Scène deuxième : Tarentelle

Publié le par Jeanne Ulet

Scène deuxième : Tarentelle

J'ai dit que je mettrai à jour mes publications entre le blog et fictionpress. Bonne nouvelle, ça avance ! Bientôt Calamus n'aura plus de retard sur le site, où le roman est publié depuis le 27 janvier. Il a actuellement quatre chapitres, deux commentaires, 87 vues et un follower. Ce n'est pas extravagant, mais bien considérant que fictionpress est beaucoup moins consulté que fanfiction.net, et qu'il est parfois difficile de se plonger dans un texte d'auteur en ligne. Mais c'est mon avis. Si vous n'avez pas la patience d'attendre le quatrième chapitre ici (ce que je trouverais très flatteur), vous pouvez le trouver sur fictionpress, et même commenter sans avoir de compte ! (un grand avantage par rapport à d'autres sites de fictions comme L'Encrier ou HarryPotter Fanfiction).

Si vous avez eu la patience de lire jusqu'ici (ce qui tient du miracle considérant la platitude de ce que je viens de vous servir. C'est aussi constructif que les allumettes de François Pignon), je vous laisse lire, et on se retrouve en bas !

« Je ne pense pas que la danse puisse être russe, américaine, française, classique, moderne, contemporaine, elle est universelle, comme tout art qui se veut grand. » Gig Gheorghe Caciuleanu

16 février 2002, Liverpool, quartier de Toxteth

— Un peu de gâteau ? Tu es trop maigre, il faut manger plus ! Ils ne te donnent rien à Londres ?

— Elle a un régime, s’empressa de répondre la directrice de l’école Meldornov.

La vieille dame s’éloigna, légèrement vexée. Elle portait une robe à fleurs que Diana datait d’avant sa naissance, mais elle refusait de se moquer. Sun for avait depuis peu étendu son activité, au point qu’il envisageait de changer son nom pour Sun for you my people. Désormais, l’association s’occupait autant des enfants inactifs que des jeunes au chômage ou des personnes âgées seules. L’anniversaire de Rose Dwayne et le retour de Diana n’avaient été qu’une excuse pour transformer la salle des fêtes en buffet. On fêtait certes les cinquante-quatre printemps de la dame, mais il semblait parfois que la véritable héroïne du jour était cette jeune fille avachie à côté de sa mère. L’enfant prodige du quartier, un des rares à être parvenu à se sortir de la grisaille de Toxteth.

Presque tout le quartier s’était réuni dans le hangar aux murs gris, au sol recouvert d’un carrelage bon marché. Il servait tour à tour de théâtre, salle de banquet, salle de réunion, ou de dépotoir pour les chaises. Chacun avait apporté un gâteau, une pie, ou une salade. Il y avait plus de nourriture que ce que Diana pouvait avaler en trois mois, et il semblait qu’on s’était passé le mot pour la gaver. Diana était bien embêtée lorsqu’elle devait refuser ce qui aurait fait hurler la diététicienne de l’Institut. Elle avait eu du mal à trouver quelque chose qui ne la ferait pas culpabiliser.

— J’espère que nous ne vous forçons pas à trop vous écarter de votre mantra, reprit la directrice sur un ton maternel. Nous savons combien votre santé est importante.

Elle était (trop) pleine de bonnes intentions, mais Diana savait qu’elle se vantait depuis six ans d’avoir formé une danseuse professionnelle. Si seulement tout était si simple ! Oui, dans l’absolu, c’était elle qui lui avait appris ses premiers pas. Mais l’Institut avait tout repris à zéro, et Diana était loin d’avoir son avenir de tracé. L’Institut la protégeait bien, mais à compter du jour de son départ, elle entrerait dans la jungle. Meldornov ne serait plus là pour la protéger, et ses dernières paroles retentissaient encore dans son esprit.

Il n’avait aucun droit de lui en vouloir, mais c’était Meldornov, et il mettrait du temps à lui pardonner. Diana s’en serait moquée si elle ne dépendait totalement de lui. Il payait tout, et il pouvait lui retirer sa bourse si ses écarts étaient trop nombreux. Ce n’était de toute façon pas les scrupules qui l’étouffaient…

— La volonté est une clé, répliqua-t-elle sur un ton distrait. Cependant, je ne dirais pas qu’elle est suffisante.

