Scène huitième : Clair de lune

Publié le par Jeanne Ulet

Scène huitième : Clair de lune

« L’art de vivre ressemble plus à un match de lutte qu’à un ballet » Marc-Aurèle

3 avril 2002, St Thomas’ Hospital (Londres)

C’est un goût métallique qui la réveilla. Allongée dans un lit d’hôpital, plus qu’agacée par un lancinant bip, Diana Dwayne sortit lentement de sa torpeur. Elle s’était réveillée la veille à l’hôpital, et on l’avait bourrée de médicaments. Ils avaient laissé un goût âcre dans sa bouche, et son cerveau était comme enveloppé dans du coton.

On lui avait dit qu’elle était tombée dans son studio… Elle se souvenait avoir cassé quelque chose aussi, mais quoi… ? Elle avait pourtant fait tout ce qu’il fallait… Elle dormait…elle buvait…qu’est-ce qui s’était passé alors ? Personne n’avait voulu lui dire.

Bip…bip…bip…

Cet appareil commençait vraiment à l’énerver, mais dans son état actuel, Diana n’avait pas la force de l’arracher. Il lui faudrait donc le supporter…

Et si elle s’était cassé quelque chose ? Non, elle aurait mal, malgré tous les médicaments du personnel soignant. Elle le saurait, elle aurait un plâtre, pas la jambe libre…quelle jambe déjà ? A moins que ce ne soit un bras ? Non, ils étaient tous les deux posés sur le drap blanc qui la recouvrait. Diana pouvait même sentir le tissu rêche, lavé des centaines de fois et privé d’adoucissant à cause des allergies. Une cheville ? Elle bougea un peu les pieds. Chevilles, orteils. Rien. Ils étaient libres.

Et si c’était une maladie ? Et si on la gardait pendant des mois ? Meldo la virerait, qui voudrait d’une élève inutile. Elle perdrait tout, six ans de sa vie, sa place, même ses espoirs ! Elle perdrait le peu qu’elle avait !

Bip…bip…bip…

Saleté de machine. Est-ce que ce n’était pas assez que la perfusion l’ait trouée comme une passoire ? Est-ce qu’il fallait vraiment la surveiller comme un grand malade ? Jusqu’à nouvel ordre, elle n’était pas dans le coma ! Quoi qu’elle ait, ça ne devait pas être une catastrophe ! Ce n’était déjà pas contagieux, bon signe, alors elle ne pouvait pas avoir quoi que ce soit de trop important !

Bip…bip…bip…

— Même pas en rêve, dit une voix alors qu’elle tentait faiblement (et sans la moindre chance de succès) d’arracher les fils coupables.

Cette voix… Pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? C’était évident que l’Institut allait appeler quelqu’un… Ils l’avaient déjà fait lorsqu’elle avait la grippe. La main qui venait de l’empêcher d’avoir la paix n’était cependant pas celle de sa mère. Ce n’était pas un médecin, ni un infirmier, ni qui que ce soit d’autre. Diana se maudit de ne pas y avoir songé.

— Bora, murmura-t-elle en tournant péniblement la tête.

Ses muscles se résumaient en un mot, douleur. Elle avait mal partout. La faute sûrement à l’absence d’étirements.

Entre elle et l’agaçant moniteur au bip était en effet assis Bora Akrish. Le seul ami fidèle qu’elle comptait. Il la couvait d’un regard inquiet, malmenant entre ses doigts une violette tout droit issue du bouquet posée sur la table de chevet. Il portait encore une carte adressée à une certaine Adelaide. Super ! On l’avait mise avec les vieux.

— Salut Di’, répliqua-t-il avec un pâle sourire.

— T’es là depuis longtemps ?

Il ne répondit pas. A voir ses cernes, Diana pouvait deviner qu’il n’avait pas beaucoup dormi.

— Où est ma mère ?

— Avec ton Doc. Il m’a viré avant que j’ai pu entendre. Ça va ?

Ce fut au tour de Diana de ne pas répondre. Est-ce que ça allait ? Pour ce qui était de son corps, elle ne parvenait pas à le savoir, et pour l’esprit…les souvenirs des semaines passées lui revenaient en flèche. Ça faisait mal. Elle n’avait fait aucun progrès et c’était démoralisant. Vu l’endroit où elle se trouvait maintenant, elle pouvait en plus parier qu’elle ne pourrait pas danser correctement avant un moment. Alors est-ce que ça allait ? Non.

Elle appuya sa tête sur l’oreiller et ferma un instant les yeux. Entre deux eaux était l’expression qui lui convenait le mieux en cet instant. Son corps ne lui faisait pas mal tant qu’elle ne bougeait pas, et sa raison…c’était sa raison.

— Ton Doc a aussi dit que c’était possible que t’aies oublié quelques trucs, reprit Bora en lui attrapant la main. Tu te souviens de quoi ?

— J’étais dans mon studio…des grands jetés…

Ce qu’elle disait était pour elle parfaitement clair, mais un regard de son ami lui apprit qu’il en avait autant compris que dans un bouquin de philosophie chinoise.

— Je dansais, soupira-t-elle en fermant les yeux comme pour lutter contre les souvenirs qui revenaient peu à peu. J’ai une salle pour ça à côté de ma chambre.

— Heu…c’est ce qu’ils ont dit aussi. T’es tombée apparemment.

C’était bien ça. Elle sautait, et puis elle avait eu mal. Elle n’avait pas réussi à se rattraper. D’habitude, lorsqu’elle finissait les fesses par terre, elle ne tombait pas dans les pommes.

— C’est pas grave, reprit Diana après un nouveau regard à son ami. Ça arrive.

