dix-huit heures vingt-deux resta un mystère. Il connaissait son travail, et s’était arrêté juste devant l’entrée des artistes. A partir de là, en revanche, elle était dans le brouillard. Personne ne semblait disposé à lui indiquer son chemin, les rares à qui elle demandait l’ignoraient royalement. Finalement, après avoir demandé à cinq personnes, s’être perdue deux fois, elle avait trouvé les vestiaires. Avec le justaucorps vert bouteille de l’Institut, échauffée en quatrième vitesse (il valait mieux que Meldo ne le sache pas non plus), Diana posa finalement son chausson sur la scène à dix-huit heures trente-cinq.

Meldornov était là. Du coin de l’œil, Diana le vit discuter avec un musicien. Elle le remarqua à peine. Le parterre était à ses pieds. Vide encore, la salle se remplirait bientôt de spectateurs. Tous les sièges seraient sûrement remplis, on se bousculait pour le voir comme d’autres faisaient la queue des heures pour un concert de Justin Timberlake. Elle y avait déjà été (pas pour voir Justin Timberlake, malheureusement). L’Institut prenait parfois des places pour les élèves, et depuis le poulailler ils assistaient à certaines productions. Mais pas ce soir, ni même pas avant septembre. Pour l’instant il n’y avait qu’elle, les musiciens, et Meldornov.

Elle avait souvent rêvé de se retrouver là. Seule devant une salle, prête à danser. La présentation de l’Académie n’avait pas étanché cette soif. Le besoin n’était pas passé avec le temps, et que Meldornov la force à revenir ne faisait que l’empirer. En fermant les yeux, Diana pouvait se revoir enfant. Avant qu’on ne la tire de son trou, elle rêvait de porter un tutu rose et une couronne, et de se lancer dans un solo tellement beau que le public en redemandait. Et maintenant, après six ans d’apprentissage, elle était bien partie pour rester élève jusqu’à sa retraite, et de supporter le justaucorps vert bouteille.

- Impressionnant n’est-ce pas ?

Ça il pouvait le dire. C’était bien plus que ça.

- Vous êtes sur la scène qui a vu passer autant de génies que de mauviettes.

Il devait se mettre dans la première catégorie, et les autres…dans la deuxième. Elle ne le regardait même pas, n’écoutait que d’une oreille. Il pouvait toujours parler, ce n’étaient que des mots. Mais la salle…ça valait bien le déplacement, tout compte fait.

Si seulement elle pouvait avoir une chance pareille…

- C’est…

Les mots moururent dans la gorge de Diana. Comment est-ce que Meldo pouvait s’attendre à ce qu’elle puisse dire quoi que ce soit ? Et comment Elena avait pu oublier de lui décrire cette dimension ? D’habitude, elle adorait raconter ses répétitions. C’était souvent une critique des comparaisons du directeur, mais elle n’avait rien dit dans sa chambre. Juste les quelques infos nécessaires.

- C’est indescriptible, reprit Meldornov. Pendant un ballet, la scène est baignée de lumière. Vous ne voyez pas la salle mais vous sentez qu’elle est là. Vous la sentez parce que vous avez la scène sous vos pieds. Le public ne compte pas.

Ne comptait pas ? C’était peut-être son avis, mais elle ne le partageait pas. Bien sûr que si que le public comptait. C’était en fonction de lui que se faisaient les carrières. La critique donnait une renommée internationale autant que descendait un danseur. Alors se moquer du public, sûrement pas. Si elle voulait danser, seulement danser, elle le ferait seule. La scène avait le public, et le public avait la scène. Même lui, pourtant bien placé sur l’échelle de l’égoïsme, en avait besoin. Puisqu’il adorait la scène, il devait bien avoir besoin du public aussi.

Foutu danseur.

Il ne devait même pas être capable de voir au-delà de lui-même. Il avait encore apporté un caméscope. Peut-être qu’il adorait se regarder danser. Il lui remettait régulièrement les vidéos de leurs leçons, mais ça c’était avant. Avant l’accident et sa décision de l’ignorer royalement.

