Scène vingt-et-unième : Allegro man non tropo

Publié le par Jeanne Ulet

Scène vingt-et-unième : Allegro man non tropo

« Le danseur, cet être qui enfante, qui émet du plus profond de lui-même cette belle suite de transformations de sa forme dans l'espace. » Faure

7 octobre 2002

- Le quoi ?

Assise devant la directrice et son professeur, Diana avait l'air ébaubi du petit commerçant apprenant qu'il héritait du trône d'Angleterre. Depuis deux jours que sa vie avait repris son cours habituel – russe, danse, ennui – elle ne pensait pas arriver à…ça.

Terme employé faute de mieux. Reprendre le train-train quotidien ne lui avait pas trop plu. Au bout de sept ans d'école, elle en avait plus qu'assez. Saint-Pétersbourg avait été une parenthèse agréable, mais sans suite.

Ou du moins elle le pensait. Ça ne faisait que deux jours, mais le temps semblait s'écouler encore plus lentement que lors de ses dernières semaines à l'Institut. Ioann lui disait de prendre son mal en patience et que les choses changeraient, ils savent très bien ce que tu vaux, mais elle en doutait très sincèrement. Jusqu'à aujourd'hui. Elle avait été convoquée chez la directrice après sa dernière leçon. En montant au bureau, Diana s'était demandée si on allait encore l'envoyer ailleurs. Elle savait pertinemment que c'était stupide, mais c'était la meilleure solution qu'elle pouvait envisager. C'était soit ça, soit poser des mots sur cette boule au ventre qui lui donnait la nausée à chaque marche.

Ce ne pouvait pas être pire que l'Académie. Le mot avait dû courir depuis son voyage, puisque plusieurs personnes lui avaient demandé sur un ton narquois comment était le Maryinski. D'autres avaient demandé pourquoi. Ses chaussons avaient disparu, et Diana était arrivée en retard à une leçon pour avoir dû en vitesse aller en chercher d'autres.

- Le prix de Lausanne, répéta le professeur – en anglais. Vous savez ce qu'il est ?

Diana entendit la question, la comprit, mais ne répondit pas. Ses connexions neuronales semblaient s'être bloquées sur ces quelques mots. Prix de Lausanne. Prix de Lausanne, prix de Lausanne, prix de Lausanne. Ils voulaient l'envoyer au prix de Lausanne.

- Vous savez que les danseurs sont récompensés par certains prix, reprit son professeur en prenant son mutisme pour de l'ignorance. Vous avez le prix de Varna, le prix Nijinski, le concours international de Moscou que nous hébergeons tous les quatre ans, et le prix de Lausanne. Il en existe d'autres naturellement, mais notre choix s'est cette année porté sur le prix de Lausanne. C'est un prix suisse qui se tient chaque année au palais de Beaulieu, à destination des élèves de 18 ans au plus. Les élèves primés reçoivent des stages auprès de grandes écoles ou compagnies, en plus d'obtenir une certaine réputation. La prochaine édition aura lieu début 2003.

- Et vous m'avez inscrite ?

Diana ne connaissait pas très bien ces questions-là, mais il lui semblait que ce n'était pas extrêmement légal. Elle était majeure, n'est-ce pas ? Elle devait bien avoir son mot à dire. Et si elle refusait ? Sans compter qu'elle était juste à la limite d'âge. S'ils tenaient tant que ça à l'inscrire à un concours, ils auraient pu l'intégrer à la compagnie et puis l'inscrire à Varna ! Elle avait dix-huit ans, sept d'école, c'était bien trop. Certaines danseuses quittaient même l'Académie à seize ans ! Elles avaient ensuite une belle carrière, et sans le prix de Lausanne.

Meldornov lui-même avait été lauréat de Varna…et avant même d'entrer au Royal Ballet.

- Vous ne semblez pas comprendre, interrompit la directrice avec un mouvement d'humeur. Vous n'avez pas de graduation ou d'expérience ! Vous envoyer à Saint-Pétersbourg était un pari, mais nous ne l'aurions pas fait si nous n'avions pas été sûrs de vos capacités. Vous avez des progrès à faire, c'est évident, mais nous n'aurions pas accepté de vous prendre à l'Académie sans un minimum de certitudes. Le Bolchoï a une réputation à défendre, vous comprenez ?

