Acte II, Scène troisième : Quart de croche

Publié le par Jeanne Ulet

Acte II, Scène troisième : Quart de croche

« Lorsque je danse, je ne cherche à surpasser personne d'autre que moi. » Mikhaïl Nikolaïevitch Barychnikov

 

9 juillet 2008 – Royal Opera

Tournée du Bolchoï.

C’était la troisième fois. Certains danseurs passaient près de la moitié de leur carrière sur les routes pour se faire un nom. Par rapport à eux, Diana n’avait pas beaucoup voyagé. Elle avait fait Tokyo. Liverpool ne comptait pas, c’était son territoire. Et puis la France, et l’Italie. C’était la première fois qu’elle faisait une tournée comme celle-ci, sur une aussi grande distance. Le Bolchoï avait commencé avec Montréal, avant de passer par New-York. L’Europe était venue ensuite : Paris, Madrid, Milan, Berne, Berlin. En Espagne, elle avait revu Elena. Leurs retrouvailles avaient été sympathiques mais distantes. Elles étaient toutes deux primas, sur des continents différents et avec des renommées différentes. Depuis qu’elle avait tenté de rendre justice, Diana n’entendait plus parler que de ça.

Le Bolchoï présentait deux œuvres. D’abord L’Art de la barre, également de Maurice Béjart. Diana n’y participait pas. Ensuite le Sacre du Printemps. L’Elue figurait sur les affiches, et c’était vers elle que les journalistes se tournaient. La nouvelle prima ballerina. Elle avait encore toutes ses preuves à faire sur le poste, et quoi de mieux qu’une tournée ? On guettait la moindre de ses erreurs. Marie Lepelletier l’avait longuement chapitrée sur le comportement à tenir, tout en lui réservant certains engagements. Elle ne faisait que son travail, mais pour Diana, c’était épuisant. Elle avait voulu être célèbre, une danseuse reconnue ; elle n’avait pas de talent, ne méritait pas son titre, et la victoire avait un goût amer. Sans compter que la Française commençait maintenant à lui parler de postérité.

Postérité. Diana retint un reniflement méprisant et jeta un regard par la fenêtre. Un bus emmenait la compagnie depuis Heathrow jusqu’au Royal Ballet. Londres. Si Diana avait appris à danser, c’était grâce à une certaine personne. Prononcer son nom après plusieurs années de silence lui avait écorché la bouche, mais la danseuse était ressortie de l’interview avec le sentiment de la justice rendue. Lepelletier lui en voulait de ne rien avoir dit, mais ce n’était rien à côté de ce qui était venu ensuite. La direction artistique du Bolchoï l’avait convoquée en conférence vidéo pour avoir des explications, Ioann s’était dépêché de l’inonder de mails demandant pourquoi, ses collègues avaient changé de comportement. Anna avait boudé quelques heures avant de reprendre son comportement habituel ; c’était une première soliste de deux ans de moins que Diana, et celle qui se rapprochait le plus d’une amie.

Lepelletier, comme pour se venger, l’avait inondée de nouveaux entretiens et passages télévisés. L’affaire avait pris une ampleur telle qu’elle dépassait le simple milieu des connaisseurs, au point que Diana commençait à regretter.

C’était stupide, songea-t-elle. Elle n’avait fait que rendre le mérite à son légitime propriétaire. Marie Lepelletier avait réussi à lui arracher la promesse de ne pas parler de son régime de faveur ou de Sun for you my people ; d’après elle, ça ne donnerait que de méchantes rumeurs plus malsaines que bénéfiques. C’était sans compter l’autre déception, la réalisation venue trop tard : quitte à parler de Meldo, elle aurait dû le faire après son passage dans la capitale anglaise. Brandon Neil lui avait étrangement paru être la parfaite personne pour recevoir la confidence, c’était un jeune animateur qui l’avait supportée stoïquement, mais le moment était mal choisi.

Maintenant, elle était à Londres, et depuis l’atterrissage de l’avion, l’étau qui lui enserrait la poitrine ne l’avait plus quittée.

- Déstresse, souffla Anna, personne ne va te bouffer.

Elle lui adressa un clin d’œil auquel Diana répondit par un sourire faible. Anna était très gentille, et elle avait suffisamment les yeux en face des trous pour comprendre que son amie redoutait la représentation londonienne. Mais elle se trompait sur les motifs de la crainte. Le problème n’était pas tant d’affronter Meldornov que Diana elle-même. Au point où elle en était, même si son ancien professeur tentait de détruire sa carrière, il se trouverait toujours quelqu’un pour la repêcher. Seulement, personne n’était au courant de sa lettre de démission, assez abjecte pour ce dont Diana se souvenait. Personne ne pouvait comprendre combien elle regrettait d’avoir ressenti ce besoin de liberté, et de l’avoir suivi. Meldornov n’était pas une personne facile à vivre, mais il l’avait tirée d’un avenir inexistant ; le chien ne devait pas mordre la main qui le nourrissait.

Il la détestait maintenant. Si seulement il n’avait pas fallu passer par une telle extrémité… Restait à espérer que personne n’essaie de la fourrer à l’Institut. Le professeur Biera était toujours là, Diana avait vérifié sur Internet, et elle l’accueillerait sans doute bien. Le Maître, par contre…

Justement, le bus, faisant un détour, passait du côté de Buckingham.

- C’était pas dans cette rue ? s’enquit un danseur assis derrière les deux danseuses.

- L’immeuble qui fait l’angle, soupira Diana.

Comme pour la narguer, l’Institut avait subi un ravalement de façade, et son fronton portait maintenant le nom inscrit en lettres d’or. Les affaires marchaient bien, sans doute autant qu’avant son départ, mais il n’y avait maintenant plus de bourse à financer.