C’était une citation de Meldornov.

— Il faut aussi du talent.

— Aussi. Je pensais surtout que respecter les prescriptions est certes essentiel mais pas auto-suffisant. La danse est un art davantage qu’une technique.

Je le constate à chaque leçon. L’intraitable s’obstinait à la voir comme rien d’autre qu’un petit rat, alors que d’autres professeurs, à l’Institut ou au Royal Ballet, lui donnaient un niveau beaucoup plus satisfaisant. La seule consolation venait que le danseur mettait tout le monde à la même enseigne. Il la sortirait lorsqu’il la penserait prête…normalement.

La directrice ne répondit pas. Elle avait enseigné la danse, mais Diana en connaissait bien plus qu’elle et toute l’association réunie. Les professeurs étaient essentiellement des bénévoles. L’intérêt de Meldornov pour la préadolescente avait été vu comme un immense honneur. La médaille avait son revers, mais Diana elle seule le constatait. Devenue l’icône du quartier, elle se sentait désormais déphasée, éloignée de ce monde qui l’avait vu naître mais où elle n’avait plus d’attaches. Elle ne pouvait même pas prétendre à entrer dans celui de l’opéra. Simple élève, elle ne participait à presque rien et n’avait pas d’expérience.

Elle se tut. Qu’est-ce qu’elle pouvait dire de plus ? Malgré toutes ces années, la danse demeurait pour elle un mystère. Elle n’était pas parfaite, ses pas manquaient de vigueur ou de précision parfois, mais rien qui ne sût être corrigé… Non, le problème était ce qui distinguait l’étoile de la soliste, la soliste de la coryphée, la coryphée du quadrille. En cette matière, le plus judicieux était de faire confiance à Meldornov. Seulement, c’était Meldornov…

Il était vraiment temps qu’elle quitte l’Institut. Elle commençait à ressembler à son professeur. Si elle s’attardait, elle finirait comme lui, seule et bougonne. Et puis il n’y avait pas qu’elle, il n’y avait pas que lui, il y avait Toxteth ! Ils l’aimaient, ils la suivaient, elle ne pouvait pas les décevoir ! On lui avait déjà plusieurs fois demandé quand est-ce qu’elle commencerait sa carrière. Ça ne pouvait plus durer.

— Diana chérie, intervint brusquement sa mère, tu danseras bien quelque chose pour nous ?

Encore. Dès qu’elle venait, on le lui demandait. Etait-elle un enfant prodige ? Sans être Mozart, Diana pensait que oui. Ou du moins on la voyait comme telle. Dès qu’elle revenait dans le quartier de son enfance, les gens semblaient croire qu’elle n’avait pas d’autre sujet de conversation. Alors on lui demandait de danser.

Danser pour eux, alors ? Ils l’attendaient…et elle le pouvait. Ses cours ne lui apprenaient pas qu’à suivre une chorégraphie. Elle savait trouver le rythme d’un morceau et évoluer en conséquence. Quel que soit le lieu, quelle que soit sa tenue. Un exercice où elle avait appris à se débrouiller et donner le change. Diana se garderait bien de juger son propre niveau, elle n’avait ni l’expérience ni le recul. La vérité était même encore plus basique : parmi tous ses exercices, et si elle appréciait énormément travailler les grands ballets, elle préférait l’improvisation. Là où elle était libre tout en respectant les règles de l’Art. Parfois, dans le petit studio attenant à sa chambre de l’Institut, elle allumait la radio et s’octroyait le droit de danser librement sur une chanson ou deux. Il n’y avait personne pour lui dire qu’elle s’était trompée de pied.

— Diana ?

Dire non serait méchant. Parfois Diana aurait voulu hurler, les envoyer au diable, leur signifier qu’elle valait plus que la danse, mais ils avaient raison. Parmi tous, elle était celle qui avait eu le plus de chance. Elle pouvait s’en sortir, et à ce titre n’avait pas le droit d’être égoïste. Pas comme d’autres.