…une réputation à défendre ! Diana se retint de lever les yeux au ciel. Elle n'était pas stupide, quoi qu'ils en pensent. S'ils avaient tant besoin qu'on porte leur bannière à Lausanne, ils auraient choisi un élève qu'ils connaissaient depuis longtemps, un avec des chances. Pourquoi pas David Protkine ?

Elle recommença à toucher l'anneau de son index. Le Bolchoï jouait un jeu trouble qu'elle ne comprenait pas. Refuser l'offre serait encore plus débile que de quitter l'Institut (et elle en avait déjà bien assez fait). Mais c'était bizarre. Définitivement bizarre. Elle n'avait rien pour la distinguer, et on la poussait dans un concours international ? Ce n'était pas non plus comme si elle avait la moindre chance n'est-ce pas ? Même si elle était à la frontière de la limite d'âge. Ça ne lui donnerait pas davantage de capacités.

Elle n'était pas Meldornov…

- Qu'est-ce qui vous dit que j'ai des chances ? choisit-elle de répondre.

- Il ne s'agit pour l'instant que des sélections, d'abord le dossier et ensuite les vidéos. Notre expérience du Maryinski a été suffisamment convaincante pour que votre candidature soit envisagée.

Ce n'était quand même pas cohérent ! Même Meldornov n'aurait pas pris un risque pareil, et il devait pourtant avoir le goût du risque pour prendre une boursière comme elle ! Diana était bien d'accord pour admettre que son envoi à Saint-Pétersbourg avait été un risque, mais elle connaissait relativement bien le ballet, et ce n'était que pour trois jours. Il s'agissait là d'un concours international. Engageant la réputation d'une des meilleures écoles de Russie, pas une compagnie de seconde zone ! Le pire de tout, c'est qu'ils le savaient. Et fonçaient tout de même tête baissée.

- Que dois-je faire ?

Elle se retint de soupirer. Il n'y avait pas moyen de dire non, et même si le Bolchoï s'était lancé dans un jeu qu'elle ne comprenait pas, elle s'était assez sabordée pour les quinze années à venir. Gagner à Lausanne pourrait lui garantir une place dans la compagnie. Même si Diana savait ses chances de victoire extrêmement faibles, elle devait toujours tenter.

Tenter au détriment d'autres qui le méritaient beaucoup plus. Diana était une élève comme les autres, elle avait conscience que d'autres avaient un niveau bien supérieur…une jeune fille de l'année d'en-dessous, notamment, était vraiment excellente. Ils n'avaient qu'à l'envoyer en Suisse s'ils espéraient le succès.

- Votre problème Miss, reprit son professeur, c'est que vous êtes encore trop scolaire. Votre performance de l'oiseau était techniquement bonne et vous avez su raconter quelque chose. C'était bien, mais il faut que vous vous rappeliez que ce n'est qu'un ballet parmi tous ceux qui existent. Vous devez apprendre à sublimer le mouvement, vos concurrents de Lausanne en sont au même point. Vous avez appris la technique, et vous avez jusqu'à janvier pour étudier les variations que nous choisirons.

- Si vous emportez un prix, ou même accédez en finale, vous y gagnerez autant que le Bolchoï. Vous voyez l'intérêt ?

L'intérêt…il devait bien en avoir un, d'accord, mais tout ce qu'elle pouvait faire en cet instant était opiner sans donner son avis. Elle enverrait un mail à Ioann dans la soirée – ce n'était pas non plus comme si Diana avait quoi que ce soit à faire. Son collègue pétersbourgeois pourrait peut-être l'éclairer, et il serait bien le seul. Il connaissait son passé et l'avait vue danser.

Il lui dirait sûrement d'accepter, songea Diana en redescendant du bureau. Elle avait répondu oralement, mais on lui avait dit de revenir le lendemain pour remplir certaines formalités administratives. Elle avait encore l'opportunité de refuser, ce qui lui semblait plus sage que se lancer tête baissée dans une aventure dangereuse pour sa carrière.