Revenir sur ses pas était plus difficile qu’elle ne l’aurait cru. Sans le vouloir, Diana leva les yeux vers les fenêtres qui, à son époque, hébergeaient le bureau du directeur. Juste en dessous, son studio, et une rumeur (Yoko Maida, maintenant première soliste à Shanghai…) disait que le Maître avait un appartement au dernier étage. Les rideaux n’étaient pas tirés, mais personne ne se montrait. Comme s’il pouvait savoir ! Son cœur se serra tout de même.

- C’est là qu’il t’a appris à danser ?

- En quelque sorte…

Elle avait tenté de rappeler que d’autres y avaient eu leur part, Meldornov ne faisait que du perfectionnement et il n’avait joué qu’un rôle secondaire les premières années, mais personne ne l’écoutait. Marie Lepelletier lui disait que c’était une bonne chose, alors Diana avait cessé de contester. Restait le regret de ne pas pouvoir remercier ceux qui le méritaient.

- Il est comment en cours ? enchaîna Kim, une autre danseuse. Barbara Van Lethen dit qu’il est abominable.

- Une de ses ex- ?

- Comment tu sais ?

Comme la plupart des filles, Diana aimait les potins de la presse people. Meldornov y figurait parfois mais elle s’était toujours interdit de les lire. Les nouvelles photos de Justin Timberlake étaient bien plus intéressantes…il posait torse nu cette fois-ci.

- Elles disent toutes ça… Mais aucune ne l’a subi en leçon.

- Mais avec toi, il était comment ?

Pour peu, Diana se serait replongée dans ses souvenirs. Elle voyait vaguement la dureté des premiers mois, ses larmes, Carmen Biera. Puis elle avait été traitée comme les autres. Jusqu’à la fin, où il s’était montré plus attentif, plus soucieux. Il lui apportait ses bouteilles d’eau… Ça ne rendait que plus violent le retour de son ingratitude.

L’étau se resserrait encore, toutes ses tripes semblaient broyées par une pince. Le car reprit son chemin, l’Institut s’éloigna, mais la douleur restait.

- Les grands ne sont pas faciles à vivre…

- Tu comptes aller le voir ?

Le Bolchoï ne faisait qu’une représentation à Londres. La compagnie repartirait ensuite en Russie, mais Diana s’était accordé quelques jours pour se reposer à Liverpool. D’après Marie Lepelletier, les journalistes feraient tout pour les avoir tous les deux sur la même photo. Elle-même essayait de lui caser une interview jointe, sans y parvenir. Meldornov était trop occupé.

En apprenant la nouvelle, Diana avait ressenti un profond soulagement mêlé de douleur. Il ne voulait pas la voir. Evidemment qu’il ne le voulait pas, il la détestait. C’était humain, mais Diana regrettait de l’avoir quitté en si mauvais termes. Elle le craignait, mais son ancien professeur avait un charisme tel, un tel talent, qu’elle ne pouvait s’empêcher de l’admirer. De tous les danseurs qu’elle avait rencontrés, Meldornov était le plus intéressant. Dieu savait pourtant qu’elle le connaissait mal…

- Je prends mon train demain matin, éluda-t-elle.

- Et au cocktail de ce soir ?

La plupart des opéras où le Bolchoï s’arrêtait tenait à organiser quelque chose le soir de la représentation. Diana ne comptait plus les robes qu’elle avait dû louer et qui patientaient dans une de ses valises. Ce soir, elle aurait un ensemble vert mousse.

- Il a ses répétitions, les leçons, l’administration de l’Institut, et peut-être d’autres choses. On l’a sûrement invité mais ce n’est pas sûr qu’il vienne.

Pourvu qu’il ne vienne pas, pourvu qu’il ne vienne pas, pourvu qu’il ne vienne pas…

Elle était sûrement la seule à le penser. Les autres devaient espérer de le rencontrer, une star comme lui gagnait à être connue.

- Vous n’avez pas envie de la laisser un peu tranquille ? intervint Anna avec délicatesse. Ça fait des jours qu’on ne lui parle que de ça. Regardez l’opéra !

Diana lui adressa un sourire reconnaissant ; elle n’était pourtant pas dupe. Anna était bien gentille, mais elle voulait autant que les autres s’approcher de Meldornov. Il fallait rajouter à ça qu’elle était un peu coureuse : elle pouvait très bien tenter sa chance. C’était même possible que le danseur fasse le premier pas : malgré ses tentatives pour éviter les rumeurs, Diana savait qu’il était un homme à femmes.

Après avoir sillonné les rues de Londres, vu l’Institut et Buckingham Palace, traversé Trafalgar Square et passé en revue plusieurs églises, le bus arrivait à l’opéra. Il se gara devant l’entrée des artistes sur la place réservée. La soute était déjà ouverte pour dégager les grands sacs contenant les chaussons des danseurs. Diana dansait pieds nus, mais avait tout de même emporté quelques pointes pour l’échauffement et la morning class. Les valises avaient été envoyées à l’hôtel.

La Compagnie descendit du car. Diana fut une des dernières à bouger. Bien malgré elle, même si elle n’avait passé cette porte qu’une fois, les souvenirs affluaient. Elle avait réussi ces dernières années à placer Meldornov comme une parenthèse. Venir à Londres lui relançait l’ensemble dans la figure. Ses doigts tournaient nerveusement la bague de son index. Un coup d’œil à ses mains lui apprit que non contentes de maltraiter le métal, elles tremblaient également.

 

Hinhin 3:) Vous la sentez venir la confrontation ? Et non, je n'ai pas honte de faire durer le suspens :p

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Bien à vous, 

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

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