Silence. Silence. Quelques bruits de fond existaient bien, mais autour de Diana, personne n’osait piper mot. A croire qu’ils n’attendaient que ça.

Non, rectification. Ils n’attendaient que ça. On fêtait l’anniversaire de sa mère, mais c’était Diana qui accaparait l’attention. Comme toujours.

Silence.

— Choisissez une chanson, dit-elle au milieu des soupirs de soulagement.

On dégagea rapidement l’espace. Pousser une table, empiler des chaises, nettoyer rapidement le sol. Chercher un CD, aussi. Des CDs, car on se chamaillait lourdement près du poste de radio. Certains étaient partisans de prendre une fréquence au hasard, d’autres invoquaient la musique « classique » (ridicule, dirait Meldornov sans pour autant daigner donner la distinction entre le classique et le romantique).

On s’activait. On s’activait, alors que, indolente, Diana se levait. Elle ne montait sur scène que pour la présentation annuelle du Royal Ballet (où elle n’avait qu’un court solo). La seule exception avait été un remplacement effectué lorsqu’elle avait treize ans. Parce qu’aucun autre enfant n’était disponible ce jour-là, Diana avait pour un soir pris le rôle d’une souris dans Cendrillon. Maigre. Mais elle aimait la scène. Elle aimait la scène, et la représentation. C’était son métier, n’est-ce pas ? Du moins celui auquel elle se destinait. Etre en public. Etre une artiste.

Ils voulaient du spectacle, ils en auraient. Ils en auraient, quelle que soit la musique choisie et même avant. Les regards étaient déjà braqués sur elle alors qu’elle ne faisait que quelques étirements de routine pour ne pas se claquer un muscle. Bras, jambes. Pieds. Diana était consciente des regards. Le moindre de ses gestes était regardé avec admiration ; aussi, c’est l’œil malicieux qu’elle se redressa de son cambré et, la tête haute, descendit dans un grand écart latéral parfait.

Ils voulaient du spectacle, ils en auraient.

Applaudissements. Facile, dirait Meldornov, et il aurait raison. Mais Dieu qu’elle aimait ça. Vivre sans serait une torture, mais la pression assortie était énorme.

Musique. Dès les premières notes, Diana reconnut le morceau. Elle le connaissait même par cœur, il avait été en tête des charts durant plusieurs semaines l’an passé. Un air à la mode, sur lequel il était facile de danser.

Can’t get you out of my head. Kylie Minogue.

******************************************************************************************************************

— Les Spice Girls peuvent aller se faire foutre, remarqua une voix à côté d’elle.

Diana tourna légèrement la tête, et sourit à son ami. Bora Akrish la connaissait depuis l’enfance. Il n’avait que trois ans lorsque sa famille, quittant la Turquie, s’était installée dans ce bas-quartier de Liverpool. Un moment voisins, lui et Diana avaient fréquenté les mêmes écoles, tantôt inséparables, tantôt pires ennemis du monde. En ces instants-là, Bora ne faisait pas défaut à son prénom signifiant cyclone (cette traduction, Diana le tenait de lui-même). De mauvais caractère et à la limite de l’hyperactivité, il avait trouvé dans Sun for un refuge contre la délinquance qui le menaçait. Ce n’était qu’un rescapé parmi tant d’abandonnés, et de surcroît toujours en risque de rechute, mais il se satisfaisait de sa position, partageant son temps entre le basket et…la boxe. Lorsque Diana était partie à l’Institut, il ne l’avait pas oubliée et était toujours content de la revoir.

Il était une des rares personnes à l’apprécier au-delà de son activité.

— Tu ne penses pas que tu exagères un peu ?

— Pas du tout, y a qu’à les regarder, ils sont tous à tes pieds. Un chocolat ?

Diana refusa d’un geste et retourna au spectacle qui s’offrait à elle. La directrice aboyait maintenant des ordres contradictoires, visiblement stressée. Après le triomphe qu’avait été ses quelques minutes d’évolution sur un tube – Diana s’était arrangée pour leur plaire sans trop se mettre en frais – la directrice de l’école Meldornov avait tenu à lui présenter les petites ballerines. Un spectacle longuement répété il n’y avait pas à en douter.