Un peu tard souffla dans sa tête la voix de l'ironie. Elle avait démissionné du meilleur centre de formation d'Europe et fait le pari de partir en Russie avec à peine plus de trois cent livres. Sans compter que Lausanne ne pouvait pas vraiment lui faire de mal…aucun bien si elle était rejetée, c'était vrai, mais si la chance était avec elle, elle pouvait y être remarquée.

Le soir même, Diana était affalée sur son lit et retournait la question. Elle n'en avait parlé à personne d'autre que Ioann, et le mot n'avait pas encore couru dans les couloirs. Elle avait envoyé son mail avant le dîner, et avait été surprise de trouver une réponse deux heures plus tard, alors qu'elle vérifiait sa messagerie avant la fermeture de la salle informatique. Diana avait alors imprimé le message et le fixait. Lamentablement. Sa colocataire, une élève de dix-sept ans, l'avait regardée avec un reniflement de mépris. Les deux filles avaient dû échanger trois phrases au plus depuis septembre ce n'était sûrement pas à elle que Diana allait demander conseil.

Ioann ne disait jamais que des choses très habituelles, mais un paragraphe la travaillait plus que les autres :

Je ne sais pas si tu t'es renseignée sur la composition du jury de Lausanne, mais Meldornov en a déjà fait partie une fois ou deux. Je ne pense pas qu'il y sera cette année, j'ai seulement entendu dire qu'il était ami avec le directeur du palais de Beaulieu.

En dehors du fait qu'il était surprenant que Meldo puisse avoir des amis (de l'avis de Ioann), Diana savait que son collègue avait raison. Avec un caractère comme le sien, Meldornov ne devait pas avoir digéré sa démission, et il était capable de mettre en jeu certains contacts pour lui faire payer sa défection. Ioann ne le formulait pas de cette façon, mais il connaissait leur ancien professeur aussi bien qu'elle, assez pour savoir que c'était possible…

Au dehors, la pluie commença à tomber. Dans quelques semaines, la ville serait blanche. C'était ce que Ioann lui avait prédit, avec ce même sourire éblouissant dont elle l'avait vu se servir pour faire pardonner son retard en studio. Diana se demandait si elle venait de se faire un ami. Elle ne le connaissait que depuis une semaine, mais ils avaient beaucoup parlé, et il la comprenait mieux que quiconque. Bora…Bora était toujours là, oui, Bora l'ami fidèle, mais il ne dansait pas, il ne comprenait pas le sens des termes qu'elle employait ni même l'utilité de ce qu'elle faisait. Sans lui parler souvent, Diana le soupçonnait de s'engager sur une mauvaise pente. Elle regrettait de ne pas pouvoir être à Liverpool pour le retenir, mais elle n'avait pas assez d'argent pour se payer un aller-retour, et que prendre ? Sa carrière ou son ami ?

Sa colocataire entra en claquant bruyamment la chambre. Elle fouilla dans son armoire, constata sa présence, mais ne pipa mot. Une fois sa brosse retrouvée, elle ressortit, laissant Diana à nouveau seule. Satisfaite, la jeune fille s'allongea sur son lit et plongea son visage dans l'oreiller. Elle avait tellement de questions qu'il lui faudrait une vie pour y répondre. Une vie et des amis… Bora était hors course, Elena n'avait pas donné signe de vie (avaient-elles seulement été amies ?), et elle ne connaissait Ioann que depuis une semaine. Oh, et personne au Bolchoï ne voulait se lier avec elle.

C'était en ces moments, où le pour et le contre se bousculaient dans sa tête, que Diana regrettait de ne pas avoir accès à un studio. A Londres, lorsqu'elle s'énervait trop (et avant que Meldornov ne lui pique sa clé), elle lançait une liste de lecture aléatoire et dansait jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus. Sa chanson préférée était What a feeling, même si Flashdance ne peignait qu'une ombre trouble de la réalité. La musique se prêtait autant au contemporain qu'aux pointes, et lorsqu'elle était vidée de toute énergie, alors Diana pouvait penser à nouveau.

Accepter ou refuser. Tenter la renommée et risquer Meldornov, ou se sécuriser et suivre les moyens habituels. Si elle le pouvait. Elle n'était pas une perle rare, n'est-ce pas ? Ce ne serait pas elle la nouvelle Fonteyn.

Publié dans La Fille aux oiseaux

Commenter cet article