L'homme face à la machine

Publié le par Jeanne Ulet

L'homme face à la machine

Je suis allée voir cette semaine The Imitation Game, réalisé par Morten Tyldum and starring Benedict Cumberbatch et Keira Knightley. En VOST s’il vous plaît, ça ne rigole pas. Je n’avais pas prévu d’y aller au départ, mais une amie m’y a invitée un peu à la dernière minute (je parie qu’en voyant la photo, vous n’aviez pas deviné que j’allais en parler)

Vous en avez sûrement entendu parler, Imitation Game est un biopic sur Alan Turing et le décryptage du code Enigma par sa machine Christopher (pour le film, Victory en réalité, Bombe électromécanique pour les poètes). Je pourrais vous réciter sa fiche Wikipédia, parler de ses études, de son travail sur Enigma et sur les premiers ordinateurs. Ce serait quand même trop facile.

Le film est en soi une assez belle réalisation, avec un bon fondement réel. Les personnages qui apparaissent ont pour la plupart existé, mais il ne faut sûrement pas prendre au pied de la lettre ce qui est montré. Ça reste un film destiné à marcher (je dirais bien qu’autrement Benedict Cumberbatch et Keira Knightley n’auraient pas participé, mais il faut rappeler qu’Eva Longoria a joué dans Cristeros, qui est passé dans très peu de salles). Mais passons. Il est normal que The Imitation Game ne soit pas le reflet de la réalité, tout comme J. Edgar ne peut pas rendre fidèlement le personnage d’Edgar Hoover (et en plus on y voit Leonardo di Caprio en robe, c’est tout bonnement criminel). Quoi qu’il en soit, et malgré de nombreuses inexactitudes relevées notamment par le journal britannique The Guardian, The Imitation Game est un semblant de «Turing pour débutants», ne reprenant que ses principaux traits, et en inventant d’autres (ainsi que sur d’autres personnages).

Sur les jeux des acteurs...Benedict Cumberbatch est excellent. Difficile de dire le contraire. Keira Knightley (Joan Clarke) donne une bonne prestation, même si je trouve qu’un rôle de matheuse ne lui va que moyennement. Je sais qu’elle commence à se diriger vers des rôles situés à des années lumières de Pirates des Caraïbes ou The Duchess, mais ça fait juste…je ne sais pas…bizarre. Pour le reste, Mark Strong (Stewart Menzies) n’est pas dans sa meilleure forme, Matthew Goode (Hugh Alexander) n’est pas mal, et Charles Dance (Commandant Denniston) s’en sort très bien.

Celui qui m’a le plus intéressé reste Benedict Cumberbatch (je parie que vous n’aviez pas remarqué que c’est mon chouchou). En dehors du fait qu’il dégage un certain charme, son interprétation de Turing m’a beaucoup fait penser à celle qu’il donne de Sherlock Holmes pour la BBC. Son Sherlock est vraiment bon, même si les comportements qu’on lui prête ont été exagérés par rapport aux romans de Conan Doyle (le Sherlock de la BBC est un grand asocial incapable de plaisanter par exemple, alors que le personnage original est sociable, sympathique sans doute, bien qu’un peu spécial).

Quand j’ai vu Cumberbatch dans la peau de Turing, il m’était impossible de ne pas faire le lien. L’un comme l’autres décrivent des symptômes ressemblant au syndrome d’Asperger, lequel est une forme d’autisme (je ne sais pas si Turing en était atteint, mais il m’a semblé tout de même que les autistes Asperger sont loin de se résumer à ce que le cinéma et la télévision veulent bien montrer. Mais une fois encore je ne suis pas spécialiste et puis bon, ça reste le cinéma).

Cela dit, Benedict Cumberbatch a vraiment du talent pour jouer des personnages dans ce genre. Le côté froid, carré, direct, lui va comme un gant. Je me suis plusieurs fois fait la remarque qu’il pourrait être bon dans le rôle du Docteur (comprenez Docteur Who, je sais que tout le monde ne regarde pas la série, mais c’est une de mes préférées. Je pleure encore le départ de Matt Smith). Maintenant, je n’en suis plus si sûre. Ce qui est beau avec les rôles de Cumberbatch est le côté réaliste de ses rôles. Il a joué Julien Assange (Le Cinquième Pouvoir) il n’y a pas si longtemps, et reste (pour l’instant) dans le domaine de l’animation dès qu’il sort de cette zone de confort (Smaug…)

Je ne peux pas vous recommander d’aller le voir ou non, peut-être même que je prêche à des convaincus ou au contraire à des ennemis mortels de ce film. Personnellement je l’ai bien aimé, la réalisation est bien faite et on se retrouve facilement «dedans», au point d’en mourir d’envie de gifler certains personnages bouillonnant d’un sexisme un poil exagéré. Le but du cinéma est toujours de grossir les traits susceptibles de faire réagir le spectateur (principe du buzz si vous préférez), mais l’histoire se passe majoritairement pendant la seconde guerre mondiale. La société était fondamentalement différente, surtout du point de vue des femmes.

En revanche, vous serez peut-être intéressés par le fait de savoir qu’Alan Turing s’est suicidé en 1954 en croquant dans une pomme enduite de cyanure…pomme croquée que vous retrouvez maintenant dans le logo d’Apple. Je ne l’ai pas inventé, et même que la pomme du logo était arc-en-ciel au départ en référence à l’homosexualité de Turing.

Si je devais vous formuler un avis concret, je dirais plutôt oui, allez le voir. En V.O. ou V.F., cela ne fait pas de grande différence. Vous passerez sûrement un bon moment, apprendrez sûrement des choses intéressantes sur Enigma ou Turing en lui-même, et pourrez vous acheter un grand pop corn, parce que des disputes comme celles d’Imitation Game en méritent. Cela dit, si vous avez la jambe dans le plâtre, pas le temps, ou une profonde flemmingite, ce n’est absolument pas un drame.

Jeanne Ulet

Publié dans La bobine

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