— C’est beaucoup de bruit pour rien, murmura-t-elle.

— Bof. T’inquiètes et profite. Fais comme ton danseur pour une fois.

Le terme avait été jeté avec mépris, et Diana dut retenir un soupir. Bora était bien gentil, il l’aimait pour elle-même, mais il ne pouvait pas comprendre. Pour lui, la danse dite classique avait autant de signification qu’un cours sur le comportement des vers à soie, et il préférait de loin le break dance à ces mouvements qu’il qualifiait de laids et inutiles. Le talent et la beauté lui passaient par-dessus la tête.

— Mikhaïl Meldornov est un artiste, contra Diana.

— Si tu le dis.

— Tu ne peux pas comprendre. Il a un pouvoir sur scène que personne ne peut contrer.

Quelque chose qu’elle n’aurait jamais, si elle se fondait sur les critiques qu’il émettait à son égard. Quelque chose qui n’appartenait qu’à lui seul et gardait jalousement. Ou plutôt il essayait de lui apprendre, mais dans ce domaine ce n’était pas un excellent instructeur.

— Bof. Il n’empêche que même toi tu dois bien admettre qu’il se comporte comme un connard arrogant.

— Tu t’es renseigné ?

— Difficile de passer à côté, sa vie est racontée partout dans l’assoce. Il est encore passé à la télé la semaine dernière. BBC.

— Parce que tu regardes la BBC maintenant ? T’as perdu un pari ?

— Te fous pas de moi, j’étais obligé. J’étais avec l’assoce. Ils ont décidé de nous cultiver.

Son reniflement méprisant en disait long. Bora Akrish n’était pas un océan de culture et ne le serait probablement jamais. Entre lui et Diana se trouvait un fossé, mais malgré cela elle l’aimait bien. Il était réellement une des rares personnes à s’intéresser à elle entièrement et pas qu’à son activité. Sans lui, Diana se serait probablement enfoncée dans son nouveau monde au point de devenir une parfaite émule de Meldornov. Grâce à Bora, elle se souvenait qu’elle avait été une gosse malchanceuse comme les autres. C’était important, sans compter qu’il lui avait appris de nombreuses choses que l’Institut n’enseignait pas. Il lui avait appris à se défendre (le quartier n’est pas toujours sûr, disait-il) ou plus simplement forcer une porte (on ne savait jamais).

— Je maintiens que c’est un sale con, continua Bora. Il ne se prend pas pour rien.

— C’est un des danseurs les plus célèbres du monde. il peut se le permettre.

— Il a quand même dit qu’il avait du mal à trouver un élève correct dans son école de riches. Tu es sûre que tu veux y rester ?

— J’ai eu de la chance d’avoir une place, et je n’en ai normalement plus pour longtemps. …

Normalement. Diana en avait conscience, malgré le temps déjà écoulé Meldornov ne donnait pas le moindre signe pouvant indiquer qu’il envisageait de la présenter à la saison suivante.

Bora continua à pérorer, critiquant tout ce qu’il savait du danseur – ce qui n’était d’ailleurs parfois que des rumeurs – et Diana le laissa dire. Il était facile de se fonder sur son caractère pour détester Meldornov, et elle-même était en première ligne. Elle avait cependant appris à voir au-delà. Oui, Meldornov était intransigeant, souvent peu aimable, et ses comparaisons valaient autant les annales qu’une visite chez le psy. Mais avec les années, Diana avait appris à occulter le vocabulaire et le mépris pour ne plus considérer que l’Art. Mauvais pédagogue mais bon professeur. L’Institut l’avait faite grandir, et l’Institut sans lui ne serait rien. Elle dansait, connaissait un peu de solfège, et tapotait le piano lorsqu’elle en avait le temps. Arrivée au stade de l’apprentissage pur, la jeune fille en était maintenant à l’éternel perfectionnement. Malgré son caractère peu affable, Meldornov lui avait probablement sauvé la vie.

