Acte II, Scène deuxième : Allegretto

Publié le par Jeanne Ulet

Acte II, Scène deuxième : Allegretto

L’orchestre sonnait comme une fanfare. L’instant d’avant immobile, presque renversée sur la scène, l’Elue se releva. Ses cheveux noirs, d’étendus sur le sol, prirent un volume sauvage. A genoux, pressée contre le jeune homme qui partageait son sort, la sacrifiée se dressa sur ses pieds. La tribu les saisit. Les éleva. Le couple se cambra sur la note finale, offrant finalement sa vie pour le retour du printemps.

Rideau.

Applaudissements. L’orchestre avec joué avec brio la musique splendide de Stravinsky, mise en valeur par Maurice Béjart. Décédé quelques années plus tôt, le chorégraphe avait su donner à la pièce tout son éclat. Personne ne pouvait rester indifférent. Une heure durant, le public en habits de soirée avait vibré pour l’Elue, irradiant le désir et le désespoir. Presque l’érotisme selon certains. Sacrifiée dans la fleur de sa jeunesse, son dernier plaisir était de danser avec un homme.

Diana reprenait ses esprits. Elle était en sueur et ses pieds nus lui faisaient mal. Danser n’était pas qu’un exercice physique, mais également éprouvant d’un point de vue psychologique. Ça allait au-delà de la simple mémoire pour les pas. Etre et non incarner. Elle essayait à chaque fois, mais si elle avait maintenant compris, son esprit était trop encombré pour qu’elle y parvienne vraiment. Tout ce qu’elle parvenait à faire était une espèce de mélange où elle pensait autant à son rôle qu’aux conseils qu’on lui avait jadis donnés.

Haletante, elle se retira avec son partenaire. Le rideau se releva sous un tonnerre d’applaudissements pour que la compagnie salue. Privée de cette dernière barrière, Diana ferma un instant les yeux pour apprécier le tumulte. C’est pour toi, lui disait son cœur. Pour elle peut-être, c’était grisant, une véritable drogue. Pour le public, c’était la plus grande erreur qu’il ait jamais faite. Depuis plusieurs années, Diana avait renoncé à expliquer à ses professeurs pourquoi elle se savait loin d’être à la hauteur. Ils ne comprenaient pas. Pour eux, ce qu’elle faisait était beau. Beau, mais tellement insuffisant, et elle était la seule à le voir !

Son partenaire courut saluer, elle attendit encore. La clameur monta forte. Silencieusement, Diana compta vingt secondes.

La salle la vit apparaître. Elle avait repris son souffle et sous des applaudissements devenus fortissimo, elle plongea dans sa révérence avant de rejoindre le reste de la troupe. La première fois, elle avait trouvé la sensation grisante. Elle était ivre à Saint-Pétersbourg, ne réalisait pas à Lausanne, avait cru mourir d’orgueil à Tokyo. Puis elle s’était calmée. Les gens avaient beau l’applaudir, elle savait ce qu’elle valait, elle, et la reconnaissance n’était pas méritée. Elle souriait en comédienne, et le public était aveugle. Depuis, Diana avait pris ses distances, et les roses blanches jetées sur scène ne faisaient que lui rappeler combien elle avait des progrès à faire.

Nouveaux saluts. Le chef d’orchestre monta sur scène réclamer sa part d’applaudissements. Le public devait avoir les mains en feu, mais il applaudissait encore. Parfois il semblait vouloir se calmer, mais un balcon reprenait avec plus de vigueur et ça ne semblait jamais s’arrêter. Ils allaient les revoir pourtant. Les soirs de premières, le Bolchoï organisait un gala où les critiques, journalistes, ou simplement ceux qui avaient payé leur place, pouvaient parler aux artistes. Diana avait passé le premier cachée derrière une colonne. Maintenant, elle regrettait presque qu’on la remarque. Elle leur mentait à tous.

Apparition du directeur artistique. Encore des applaudissements. Et encore, et encore, et encore.

- J’approuve totalement cette ovation, la troupe l’a bien méritée.

Il parlait à toute les premières. Diana avait au départ eu du mal à le comprendre, mais elle maîtrisait maintenant le russe presque aussi bien que sa langue maternelle. Bien mieux que le japonais et l’italien. Elle connaissait même tous les registres…

- Chaque représentation du Bolchoï est un ravissement, continua le directeur. Depuis le dix-huitième siècle, notre compagnie s’efforce de présenter les meilleurs danseurs et danseuses, dans un répertoire alliant autant le classique que le contemporain.

Le Bolchoï aimait présenter des œuvres rares. C’était une des premières choses que Diana avait apprises en entrant dans la compagnie. Ça autant que sourire, cacher qu’on claquait des dents pendant le discours du directeur. Une fois la pression retombée, les muscles perdaient leur chaleur et on pouvait attraper froid. Diana s’était plusieurs fois laissée prendre. Elle n’avait pas une mauvaise santé, mais les hivers russes la prenaient toujours au dépourvu.

Pathétique. Ça faisait tout de même six ans qu’elle vivait à Moscou.

- L’œuvre que vous avez pu admirer ce soir est connue. Le compositeur est russe, mais le chorégraphe est français et la danseuse anglaise. C’est malgré tout dans notre compagnie que Miss Dwayne travaille depuis cinq années, durant lesquelles nous avons pu apprécier sa maîtrise et son talent.