Quel que soit le ballet où il devait danser, Meldo n’était pas prêt. Il n’avait pas son costume, ni même de maquillage de scène. Il n’avait jamais que sa tenue de répétition, un pantalon de sport et un t-shirt noir. Il arpentait la scène comme un lion en cage, discutant sur le talent, l’art, et le théâtre. Diana ne comprenait pas grand-chose, mais n’osait pas parler. Il s’intéressait à nouveau à elle, c’était l’essentiel. Il citait le Bolchoï et le Kirov, l’Opéra de Paris et le Metropolitan, Sydney et Tokyo. Tous des foyers d’excellence. Et il le pensait vraiment. Diana ne l’avait pas souvent vu parler de cette façon. Il y avait bien la fois où elle s’était énervée, et encore ! Il ne paraissait pas aussi énergique. D’habitude, personne n’était épargné. Il assassinait tous les danseurs, se plaçait au-dessus des meilleurs. Les seuls à qui il reconnaissait du talent étaient morts ou à la retraite. Mais là…non. Il parlait du talent. Rien que de ça.

Elle ne le comprenait plus. Il la traitait comme les autres, puis différemment, puis il s’énervait, la boudait, et revenait ! A quoi il jouait ? Ça commençait à ressembler à Hollyoaks, à la différence près que c’était sa vie, et sans aucune histoire parallèle. Elle n’était pas enceinte, elle ne fréquentait pas trois gars à la fois, elle ne fréquentait même personne ! C’était un autre problème d’ailleurs. Sa mère aurait adoré la voir avec un copain, elle-même n’avait rien contre l’idée, mais comment ? Ce n’était pas dans ce pensionnat, surveillée 24h/24, et soumise aux caprices du directeur, qu’elle allait pouvoir faire des rencontres ! L’univers de la danse était impitoyable et demandait parfois de mettre sa vie personnelle de côté. Il était encore trop tôt pour savoir si elle le ferait, mais Diana savait surtout ce qu’elle ne ferait pas.

Elle frissonna et il ne le vit pas. Il regardait ailleurs, la salle, si bien que Diana ne le voyait que de profil. Son visage anguleux et bien dessiné avait un charme légèrement sauvage, et le danseur tout entier irradiait d’un charisme étonnant. C’était peut-être ça qu’on lui trouvait. Tout le monde savait qu’il était un emmerdeur de première, et pourtant on continuait à le suivre. Il devait bien dégager quelque chose pour qu’il plaise autant, et depuis si longtemps ! Quel âge avait-il seulement ? A vue de nez, la petite trentaine. Il avait dix ans de carrière devant et derrière lui. Peut-être un peu plus. S’il était sur scène comme maintenant, on se battrait pour le faire danser jusqu’à ce qu’il en crève de fatigue.

Si seulement il acceptait de la laisser partir ! Diana savait qu’elle aurait logiquement dû reprendre espoir avec cette convocation, mais les six ans passés lui avaient appris qu’elle ne pouvait certainement pas compter sur lui. Le pire était peut-être l’espoir qu’il lui avait donné pour l’éteindre aussitôt. Convoquée à l’opéra, et même pas pour un remplacement ! Non, il abusait. Il fallait qu’elle s’en aille.

- Venez, reprit-il après un silence pesant sur le discours adressé à la salle vide. Vous n’êtes pas là pour regarder. J’aimerais voir ce qui se passe sur scène. Sentez-la.

Il lui attrapa la main et la mena au centre de la scène. Après un geste au chef d’orchestre la musique retentit. Diana ouvrit la bouche pour demander ce qu’elle était censée danser, mais la referma aussitôt. L’Oiseau de Feu. Ce pas de deux. Encore. A croire qu’il pensait qu’elle ne connaissait que ça. Pourtant, elle prit une profonde inspiration et, pile sur la note voulue, monta sur la pointe. Elle dansait, pour la première fois, un solo sur une scène d’opéra.

Publié dans La Fille aux oiseaux

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