Pour autant, Diana n’était pas certaine qu’il serait de son avis. Une chose était simple avec lui, il n’avait d’estime que pour fort peu de gens. Il se reconnaissait comme un danseur qui marquerait l’histoire, et plaçait quelques-uns de ses prédécesseurs dans le même rang. Par rapport à l’époque moderne, il n’en voyait que fort peu qui puissent mériter le titre d’étoile, et même au milieu d’eux Meldornov se démarquait. Il était difficile de mettre le doigt dessus, mais on pouvait voir en lui quelque chose le rendant surhumain, quelque chose d’au-delà de la technique et de la perfection du geste.

Une musique retentit soudain, et de petites ballerines hautes comme trois pommes firent leur entrée. Leur professeur leur soufflait ce qu’elles devaient faire, et elles s’exécutaient de façon hésitante, sans unisson. L’une d’elles se retenait visiblement de pleurer. Diana ne put s’empêcher de sourire. Elle avait été comme elles, peut-être sans le costume de souris et sans pleurer, mais elle avait eu de la chance.

La musique était mignonne, les gamines encore plus, et la chorégraphie enfantine. En les regardant, Diana laissa à nouveau ses pensées naviguer. Meldornov. Il avait changé sa vie presque sept ans plus tôt. Aucune de ces ballerines n’aurait cette chance, et peut-être…peut-être que c’était mieux au fond. Malgré son jeune âge, Diana était assez lucide pour savoir que le prix à payer était très cher.

Les gamines ne devaient pas avoir plus de six ans. Diana en avait onze lorsque Meldornov l’avait remarquée. Petite, elle n’avait pas les proportions parfaites de la danseuse et ne devait être guère plus gracile et efficace que les enfants qu’elle regardait. Alors pourquoi elle ? La danse était certes devenue sa passion, mais Diana n’était pas la seule dans ce cas-là. Elle se souvenait encore de Kristin, une fille de son âge. Elle était la préférée. On lui avait donné un grand solo, Diana en avait eu un minuscule. Meldornov aurait pu la remarquer elle, et au lieu de cela…Kristin était tombée enceinte à quinze ans. Elle ne dansait plus, travaillait quand elle pouvait, alors que Diana touchait le rêve de chaque petite fille.

On l’avait enviée, et beaucoup au départ ne comprenaient pas que ce soit Diana qui ait été choisie et non Kristin. Depuis ce jour, toute la famille Jay la détestait. Ils ne comprenaient pas toute la douleur et le sang qui se cachaient derrière le cadeau. Diana ne comprenait pas non plus pourquoi elle avait été choisie. Elle avait accepté sans savoir, et six ans plus tard n’y voyait pas plus clair.

Peut-être que Meldornov avait raison finalement. Peut-être qu’elle n’avait pas le niveau, peut-être qu’il lui manquait encore quelque chose. Si lui arrivait à déceler les diamants bruts (ou du moins les topazes) et elle non, c’était peut-être qu’il y avait bien une lacune, non ? Non ?

Ou peut-être qu’il ne lui manquait rien et que Meldornov était un emmerdeur de génie.

Diana applaudit mécaniquement alors que les gamines, roses de plaisir, faisaient une révérence maladroite. Adorable était le mot.

— Elles dansent bien, hein ? lui dit une grosse dame en se penchant vers elle.

— C’est très mignon, concéda Diana.

Mignon, mais sans harmonie.

Bora souffla d’énervement, ce que la jeune fille refusa de remarquer. Il n’était venu que pour elle, mais elle n’était pas là pour lui. Il n’avait qu’à supporter.

— Vous pensez que votre professeur pourrait en accepter une ? reprit la dame. Sous-entendu « ma fille est dedans j’aimerais beaucoup qu’elle ait une carrière comme la vôtre ». C’était le revers de chacune des venues de Diana. On lui donnait une force qu’elle n’avait pas.

— Elles sont trop jeunes. Dans quelques années peut-être. Voyez avec l’Institut.

— Ma fille aînée, sinon, a treize ans et…

— Trop âgée. J’étais déjà presque trop vieille à mon époque. Et puis vous oubliez qu’il n’écoute que lui.

