Scène septième : Aria

Publié le par Jeanne Ulet

Scène septième : Aria

« L’œuf ne danse pas avec la pierre. ». Proverbe africain

1er avril 2002, Londres

Les chaussures de jazz effectuèrent un vol plané jusqu’à la fenêtre. Elles manquèrent le carreau de peu, mais c’était bien le dernier souci de Diana.

Elle s’était bien détendue avec le jazz, mais c’était une pause. Elle aurait dû mieux se sentir après. Pourquoi n’était-ce pas le cas ? Ça faisait moins de deux heures qu’elle était dans son studio. Elena devait être dans sa chambre, mais elle ne venait presque jamais là. C’était facile pour elle, elle était parvenue à atteindre l’arrivée sans passer par la prison ! Et elle ? Ça faisait un mois et demi ! Un mois et demi, presque autant que Meldornov était parti, et elle se trouvait plus dans le brouillard que jamais !

Elle aurait bien rejeté la faute sur Elena ou son professeur si ce n’était aussi injuste. Diana savait qu’elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même. Si elle ne parvenait pas à danser suffisamment bien pour pouvoir enfin commencer sa carrière, c’était son problème. Meldornov l’avait dit lui-même, elle était seule. Il serait déçu en constatant qu’elle était incapable de faire des progrès.

Tout danseur se trompait. C’était dans l’ordre des choses, la mécanique du progrès. Se tromper autant était quand même frustrant ! Pourquoi n’était-elle pas capable de faire mieux ? Ça faisait déjà deux fois qu’elle manquait la chute. Trois en comptant celle de maintenant. Faire une arabesque était quand même simple ! Elle devrait y arriver !

Peut-être qu’elle était un peu fatiguée… Il était vingt-et-une heures. Elle avait passé sa matinée à travailler l’anglais (elle n’était toujours pas sortie de Byron), l’italien (elle était consternante), de sciences (il fallait bien suivre le programme), et de mathématiques (sans commentaire). L’après-midi avait été celui de ses cours de danse. Quarante-cinq minutes de travail particulier avec Biera, une heure de portés, danse de caractère avec l’Académie du Royal Ballet, retour, contemporain. Dîner, devoirs. Travail personnel. Diana voulait bien avouer que ses journées étaient énormes, mais elle n’avait pas le choix. Et puis ce n’était pas comme si elle ne faisait pas attention à sa santé ! L’infirmière la laissait prendre des vitamines, et Diana faisait bien attention à respecter le traitement.

Il était vraiment temps que ça s’arrête. En juillet, elle aurait ses A-level. Elle serait au moins débarrassée des maths et de l’italien, mais attendre jusque-là lui paraissait déjà trop long. Patienter jusqu’à juillet pour se mettre à travailler sérieusement ne ferait qu’encore retarder sa présentation.

Meldornov demanderait un résultat lorsqu’il reviendrait, et il fallait qu’elle lui en donne un. Il aurait dû revenir depuis plusieurs semaines mais ses répétitions de La Bayadère s’étaient prolongées plus longtemps que prévu. Il avait travaillé avec le Royal Opera, mais d’après Biera c’était Sydney qui ne parvenait pas à suivre son rythme. Diana aurait presque plaint les Australiens. Presque. Supporter Meldo était difficile, mais tant pis pour eux ! Ça lui laissait plus de temps pour progresser. Peut-être que si elle avait quelque chose de concret à lui montrer, il reviendrait sur sa décision de la garder à Londres.

Avec une grimace, Diana s’affala pour cinq minutes sur le banc. Elle enleva ses chaussons, montrant des pieds en sang, ce qui la fit soupirer. Elle s’était habituée à la douleur depuis qu’elle était montée sur les pointes, mais son corps résistait parfois plus qu’elle ne le voudrait. Qui commandait à la fin, lui ou son esprit ? Ses orteils avaient tellement saigné qu’ils en tachaient le collant malgré les embouts. Diana ne lâcherait pourtant pas prise. Si les arabesques ne fonctionnaient pas ce soir, elle travaillerait les grands jetés. Pas longtemps, quinze minutes. Elle devrait au moins s’entendre avec ça. Noureev menait l’exercice à la perfection, il pouvait traverser en trois sauts la scène de l’opéra de Paris. C’était la base, Meldornov lui-même disait que c’était ce que le public attendait ! Depuis qu’elle le connaissait, Diana avait compris qu’il prenait les spectateurs pour des imbéciles, mais des imbéciles sans lesquels il n’aurait pas de travail.

Avec un soupir, elle changea de musique et se remit au centre. Si ça ne marchait toujours pas, elle s’arrêterait pour la journée. A quoi bon continuer si elle n’arrivait à rien ? Le poste de radio diffusa bientôt une étude de Chopin. Diana avait oublié laquelle c’était, elle ne savait même plus si c’était vraiment Chopin (peut-être que c’était une variation d’Hoffmann, quelle importance ?), l’important était l’allegro. Sa playlist contenait toute une gamme de morceaux qu’elle pouvait utiliser pour ses exercices. Elle n’en avait plus changé depuis un moment, et savait que celui-là était parfait pour les grands jetés. Elle avait besoin de rythme pour sauter autant que de musique pour couvrir le bruit de ses chaussons frappant le sol. Alors, tandis que le pianiste plaquait ses premiers accords, elle commença à courir.

Un saut. Trop tôt.

Deuxième saut. Trop tard. Elle se rattrapa de justesse.

Trois, quatre, cinq. Six. Sept.