— T’es à l’hosto et c’est pas grave ? Ils t’ont lavé le cerveau Di’ ? T’as failli y passer !

— Qu’est-ce que t’en sais ?

— J’en sais que c’est pas moi qui ressemble à un squelette ! T’es sûre que ça va ?

Il lui posa la main sur le front, et Diana maudit aussitôt sa faiblesse l’empêchant de le forcer à garder ses dix doigts bien sages dans ses poches. Bora n’était ni danseur ni médecin, ni de sa famille. Il n’avait aucune raison de la toucher.

— Bas les pattes, grogna-t-elle.

Son ami soupira, mais obéit. Il lâcha son front mais garda sa main. Diana se mordit la langue pour ne pas le renvoyer définitivement se faire voir. Elle avait dû lui faire peur, et qu’il se montre à Londres était une belle preuve d’amitié.

— T’as vraiment l’air crevée, reprit Bora.

Crevée ? Un peu, oui ! Elle n’avait pas fait ses étirements depuis la dernière fois ! Elle n’avançait à rien, et ce n’était pas avec un corps aussi peu coopératif qu’elle allait faire des progrès !

Si elle se retrouvait à l’hôpital parce qu’elle était juste fatiguée, elle pouvait déjà voir Biera lui faire le sermon de sa vie. Même pas besoin d’elle d’ailleurs. Vu le regard que lui lançait Bora, il s’apprêtait à lui donner le conseil le plus stupide de sa vie.

— Ça arrive, répéta-t-elle. C’est pas un drame.

— T’as vu ta tête ?

— Je sais à quoi je ressemble, merci !

— Mais t’as l’air d’un zombie !

— T’es pas le premier à le dire !

— Bah alors écoute ! T’es blanche comme l’hosto, t’as maigri, et je ne parle même pas de tes pieds ! T’es malade de faire ça Di’.

Son cerveau avait repris des forces, mais pas ses muscles. Si elle avait pu, Diana lui aurait bien lancé n’importe quoi à la figure. Elle, malade ? Malade de quoi, malade de danser ? Peut-être ! Peut-être, mais elle n’avait que ça ! L’association voulait sauver les enfants défavorisés, non ? Elle avait fait son boulot ! Elle avait une chance, une vraie. Si elle passait au travers de l’orage, elle pourrait même encore s’en sortir ! La liberté valait bien quelques sacrifices, mais personne ne semblait vouloir le comprendre !

— J’aime ce que je fais, répliqua-t-elle en lançant un regard noir à son ami.

Il pensait sûrement bien faire. Elle avait dû lui faire peur.

— Et nous alors, on compte pas ? Y’a pas que ta danse dans la vie ! Y’a ta mère, il y a moi ! Si tu veux vraiment faire quelque chose, l’assoce peut te trouver un truc, donner des cours, ou tu peux continuer en allant à la fac. Tu pourrais le faire, là t’es dans un truc qui te rend malade !

Qu’est-ce qu’elle disait ? Un truc stupide. Bora… Bora était bien gentil, mais il ne comprenait pas. Est-ce qu’il en était seulement capable ? Il ne connaissait pas l’adrénaline lorsqu’elle sautait, le bonheur d’avoir réussi un pas parfait. Pour lui, tous les mouvements se ressemblaient. S’il savait !

— C’est ça ma vie, insista-t-elle sur un ton voulu sans appel (ce qui était désespéré quand on connaissait Bora).

— Mais l’assoce…

— Ne suffit pas.

Il soupira, fixant le mur blanc. La télé était éteinte mais semblait brusquement digne d’intérêt. A le voir, Diana savait déjà qu’il ne comprendrait jamais. Elle ne lâcherait pas le morceau, mais c’était désespéré.

— Tu pourrais aller à la fac, reprit son ami après une longue minute de silence.

— T’en sais rien ! Je déteste le lycée.

— C’est pas pareil. Si tu vas à la fac t’auras un métier.

— Déjà fait.

— Non. Ça c’est pas un métier, c’est une saloperie qui te torture.

Il donna un coup dans le mur. Diana soupira une fois encore et regarda son ami. Le jeune Turc était grand, grand et bien bâti. Ce n’était pas un intellectuel, mais il était physiquement bien développé. Un type bien dans le fond, autrement il ne serait pas là. Il tenait beaucoup à elle sans que Diana ne comprenne exactement pourquoi. Depuis presque dix ans qu’ils se connaissaient, ils n’avaient pas souvent été d’accord.

Sa mère adorerait les voir ensemble. C’était impossible. Trop de choses les différenciaient pour qu’il s’entende, et Bora ne penserait jamais à elle comme ça ! C’était un ami, un vrai. Il ne la laisserait jamais tomber. Comme un frère…

— T’es venu comment ? reprit Diana après un nouveau silence embarrassant (puisque personne ne semblait vouloir se montrer)

— Le train. Ta mère l’a dit à la mienne, qui me l’a répété. J’allais pas te laisser là.

— Le billet coûtait pas trop cher ?

— Qui t'a dit que j’avais payé ? Difficile de savoir s’il était sérieux ou pas. Sa famille n’avait pas beaucoup d’argent, comme toutes celles de Toxteth. Mais les Akrish étaient honnêtes, et Diana croisait les doigts pour que Bora ne cède pas à la tentation de l’argent facile. Trop étaient déjà partis de ce côté.

Plutôt que de protester, elle se renfonça dans ses oreillers et fixa le mur à son tour. C’était mieux qu’elle ne se casse pas la tête pour ça, et elle était contente d’avoir un ami près d’elle.

Publié dans La Fille aux oiseaux

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