Et elle n’était pas née celle qui réussirait à l’influencer. Meldornov était un loup solitaire. Si on lui avait connu de nombreuses compagnes, aucune ne restait bien longtemps. Lorsqu’une se montrait à l’Institut, Diana ne se donnait même plus la peine de retenir son nom, elle ne la reverrait pas. La rumeur disait que le caractère de son professeur ne pouvait se dompter même dans l’intimité, il finissait toujours seul et c’était bien mérité. Etre exigeant dans le cadre professionnel pouvait se comprendre, encore que Mikhaïl Vaclavitch pousse cela à son paroxysme, mais d’un point de vue personnel il fallait bien faire quelques compromis. Chose que le danseur de génie ne semblait apparemment pas prêt à faire.

******************************************************************************************************************

— Je te trouve bien songeuse ma chérie, dit sa mère le soir venu, dans le petit appartement qu’elles occupaient. Ton professeur te fait encore des misères ?

Diana ne répondit que par un soupir venu du fin fond du frigo. Sa mère était adorable, très fière des progrès accomplis, mais la prévoyance n’était pas sa principale qualité. Dans l’ensemble de ses placards, il n’y avait guère que la salade ou les pâtes que Diana pouvait manger sans craindre des représailles de la nutritionniste.

— Il est obligé de venir toujours sur le tapis ? répondit-elle finalement en ressortant bredouille de ses investigations. Tu n’as pas plus de légumes ?

— Tu sais que c’est hors de prix, j’ai fait ce que je pouvais. Ce que je veux dire, c’est que tout le monde ici sait comment il est, et ça fait longtemps qu’il te retient. On ne voudrait pas que tu y laisses trop de temps…

— C’est gentil de t’inquiéter, mais ça va. Vous n’avez pas une très bonne image de lui.

— Il se comporte comme ça, on y peut rien ! Même toi tu dis qu’il est insupportable.

Nouveau soupir de Diana. Elle renonça à défendre son professeur – après tout, il avait un peu mérité son malheur – et entreprit à grand’peine de se préparer un repas sans trop de calories.

Sa mère comptait rattraper le temps perdu et les courtes conversations téléphoniques. Diana ne pouvait pas lui en vouloir, et elle était toujours heureuse de voir sa maman. Elle se préoccupait de son équilibre, et elle était bien la seule. Le seul problème était qu’elle se trompait totalement de direction. Passée la fierté d’avoir sa fille à l’Institut, Rose Dwayne ne faisait plus que s’inquiéter pour son bébé placé des mois durant sous l’influence d’un homme aussi dur et insupportable. Elle ne comprenait pas, et se fondait de surcroît sur des informations glanées sur internet, informations souvent fausses ou tronquées.

— Et les garçons ? reprit-elle. Tu as un petit ami ?

— Maman… Comme si elle avait le temps !

Elle y pensait, bien sûr, les garçons étaient la discussion favorite des filles de l’Institut. Cependant, pour rencontrer quelqu’un, il fallait avoir les moyens, et Diana ne les avait pas. Dans l’idéal, elle prendrait un danseur, ou un musicien, quelqu’un qui comprenne sa passion et accepte son emploi du temps surchargé. Quelqu’un de mature aussi. Les garçons de l’Institut étaient tous plus jeunes qu’elle, et Toxteth…c’était Toxteth. Ils ne comprenaient pas qu’elle ne se sente entière qu’en dansant.

— Tu auras dix-huit ans dans quelques mois ma chérie. Tu pourrais parfaitement, c’est de ton âge…

— Je sais, mais pour pouvoir il faut rencontrer. Les garçons de l’Institut sont plus jeunes que moi.

— L’âge ne fait pas tout. Un an ou deux de moins…

— Peut-être, mais le plus âgé a seize ans et c’est un vrai bébé. Excuse-moi de ne pas l’envisager.

Elle ne parlerait pas de ses cours à l’Académie du Royal Ballet. Elle y rencontrait des garçons de son âge, oui, mais ils ne l’intéressaient pas. Pis que ça, Diana les trouvait…fades. C’était difficile à expliquer, ils étaient intelligents, bons danseurs, sensibles, sympathiques souvent. Mais elle les connaissait mal, et n’avait jamais ressenti l’envie d’en savoir plus sur eux.

— Et dans Londres ? Tu ne sors jamais ?