Au huitième saut, une houle de douleur brusque, aiguë, partit de son cou-de-pied. Elle enveloppa le mollet, remonta le long du fémur. Alors que Diana en était à l’acmé de son saut, la douleur explosa juste au-dessus de son coccyx. Le pianiste démontrait sa virtuosité alors qu’elle se pliait en deux, recroquevillée sous l’effet de la douleur. La musique couvrit le bruit de sa chute. Tombant lourdement sur le côté, Diana sentit une nouvelle goutte de sang tacher son collant. Mes pieds ! fut sa seule pensée. Si elle se les brisait, sa carrière serait finie avant même d’avoir commencé. Ce seraient des mois d’hôpital, autant de rééducation, et trop peu de temps ensuite. Mais alors qu’elle repliait les jambes pour protéger ses membres les plus importants, la douleur vint torpiller son crâne. Ses derniers instants de lucidité lui permirent de comprendre qu’elle s’était cogné la tête. Peut-être avait-elle aussi cassé quelque chose.

Alors que la playlist continuait de tourner et que l’horloge avançait, la jeune danseuse en short et collant ferma les yeux et ne bougea plus.

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Même jour, Liverpool

Rose Dwayne était paisiblement installée dans son petit salon, regardant un programme télévisé dont le principe était de relooker les gens les plus moches qu’ils pouvaient trouver en Angleterre.

— Faut pas prendre les gens pour des cons, grogna-t-elle tout en changeant de chaîne.

Elle parlait toute seule, et après ? Qui d’autre pouvait entendre ? Son mari était parti depuis des lustres avec une fausse blonde ! Il était aux dernières nouvelles sur un autre continent. Rose ne doutait pas qu’il ait réussi sa vie – autrement il lui aurait réclamé de l’argent au nom de leur mariage toujours officiel – mais il ne s’était jamais intéressé à son bien-être ou à celui de leur fille. Leur fille. Sa fille. Diana. Elle était à Londres, pas de danger de ce côté-là non plus. Cela n’empêchait tout de même pas que ces « journalistes » prenaient les spectateurs pour des débiles profonds. On avait beau refaire, ce n’était pas un lifting qui allait changer le caractère. Rose le savait d’expérience. Dorothy, une dame du quartier, économisait depuis sa jeunesse pour se payer un ravalement de façade. Une fois celui-ci fait, elle n’était pas plus heureuse, et son cœur restait sec après tant d’années de radinerie.

Nouveau programme. Les infos. Beurk. Les affaires du Parlement, non merci. Chaîne suivante, un dessin animé ? Franchement ! Nouveau changement. Channel 4, Hollyoaks. Un soap opera. Pas son préféré mais ça pouvait aller. La série montrait les problèmes traversés par les adolescents actuels, les adolescents normaux. Normaux. Ça suffisait pour dire combien c’était éloigné de la réalité, ou en tout cas de sa fille. Diana n’était pas normale. Elle ne sortait pas, elle n’avait pas de petit ami. Elle ne fumait pas non plus, ne mangeait pas de hamburgers, et ne fuguait pas pour tenter d’entrer en boîte par la porte de derrière.

Elle avait une vie saine, bien réglée ; tout semblait rythmé par la danse classique qu’elle apprenait dans son école de Londres. Rose se serait inquiétée si ce n’avait été, en même temps qu’une désolation, une sécurité. A en croire Hollyoaks, les adolescentes tombaient facilement enceintes, avortaient tout aussi précocement, se droguaient, fumaient, pour finalement être envoyées en cure. Ce n’était d’ailleurs pas que rumeurs ; Sun for you my people tentait de les sortir de la misère mais n’y parvenait pas toujours. Rose avait vu plusieurs anciennes camarades de Diana gâcher leur vie par manque de repères. Heureusement que sa fille était protégée.

Dans cet épisode, une jeune brune avouait à son copain qu’elle l’avait trompé un soir où elle était ivre. Son copain le prenait mal et disait qu’il avait besoin de réfléchir. Bah voyons…réfléchir avec l’autre brune qu’il pelotait trois scènes plus tôt ?

Pub. Quel suspens !

Le téléphone choisit ce moment pour sonner. Rose Dwayne soupira. Après une longue journée de travail où elle avait fait non moins de cinq ménages, elle estimait avoir un peu droit à de la tranquillité ! Elle se leva tout de même. Vu l’heure ce ne saurait être Diana, elle n’appelait que le soir et habituellement le mercredi. Enfin, on ne pouvait jamais savoir… L’association, peut-être…son ancienne voisine Farida Akrish, ou son ex-mari…quoique non, pas lui.

— Allô ? répondit-elle d’une voix lasse.

— Oui, c’est moi.

— QUOI ?

— Est-ce que c’est grave ?

— Lequel ?

Rose Dwayne raccrocha, interdite. Durant la courte conversation, elle avait ébouriffé ses cheveux gris au point qu’elle ressemblait à un savant après explosion. Elle s’en moquait totalement. Assise sur une chaise inconfortable, à côté d’un téléphone vieillot, elle fondit en larmes.

Sa fille n’y échappait pas, finalement.

...So it is ! Le prochain chapitre arrivera la semaine prochaine sans retard. J'espère que celui-ci vous aura plu en attendant... Et je reviendrai sûrement avec une nouvelle critique de livre ou de film en milieu de semaine, j'ai plein d'idées !

Pour ceux qui se demandent où est passée la petite causerie de début de chapitre, je l'ai supprimée pour une question d'affichage. Si elle vous manque faites-le moi savoir, je la remettrais ;)

A bientôt pour de nouvelles aventures ! Et d'ici là n'oubliez pas Le calame et la plume et son concours, Twitter, ou hellocoton pour les initiées !

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

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