…et lui faire sentir, jour après jour, qu’elle n’était qu’une étrangère indésirable. La situation s’arrangeait peu à peu, mais Diana était loin du prix de camaraderie. Quoiqu’en dise le directeur artistique, il la connaissait mal. Les termes de son petit discours changeaient à chaque fois, mais c’était toujours le même fond. Son agent lui avait expliqué que le but était de donner des pistes aux critiques et journalistes. Sans doutes, mais malgré ce que disait Marie Lepelletier, elle était loin d’être une égérie. Ses passages dans la presse nationale se comptaient sur les doigts d’une main, les rares articles de plus de quelques lignes relevaient de presse spécialisée lue par les connaisseurs ou les petites filles. Ses quelques vidéos officielles dépassaient peut-être les mille vues sur YouTube, mais ce n’était pas grand-chose.

- Chaque année, les danseurs vont et viennent. Ceux que vous appréciiez hier enseignent à ceux de demain. Le présent est éphémère, mais il suffit d’une lueur pour qu’on puisse l’apprécier.

Ceux d’hier enseignent à ceux de demain… Oui et non. Les professeurs de l’Académie étaient peut-être d’anciennes étoiles, mais un danseur en exercice pouvait très bien donner des cours…voire fonder une école… Autant que former des élèves qui n’apprendraient rien et s’enfuiraient ensuite.

- Vous connaissez le Bolchoï pour savoir engendrer des talents. Parfois, nous allumons de nouvelles lumières.

…Hmh. Stan, son partenaire, avait vingt-cinq ans. Il n’attendait que ça. Diana s’entendait cordialement avec lui sans dépasser les limites professionnelles. Ce n’était un secret pour personne qu’il voulait devenir principal. Le mot tournait dans la compagnie depuis un moment déjà. La direction ne voulait avertir personne, mais lorsqu’une nouvelle étoile était pressentie, ça s’apprenait rapidement.

Certains disaient qu’il attendait le grade pour pouvoir changer de compagnie. On avait évoqué Paris ou le Royal Ballet. Diana ne savait rien de la France, mais le ballet de Londres, lui, ne pouvait qu’éclipser Stanislas, pour aussi talentueux qu’il soit. Les compagnies avaient plusieurs étoiles, mais une ou deux étaient toujours au-dessus du lot, et il n’y avait plus de places à Londres.

Avec un peu de chances, songea Diana, elle pourrait s’éclipser rapidement de la rencontre sans trop se faire remarquer. Tous les regards seraient tournés vers Stanislas, et elle devait se coucher le moins tard possible. Demain serait son jour de repos, mais elle avait besoin de ses forces pour rendre visite aux petits patients de l’hôpital des enfants. Deux heures de bénévolat par semaine. Parfois moins. Si la personne la plus détestable du monde pouvait financer une association, elle n’avait pas d’excuses pour ne pas donner un peu de son temps.

- Vous savez ce que cela signifie. Ce soir, le ballet du Bolchoï a l’honneur de compter une nouvelle étoile. Je vous présente donc notre nouvelle prima ballerina, Miss Diana Dwayne !

Son cœur rata un battement. Ils n’étaient tout de même pas sérieux ? Elle ? Elle ? Une Anglaise, une étrangère, une pauvre fille entrée là par un coup de chance ?

Ses yeux se mouillèrent alors qu’elle refermait la bouche, qu’elle avait gardée grande ouverte. Ce n’était pas juste ! Bien sûr qu’elle le voulait, elle le désirait même viscéralement, mais ce n’était pas différent des autres ! Toutes les danseuses cherchaient le titre, et c’était Diana qui l’avait ? D’habitude…dans des cas comme le sien…la nomination arrivait vers la trentaine, ou un peu après. C’était logique.

Diana s’était toujours imaginé que lorsque le moment arriverait, elle saurait garder grâce et dignité pour saluer. Elle aurait dû savoir, depuis le temps, que l’imagination était toujours plus flatteuse que la réalité. Pour ses premiers gestes de prima, elle ne fut pas glorieuse. Stanislas, apparemment beau joueur, la poussa sur l’avant-scène. Les larmes commençaient à couler, et Dieu savait si elle les retenait ! Elle devait être hideuse, le visage rougi malgré le maquillage (et c’était du waterproof), et incapable de répondre aux applaudissements par un une révérence digne de ce nom.

Marie Lepelletier serait déçue par son comportement. Qu’est-ce qu’elle comprenait de toute manière ? Elle connaissait bien son métier, mais elle n’était jamais allée à Toxteth. Elle n’avait jamais rencontré Sun for you my people. Ils étaient tous derrière elle, sa victoire était un peu la leur.

Quoi qu’on puisse en dire, ce n’était pas Diana qui devait être félicitée…

 

Aaaaand...there she is ! Je ne suis pas spécialement fan de ce chapitre, je le considère même comme un assez beau ratage, mais je n'ai pas réussi à faire mieux :/ Je le retravaillerai !

En tous cas merci d'avoir lu ! Passez un bon dimanche, n'oubliez pas de faire un tour sur Le calame et la plume, et l'oiseau bleu, et on se revoit très bientôt !

Bien à vous,

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

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