— Je danse, je prépare mes A-level, et je suis mineure. Tu m’excuseras de ne pas avoir davantage d’arguments, mais c’est comme ça.

D’énervement, Diana balança une salade à peu près fraîche dans l’évier et l’arrosa d’un abondant jet d’eau. N’importe quelle ménagère digne de ce nom l’aurait arrêtée illico et lui aurait dispensé un cours de cuisine, mais elle s’en moquait éperdument. Vraiment, elle adorait sa mère, était toujours contente de la revoir, mais il existait certains sujets impossibles à aborder sans qu’elle ne s’énerve. Tout le monde avait des défauts, n’est-ce pas ? Diana était l’heureuse propriétaire de celui-là.

Si sa fille venait plus souvent, Rose Dwayne n’aurait pas manqué de remarquer son irritation. Ce ne fut malheureusement pas le cas…ou elle ne voulut pas la voir.

— Et Bora ? reprit-elle. C’est un gentil garçon.

Diana ne lui répliqua que par un ricanement. Il fallait bien admettre qu’il y avait une pointe de vrai. Au rayon des gars sympas, Bora était au premier rang. Ils étaient aussi proches que la distance géographique entre eux pouvait le permettre, et plusieurs personnes avaient déjà fait des allusions. Le reste, c’était autre chose.

— Tu plaisantes j’espère ? finit-elle tout de même par dire. Bora ? Il n’est même pas passé au lycée !

— La culture ne fait pas tout ! Mieux vaut que tu te trouves un copain sympa plutôt qu’un salaud brillant.

— C’est vrai. Mais lorsque je trouverai quelqu’un, il comprendra ce que j’aime et pourquoi.

Une fois la salade lavée, la jeune fille l’abandonna dans un saladier pour maltraiter le paquet de pâtes. Elle avait déjà mieux mangé. L’Institut n’était pas gastronomique, mais le chef veillait à ce que le goût soit bon et le menu équilibré. Il travaillait avec la diététicienne. Une bonne alimentation pour de bons danseurs. On ne pouvait pas dire que l’Institut ne prenait pas soin de ses élèves.

— Alors pourquoi pas un danseur ?

— Je n’en connais pas beaucoup.

Quelques membres du ballet de Londres venaient parfois à l’Institut, mais c’était rare. Bien qu’ils soient ses amis, Meldornov n’y tenait pas trop. Il préférait la continuité de l’enseignement à quelques cours épars trop peu efficaces. Cela n’avait pas empêché Diana d’en rencontrer quelques-uns, mais ils avaient bien vingt ans de plus qu’elle. A côté, Meldornov, du haut de ses trente-et-un ans, paraissait presque un enfant.

Il était assez jeune finalement, ne put-elle s’empêcher de remarquer. Lorsqu’elle était entrée à l’Institut, elle n’était qu’une préado, et toute personne de plus de vingt ans lui paraissait d’âge canonique. Mais avec un peu de recul, elle s’apercevait que celui qu’elle prenait encore naguère pour un vieillard était dans la force de l’âge.

Trente-et-un ans seulement…Quatorze de plus qu’elle. Vu sous cet angle, cela changeait évidemment les choses. Il était déjà au sommet de sa carrière, dans une dizaine d’années devrait penser à se reconvertir. La retraite des danseurs commençait vers la quarantaine, mais en oubliant la danse il était loin d’être un vieillard.

— Tu m’écoutes Diana ?

Elle sursauta, tout en répondant un « oui oui » peu convaincant. Sa mère ne s’y laissa pas prendre.

— Je te disais ma chérie que tu n’as pas besoin d’en connaître une centaine… Un seul suffit. Tu as l’âge où il faut vivre, tu travailles trop.

Il s’en fallait d’un cheveu pour que Diana réponde que ce n’était pas à la mère de parler de cette façon. Dans le rapport de forces, c’était au parent d’être raisonnable, et à l’enfant de vouloir profiter de la vie. Pas l’inverse. Où étaient-elles tombées ?

La pensée l’avait à peine traversée que Diana ravala les mots et se gifla mentalement. Sans être psy, c’était évident. Sa mère devait se sentir coupable. Elles ne se voyaient pas souvent, et Diana savait autant que sa mère que l’éloignement l’avait faite mûrir plus vite que ce qu’elle aurait dû. Il fallait y rajouter que Rose était seule avec elle depuis treize ans.

— On en reparle après le diplôme ? dit-elle finalement pour trancher.

— Tu dis toujours ça. Un jour tu ne pourras plus y échapper, et je ne veux pas que ma fille devienne une vieille aigrie passée à côté de sa vie.

Et…zut. Diana avait beau être mûre, sa mère avait une longueur d’avance. Pour donner le change, Diana se pencha sur la cuisson de ses pâtes. Sa mère prendrait un hamburger, pas elle. Lorsqu’elle était enfant, elle ne mangeait pas de viande parce que c’était trop cher. Elle en avait tellement pris l’habitude qu’elle s’était officiellement déclarée végétarienne en entrant à l’Institut. A en croire le stock de viande surgelée et de pains premier prix, ce n’était pas le cas de sa mère. Elle le prendrait avec une bière. Pas d’alcool pour Diana.

— Je m’inquiète pour toi tu sais.

Encore raté. Diana se serait presque demandé si ses pensées se lisaient sur son visage. Sa mère était rarement aussi alerte. Ce n’était pas un mal en soi, Diana l’adorait et elles ne communiquaient que trop rarement. Le problème était que le terrain était miné.

— Il n’y a vraiment pas lieu, répondit-elle avec un sourire contrit. Je vais bien.

— Mais ça fait déjà six ans que tu es à Londres. Tu pourrais venir un peu plus souvent !

— Avec quel argent ? Ma bourse ne comprend pas les frais de déplacement en dehors de la capitale, tu le sais bien.

— Ton professeur ne pourrait pas faire une exception ?

— Je suis déjà une exception.

Il ne fallait pas trop en demander à Mikhaïl Meldornov, et Diana en était bien consciente. Il avait énormément dérogé à ses conditions habituelles en l’acceptant, elle n’allait pas en plus jouer sur la chance. Surtout avec lui.

— Il n’a donc pas de cœur ? Il pourrait penser un peu à ses élèves en difficulté, tout le monde n’est pas riche comme lui !

— Les autres sont soutenus par de grandes écoles, pas moi. Je suis la seule dans ce cas, et il le sait parfaitement. Il me l’a encore rappelé hier.

— Mais alors, il pourrait faire un geste ! A ta place je le lui dirais. Ce n’est pas de rajouter quelques billets de train à ta bourse qui le tuerait !

— Peut-être que si. Je ne sais pas combien il gagne, et je suis déjà une énorme dépense. Avec un peu de chance, je n’en ai plus que pour quelques mois.

Quelques mois avant la liberté, quelques mois avant les contrats, une carrière. Si seulement c’était aussi simple ! On pouvait s’attendre à tout avec Meldornov, y compris à un engagement de dernière minute retardant l’échéance de quelques mois.

Rose Dwayne continua à grogner sans le moindre cadeau pour le célèbre professeur. Diana laissa couler. Il n’était pas là pour entendre, ça ne faisait de mal à personne. Il devait probablement soupçonner qu’on parle dans son dos, mais c’était le cas de tout le monde. Diana préférait le respecter sans que grand-monde à Toxteth ne comprenne pourquoi. Elle s’était habituée à cette chose comme à tant d’autres…comme le fait de ne pas avoir les mêmes vacances que les lycéens de Grande-Bretagne, ni de vrais week-ends, que le dimanche.

— Maman, finit-elle néanmoins par soupirer devant le délire verbal, moi aussi j’en ai assez ! Je suis en première ligne je te rappelle. Meldornov n’est pas facile à supporter, on le sait ! Je n’ai presque pas de repos, je le sais ! Je ne peux pas souvent venir ici, je le sais aussi ! Mais je peux espérer ne pas avoir la même vie que les autres, et l’Institut est une chance.

Le regard de sa mère montrait qu’elle n’était pas convaincue, mais la discussion se clôtura pour de bon sur ce sujet.

Jeanne Ulet

Publié dans La Fille aux oiseaux

Commenter cet article